Menu
Critique de film
Le film

Un homme change son destin

(The Stratton Story)

Partenariat

L'histoire

Monty Stratton (James Stewart) est un jeune fermier partageant son temps entre une exploitation agricole qu’il gère avec sa mère et sa passion pour le base-ball. Sa vie s’écoule tranquillement jusqu’au jour où un ancien joueur professionnel, Barney Wile (Frank Morgan), remarque ses qualités de lanceur. Persuadé d’avoir déniché un futur champion, Wile prend Stratton sous son aile et l’entraîne afin qu’il intègre l’équipe des White Sox de Chicago. Malgré les réticences de sa mère, Monty améliore son jeu et convainc l’entraîneur des Sox. Petit à petit, Stratton remporte ses galons de titulaire puis devient un élément clé de l’équipe. Parallèlement, il rencontre la belle Ethel (June Allyson) dont il conquiert le cœur. Après son mariage et alors que sa carrière atteint son apogée, le champion est victime d’un accident de chasse et perd une jambe...

Analyse et critique

En 1942, Sam Wood est sous contrat avec la MGM. Le studio, alors dirigé par Samuel Goldwyn, lui propose de réaliser un biopic consacré à Lou Gehrig et intitulé The Pride of The Yankees (Vainqueur du Destin). Wood qui a déjà mis en scène quelques grandes réussites commerciales parmi lesquelles A Night at The Opera (Une Nuit à L’opéra, 1935) et A Day at the Races (Un Jour aux courses, 1937) avec les Marx Brothers ou Goodbye Mister Chips (Au revoir Monsieur Chips, 1939) avec Robert Donat, s’attèle au parcours du célèbre joueur de base-ball et remporte à cette occasion un nouveau succès au box-office (complété par 10 nominations aux Oscars !). Fort de ce parcours, le cinéaste poursuit sa carrière au sein des majors et met en boite de nouveaux "blockbusters", notamment Pour qui sonne le glas (d’après la nouvelle d’Hemingway) deuxième plus gros succès de l’année 1943 ! En 1948, Jack Cummings, fameux producteur de comédies musicales, lui soumet un projet prenant de nouveau comme toile de fond le monde du base-ball : The Stratton Story (Un Homme change son destin).

L’idée de Cummings et des dirigeants de la MGM consiste à porter sur grand écran l’étonnante histoire de Monty Stratton, ce célèbre joueur revenu sur les terrains de base-ball après un terrible accident de chasse et une amputation de la jambe. Afin d’adapter ce biopic, le studio engage Douglas Morrow, jeune scénariste new-yorkais, qui obtiendra à cette occasion un Oscar. Le scénario de The Stratton Story s’appuie donc sur l’histoire de Monty Stratton que Morrow enjolive légèrement afin d’en faire une comédie dramatique hollywoodienne des plus classiques.

Pour incarner Monty Stratton, la production pense à Van Johnson ou Gregory Peck. Mais après les échecs commerciaux de La Corde (The Rope, Alfred Hitchcock) et Monsieur propose, Madame dispose (You Gotta Stay Happy, HC Potter), James Stewart se dit intéressé par ce rôle de héros populaire. Stratton soutient le comédien en déclarant qu’il est le candidat idéal pour interpréter son histoire. Jack Cummings connaît évidemment le potentiel commercial de Stewart et, en producteur avisé, lui offre le rôle. Extrêmement motivé par ce nouveau défi, James Stewart s’investit pleinement dans le film. Dans la biographie qu’il lui consacre, Jonathan Coe retranscrit les dires de Stewart : "J’étais bien décidé à m’entraîner le plus possible pour pouvoir lancer la balle correctement. Deux mois avant le début du tournage, Monty Stratton arriva au studio et tous les jours, pendant trois heures d’affilée, je lançais la balle dans l’arrière cour de la MGM. Monty me corrigeait constamment. Il me disait : « Tu n’utilises pas ton poignet correctement ». Mais cela a payé. J’ai fait des progrès, et au lieu de signer des autographes sur des lettres de mes admirateurs, on me donna des balles de Base-Ball à signer." (1). A ses côtés on retrouve June Allyson, qui vient de terminer le tournage du bondissant Three Musketeers (Les Trois Mousquetaires, George Sidney) où elle incarne avec entrain la belle Constance Bonacieux ! Notons qu’il s’agit ici de la première collaboration entre James Stewart et June Allyson. Leur merveilleuse entente sur le plateau, couplée à la facilité avec laquelle leur duo fonctionne devant la caméra, incitera évidemment les studios à les réunir de nouveau en 1953 (The Glenn Miller Story) et en 1955 (Strategic Air Command) sous la houlette d’Anthony Mann. Autour de ces têtes d’affiche, la MGM fait appel à des seconds rôles de qualité parmi lesquels Frank Morgan (l’ami alcoolique de Stratton) qui était également au casting de Three Musketeers (il y incarne le Roi Louis XIII). Agnès Moorehead (que le public retrouvera notamment dans All That Heaven Allows de Douglas Sirk en 1955) rejoint également l’équipe afin d’incarner la mère de Stratton. Enfin, de nombreux joueurs de base-ball viennent interpréter leur propre rôle avec pour objectif de rendre les scènes de jeu plus réalistes et ravir les fans. Fort de ce casting de qualité, et d’un scénario basé sur l’histoire d’un pur héros américain, le film rencontre un grand succès au box-office et fait l’objet de critiques élogieuses (le journal Variety le classe notamment 7ème de son palmarès de l’année 1949).

