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Critique de film
Le film

L'Aigle vole au soleil

(Wings of the Eagle)

L'histoire

En 1919, Frank Wead, pilote et jeune officier de l'US Navy, a compris l'importance de développer l'aéronautique navale américaine. Il se heurte à l'incompréhension de ses supérieurs mais, à force d'efforts, il parvient à faire valoir sa cause. Blessé dans une chute, il reste paralysé et devient écrivain et scénariste. Après l'attaque sur Pearl Harbor, Wead reprend du service et participe activement à la création d'escorteurs approvisionnant les porte-avions pour remplacer rapidement les aéronefs endommagés ou détruits...

Analyse et critique

Sans être l’un des opus les plus aimés et connus de l’exceptionnelle collaboration John Ford / John Wayne (1), L’Aigle vole au soleil se révèle être une très inattendue et très forte expérience de cinéma "à la Ford". On peut aisément placer le film aux côtés des Hommes de la mer, des Sacrifiés ou encore des Cavaliers pour sa force émotionnelle intacte et sa justesse de ton remarquable, ainsi que pour son statut d’œuvre sous-estimée (2), un peu oubliée au sein de la grande histoire hollywoodienne. Et pourtant, pur produit MGM de son temps (dans un Technicolor rutilant et à l’aide de moyens considérables), L’Aigle vole au soleil peut à la fois être considéré comme une porte d’entrée idéale pour aborder l’œuvre fordienne (fruste, juste, sincère et humaniste), et également comme un biopic parfait si l’on songe au savoir-faire hollywoodien de manière générale. Exercice difficile que le biopic, registre souvent malmené par des angles d’attaque ne sachant pas trop quoi retenir d’une vie, de son imprécation dans l’Histoire, ou encore de l’identité que l’on cherche à esquisser chez le personnage public. En ces lieux, Ford réussit absolument tout ce qu’il tente, et ne se départit jamais de son regard personnel dès lors qu’il s’agit d’ouvrir les cœurs et de sonder les âmes de ses personnages. Il raconte l’histoire de Frank Wead, casse-cou et génie de l’aviation, qui s’est battu avec l’administration de la Navy pour faire avancer à pas de géant l’ère de l’aéronautique, puis avec lui-même quand, paralysé à la suite d’un accident domestique, il dut réapprendre à marcher. Devenu romancier puis scénariste pour Hollywood, l’homme retournera à l’armée afin de revoir en profondeur les mécanismes de fonctionnement de l’aéronavale suite à la catastrophe de Pearl Harbor. Il laissera derrière lui quantité d’avancées techniques modernes, mais aussi une pléiade de regrets et l’impression d’être un peu passé à côté de sa vie propre et intime. Du moins, c’est comme cela que le dessine Ford, cet Irlandais percutant qui conçoit les hommes plus hauts qu’ils ne le sont en vérité, tels qu’ils devraient être, souvent soutenus par des femmes de l’ombre sans lesquelles ils ne seraient pas grand-chose.

Voici l’exacte raison pour laquelle ce biopic s’avère si réussi, tout simplement parce que Ford délaisse le réalisme pour l’idéal, sans jamais relâcher la pression sur une forme solide de crédibilité, tenant ainsi fermement les rênes d’un pur produit hollywoodien (le rêve, la passion, l’amertume, les sentiments plus grands que la vie), ainsi logé dans les mains d’un auteur tout sauf intellectuel (aventurier, sensible, au caractère râleur nanti d’une dévorante passion de la vie).