Aujourd’hui, l’édition DVD de The Stratton Story (dont la diffusion est plutôt rare sur les écrans de télévision français) nous donne l’occasion de redécouvrir cette œuvre quelque peu oubliée par les cinéphiles de l’hexagone ! La question est donc posée : pour quelles raisons une production de ce calibre, ayant à fortiori bénéficiée d’un réel succès, a pu sombrer dans un tel oubli ?

La réponse à cette question tient certainement en deux points, dont le premier réside dans l’ancrage culturel du sujet. Si Sam Wood prétendait avoir réalisé un film ne faisant que prendre pour décor le monde du base-ball, il n’en demeure pas moins que The Stratton Story demeure avant tout l’histoire d’un "lanceur". Lorsque Sam Wood avait mis en scène The Pride of the Yankees en 1942, il avait inventé un genre : le "Base-Ball Movie". Depuis cette date, les productions mettant en scène batteurs, lanceurs et receveurs n’ont cessé de se multiplier outre-Atlantique pour littéralement exploser à partir du début des années 90, avec en moyenne annuelle plus de trois films consacrés à ce sport. Certaines de ces productions ont été exportées avec un relatif succès - The Natural (Le Meilleur) avec Robert Redford ou Field of Dreams (Jusqu’au bout du rêve, Phil Alden Robinson) en 1989 - tandis que l’immense majorité n’a jamais suscité le moindre intérêt en Europe ! Dés lors, force est de constater que si ce genre rencontre un succès aux USA, il le doit bien évidemment à la popularité locale de ce sport. Mais, passé l’attrait que peuvent leur porter les supporters américains, il paraît évident que la plupart de ces films ne génère que peu d’intérêt artistique. The Stratton Story n’échappe malheureusement pas à la règle...

Outre un sujet (le base-ball, donc) qui n’intéresse guère les spectateurs européens, le film de Sam Wood est extrêmement décevant dans sa mise en scène. Si le scénario concocté par Morrow fait preuve d’une structure dramaturgique relativement efficace, il n’en demeure pas moins que la mise en scène de Wood sombre au final dans un pathos exaspérant. Pendant les deux premières parties du récit, les péripéties auxquelles se confronte notre héros ne manquent pas d’intérêts. Le spectateur est amené à suivre l’ascension sportive de Monty Stratton, ainsi que la relation amoureuse qu’il noue avec Ethel (June Allyson). L’écriture de Morrow alterne alors les deux intrigues avec justesse et fait preuve d’un bon sens du rythme. Les situations s’enchaînent rapidement et amènent le spectateur jusqu’au nœud du drame (l’accident de chasse) avec une certaine légèreté. De plus, le jeu de James Stewart n’est jamais pris en défaut et le comédien sait rendre son personnage attachant (on en attendait pas moins de l’interprète de George Bailey !). Il participe ainsi à la remarquable caractérisation du personnage initiée par le script de Morrow tandis que Sam Wood signe une mise en scène propre mais sans grande ambition. Malheureusement, les choses se gâtent dans le dernier tiers du récit, celui qui voit Monty Stratton affronter sa paralysie. A partir de la scène de chasse où Monty se blesse avec son fusil, le film s’englue dans une succession de séquences où le sentimentalisme et le moralisme prennent le pas sur l’efficacité narrative. Ethel (Allyson) incarne alors la parfaite américaine, femme au foyer, toujours dévouée et solide face à l’adversité, tandis que Stratton fait preuve de souffrance avant le déclic qui le poussera à surmonter son handicap. Les scènes larmoyantes ne cessent alors de se succéder tandis que les dialogues entre les différents personnages rivalisent de platitude. Dans ce contexte, on aurait pu espérer que James Stewart porte le film sur ses épaules et le sorte de ce bourbier emphatique. Malheureusement, le comédien - qui n’a pas encore rencontré Anthony Mann - semble avoir le plus grand mal à dévoiler les parts d’ombre de son personnage... Si l’on ajoute à cela, la lourdeur de la partition musicale d’Adolph Deutsch, Un Homme change son destin prend alors les contours d’un mélodrame pétri de bons sentiments et pour le moins indigeste ! Le final n’arrangera malheureusement rien puisque Sam Wood se permet de conclure le film par une leçon de morale en voix off vantant le courage et la détermination de son héros, un Américain pourtant si ordinaire...

Toutefois, si The Stratton Story n’est pas rentré dans les annales du septième art, les amateurs de base-ball, ainsi que les admirateurs de James Stewart, trouveront certainement quelques intérêts à cette réalisation de Sam Wood, certes boursouflée mais non dénuée de qualités dans ses deux premiers actes. De plus, The Stratton Story est l’occasion pour les cinéphiles d’assister à la naissance d’un très beau couple de comédiens (le duo Stewart/Allyson) qui brillera de milles-feux à l’avenir. Enfin, The Stratton Story est également singulier dans la mesure où il s’agit du dernier film réalisé par Sam Wood, cinéaste réputé pour son savoir-faire mais également pour ses positions politiques très ancrées dans le camp conservateur. Pour conclure sur une anecdote amusante, sachez que Wood était Président de l’Alliance Cinématographique pour le Préservation des Idéaux Américains et avait menacé dans son testament de déshériter sa fille si celle-ci s’inscrivait au PC !!

(1) Jonathan Coe – James Stewart, Une Biographie de l’Amérique – Editions Cahiers du Cinéma

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 23 janvier 2007