Nous passerons sur les quelques menus défauts inhérents à ce genre d’entreprise, comme la difficulté de croire que ce jeune homme risque-tout des débuts existe sous les traits d’un John Wayne hyper charismatique de 50 ans, pour se concentrer sur l’essentiel, à savoir ce que représente le film sous un angle fordien, artistique et, pourquoi pas, waynien. Concernant l’acteur, il convient de préciser qu’il parcourt à cette époque-ci la meilleure période de sa carrière, une décennie prodigieuse débutée avec La Rivière rouge (Howard Hawks, 1948). Depuis, John Wayne n’a cessé de relever les défis d’acteur et d'élargir de façon constante la carrure du mythe américain qu’il aimait à façonner, multipliant les formes de courage (dans l’humilité et la tendresse, ou au contraire dans la virilité et la vaillance) et traversant les rôles difficiles avec une bien belle audace. Vieux militaire au bord de la retraite et se recueillant régulièrement sur la tombe de sa femme dans La Charge héroïque (John Ford, 1949), pilote perdu dans les neiges et arrachant sa survivance au destin dans Aventure dans le grand nord (William A. Wellman, 1953), père responsable et entraineur d’équipe de football aux tendances "socialistes" (symptomatiques de l’ouverture d’esprit d’un homme que l’on croyait à tort uniquement tourné vers le conservatisme) dans Un homme pas comme les autres (Michael Curtiz, 1953), aventurier revenu de la guerre de Sécession, à la fois en souffrance et antipathique, dans La Prisonnière du désert (John Ford, 1956)... La liste est longue de ces titres dans lesquels Wayne déforme volontiers son image trop lisse de la première moitié des années 1940. Quoique certains films, à l’instar des Naufrageurs des mers du Sud (Cecil B. DeMille, 1942), démontraient déjà sa capacité changeante, son humeur tourmentée, pour ne pas dire l’inquiétude exercée par une existence rude et discutable. Durant la fin des années 1940 et les années 1950, Wayne se grime à l’occasion, développe son image, séduit des publics différents et dépasse à cet instant l’image unique du héros de western. Image qu’il redéploiera cependant de façon significative dans les années 1960 et 1970, et ce avec beaucoup de talent. Pour l’heure, il endosse des rôles difficiles (Ethan Edwards dans La Prisonnière du désert) ou bien tente de coller à son actualité cinématographique légèrement dévote du moment avec un certain bonheur, Un homme pas comme les autres renvoyant sans aucun doute à des chefs-d’œuvre comme La Vie est belle (Frank Capra, 1946) ou encore On murmure dans la ville (Joseph L. Mankiewicz, 1951). Or, L’Aigle vole au soleil permet à Wayne d’en découdre avec un autre registre délicat, celui du film où le héros doit triompher d’un handicap physique, renvoyant ainsi dans cette structure à Un homme change son destin (1949, Sam Wood) ou à C’étaient des hommes (Fred Zinnemann, 1950).

Le talent de Ford va s’exprimer quant à lui dans cette formidable facilité à tout rendre totalement fluide, tant en terme de narration qu’en terme de crédibilité. Il faut savoir que Wayne passe un bon quart du film paralysé, passant d’un lit dont il ne bouge jamais à un fauteuil roulant qu’il accepte en dépit de ses préjugés, pour ensuite parcourir le reste du film avec des cannes et un mécanisme métallique permettant aux jambes de se maintenir droites. Nous sommes loin du cowboy téméraire et physique, capable de chevaucher, de faire le coup de poing et d’enchainer les péripéties. Car L’Aigle vole au soleil parle d’un combat protéiforme, celui d’un homme qui a voué son existence et son énergie entières à l’aéronautique, toujours soutenu par l’indéfectible amitié de quelques hommes dévoués et par la femme qui, de loin en loin, a fini par tout accepter. Jusqu’à la solitude, jusqu’à l’abandon, jusqu’à l’attente d’un homme qui ne lui reviendra peut-être jamais. Wead n’a jamais quitté sa femme pour une autre, il est toujours passé à côté sans réellement comprendre ce qu’il ratait. Il faut dire que Ford se trouve alors dans une période où il aligne les grands films et n’éprouve aucune difficulté à rendre à l’écran ce qu’il veut dire par le cœur. Et de là à préciser que Ford y met de lui-même (de sa vision du couple) dans cette imagerie, il n’y a qu’un pas que l’on pourrait allègrement franchir. Ainsi s’échelonnent les pires moments de la vie de cet homme comme les meilleurs, avec intelligence et finesse. La perte d’un premier enfant tout d’abord, suivi de la distance qu’il dut mettre avec sa famille, laissant sa femme s’occuper de ses deux filles, devenant progressivement un inconnu. Ce sont les larmes aux yeux qui viennent lorsque l’on voit Wayne, perdu, attablé dans sa cuisine plongée dans la pénombre, un encart lumineux en arrière-plan laissant passer une Maureen O’Hara éplorée. Une magnifique composition de plan là encore, démontrant l’insatiable talent de plasticien de son auteur (même si ce film s’avère plus tempéré dans ce domaine que bien d’autres dans sa filmographie), rappelant un instant ces personnages qui se rencontrent et prennent la pose dans ces encadrements de porte de La Chevauchée fantastique par exemple. C’est la gorge serrée que l’on voit cette mère emmener ses filles au cinéma, dans l’espoir de leur présenter leur père, visible quelques secondes dans les bandes d’actualités. Un père lointain, une ombre qui se donne corps et âme à sa passion, à savoir la conquête des airs, son perfectionnement et ses records.

Si le film débute à la manière d’une franche comédie, avec ses bagarres truculentes fordiennes en diable et ses cascades burlesques, ses embrassades viriles et son entrain juvénile, c’est pour ensuite mieux cerner les difficultés d’un récit difficile, où la reconquête de soi passe par la reconquête de sa dignité. Il convient de remarquer que Ford fait de son personnage un homme chaleureux, terriblement amoureux de sa femme, qui ne rejette absolument rien de leurs problèmes de couple sur elle, mais qui, au contraire, en prend l’entière responsabilité. Dans le fond, ce qui tenaille le personnage principal, c’est le traumatisme. Celui de n’avoir pu sauver son premier enfant, tombé malade puis décédé. C’est sans doute pour cette raison qu’il se rue vers les cris plaintifs de l’une de ses filles, la nuit tombée, quand celle-ci semble être la proie d’un vilain cauchemar. Pourquoi dévale-t-il les escaliers, alors qu’elles se trouvent toutes deux à l’étage, près de la chambre du couple ? Peut-être s’est-il rappelé la mort de son enfant, muet de douleur, au rez-de-chaussée de cette maison décidément chargée de mauvais souvenirs. En courant après cette semi-chimère, il subit l’accident domestique et se brise les vertèbres. C’est aussi le traumatisme de ne jamais avoir été à la maison qui le conduit à rejeter en bloc le soutien de sa femme à l’hôpital. Les adieux sont brefs, terribles. Il ne veut à l’évidence pas être un fardeau. Il a bien vécu. A son tour à elle désormais de vivre et de lâcher cet homme absent, ce poids mort qui ne lui a jamais causé que du chagrin. Sa déclaration d’amour, par le truchement de ses dernières paroles destinées aux deux petites filles, arracherait le cœur de n’importe qui : « La plus grande me ressemble, ne lui passe rien. La petite te ressemble, aime-la très fort. » Rideau. Sur une existence vouée au néant. C’est enfin le traumatisme de ne pas avoir été jusqu’au bout cet homme d’action qu’il aurait toujours voulu être. Un aventurier aux ailes meurtries, condamné au bureau et à la machine à écrire. C’est d’ailleurs par cette dernière qu’il parviendra à maturité, à surmonter son fantasme et à le vivre, pour enfin aller faire son devoir, trop âgé et insuffisamment en forme, mais le cœur paré à l’attaque, sur un destroyer américain durant la guerre dans le Pacifique. Une manière aussi de nous dire que les ailes des aigles ne sont jamais brisées.

Le personnage de Frank Wead trouve sa raison d’être de héros en développant un surprenant esprit de lutte, de volonté de vaincre. Mais jamais seul, toujours entouré d’un ami. Et quel ami ! Le plus notable d’entre eux demeurant Carson, interprété par un fabuleux Dan Dailey qui, du lit d’hôpital d’où il le sort littéralement par son enthousiasme et sa patience, à l’expérience du combat dans laquelle il frôle la mort pour le secourir, domine le récit de sa fréquente et rassurante présence. Ford revient toujours aux mêmes valeurs, celles de l’amitié et de l’amour, de la confiance et de la ténacité. Le groupe, le couple, l’individu. Par un optimisme sincère, mais qui ne cède jamais aux sirènes de la niaiserie, Ford continue de rêver ces hommes d’une trempe phénoménale, ici d’une manière fort simple et limpide (le film ne prétendant pas rivaliser avec les œuvres moralement plus complexes du maître). Et l’humour, si tendre et brut de décoffrage à la fois, ne reste jamais loin des pérégrinations de ses personnages. On y perçoit donc encore une fois ce fameux équilibre fordien entre l’insouciance percluse d’amour et la mélancolie si chère à ses racines irlandaises. Comble du recul, Ford se mire lui-même dans le film et s’y matérialise par l’entremise de son ami et acteur Ward Bond, incarnant un réalisateur grande gueule et loyal. La référence est incontestable, puisque l’on découvre le dit personnage dans son bureau, arborant des lunettes de soleil cachant son regard de braise, au milieu de décorations allant du kitsch au pittoresque, entre une bonne dose d’alcool et une jolie somme de détails qui finissent de certifier l’identification du cinéaste : quatre Academy Awards (Oscars) au bout de la pièce (3), et même une petite diligence en jouet sur une table basse, symbole clair d’une Chevauchée fantastique dorénavant rentrée dans la légende. Cela va sans dire que Ford n’aurait su confier pareil rôle, pourtant très secondaire, à quelqu’un d’autre qu’un ami proche, ce qui émeut encore plus le cinéphile / spectateur averti.

Le choix de confier le rôle féminin à Maureen O’Hara relève également du génie, cette dernière enflammant le film durant quelques séquences absolument poétiques. Nous retiendrons la hargne amoureuse avec laquelle elle accepte son sort, ainsi que quelques instants d’une richesse infinie. L’actrice a toujours raconté, y compris dans sa passionnante autobiographie, que son meilleur ami était John Wayne. Or, elle et le Duke forment assurément l’un des plus beaux couples hollywoodiens qui soient, surtout dans
L’Homme tranquille et L’Aigle vole au soleil. Il faut la voir, une larme coulant sur la joue, se résigner dans la pénombre aux adieux de son mari infirme, ou encore apprécier la tendresse qu’elle affiche dans ses retrouvailles avec lui, embrassant le haut de son crâne dégarni avec une douceur absolue. Ford aimait les hommes, mais on peut parfois penser qu’il aimait encore plus les femmes, au sens respectueux du terme, et dans la conscience totale de leur dévouement désintéressé. Ford n’a jamais rien oublié de ce que le monde devait et doit encore aux femmes (4), et ce qui lui a toujours permis de continuer à tourner dans un sens valable. Reste le Duke lui-même, interprétant un héros pas comme les autres, défiant les lois de la fatalité pour revenir dans la course. Des mois et des mois de peine régie par une idée fixe afin de bouger ce petit orteil. Un « pas grand-chose » qui signifie tant. L’homme aurait-il livré pareil combat s’il n’avait été ce curieux aventurier un brin fou, ex-cogneur et risque-tout ? On peut penser que non. Mais le message reste universel. Ce que l’on retiendra du film, c’est aussi cet esprit de camaraderie qui l’a toujours soutenu, jusqu’au bout, ainsi que cette prise de conscience, un peu tardive mais essentielle, du personnage vis-à-vis de son existence. Car le flash-back situé en fin de film n’est pas uniquement beau par les "images-souvenirs" qu’il projette, il l’est avant tout par ce qu’il projette lui-même d’émotion sur le visage larmoyant et fatigué d’un Wayne dont le regard incidemment lancé vers le ciel se perd dans les rêves d’un passé à nouveau fantasmé. Les dernières images abandonneront le personnage à une fin de vie que l’on espère douce, une dernière fois accompagné par la fratrie de compagnons des jours heureux et malheureux, pour un dernier tour de piste en forme d’acceptation mélancolique et enivrante. Ah qu’il est bon de regarder un film de John Ford !

L’Aigle vole au soleil est un film sur le triomphe de la volonté, qui brûle les sentiments par tous les bouts, comme ses personnages avec la vie. Il s’agit d’un John Ford majeur, à redécouvrir de toute urgence, y compris pour ceux qui douteraient encore des incroyables talents d’acteur de John Wayne qui n’a finalement jamais été aussi bien dirigé et amoureusement filmé que par son cinéaste fétiche et ami de toujours. Un grand moment d’humanité profonde et une magnifique leçon de courage qui démontrent que l’on peut finir par déplacer des montagnes dans sa propre vie, même en partant du creux de la vague, même en partant d’un tout petit bout de pieds : « I’m gonna move that toe... I’m gonna move that toe... I’m gonna move that toe... »

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(1) Voir la chronique de La Taverne de l’Irlandais (John Ford, 1963), afin de retracer leurs errances communes et leur amitié unique en son genre.
(2) Voir la chronique des Cavaliers (John Ford, 1959).
(3) John Ford avait déjà obtenu quatre Oscars dans la catégorie "Meilleur réalisateur" : Le Mouchard (1935, chez la RKO), Les Raisins de la colère (1940, chez la 20th Century Fox), Qu’elle était verte ma vallée (1941, chez la 20th Century Fox) et L’Homme tranquille (1952, chez la Republic Pictures).
(4) Voir la chronique de Frontière chinoise (John Ford, 1966), ultime et incontestable chef-d’œuvre du maître.

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Par Julien Léonard - le 23 décembre 2014