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Critique de film

L'histoire

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un petit village rural du centre de la France se prépare à sa fête annuelle. Les enfants émerveillés assistent à l'installation d'un manège et des stands, tandis que tout le monde se pare de ses plus beaux habits. François (Jacques Tati), un facteur candide et plein d'enthousiasme, est gentiment moqué par les villageois et les forains, qui le font boire et le persuadent qu'il devrait livrer son courrier comme les intrépides postiers américains qu'il vient de voir dans un reportage au cinéma ambulant. Après une nuit de beuverie, François se lance dans une distribution de courrier au rythme effréné...

Analyse et critique

Le 19 Juin 1949, tous les habitants de Sainte-Sévère-sur-Indre, un petit village niché au cœur de la France, se sont mis sur leur trente-et-un. En effet, un hôte de marque, accompagné de son équipe technique, vient y présenter son premier long métrage, tourné ici-même deux ans plus tôt. Après avoir coupé très officiellement un ruban bleu-blanc-rouge et assisté à l'inauguration d'une statue à l'effigie du facteur François qu'il interprète dans Jour de fête, Jacques Tati célèbre enfin, en compagnie de spectateurs qui furent pour certains des figurants du film, l'heureuse conclusion d'une rocambolesque aventure commencée six ans plus tôt en ces mêmes lieux.

C'est en effet en 1943 que le futur cinéaste fait la connaissance de Sainte-Sévère. Après une enfance privilégiée et des études calamiteuses, Jacques Tatischeff, né en octobre 1907, végète quelques années dans l'entreprise d'encadrement de son père, avant de trouver sa voie dans les vestiaires des stades de rugby. C'est là que pour amuser ses camarades, il joue des pantomimes et des parodies sportives qui feront bientôt se gondoler le public des cabarets et des revues parisiennes. Très tôt intéressé par le cinéma, Tati écrit et interprète dès 1934 quelques courts métrages, tandis que ses facéties scéniques font de lui un artiste de plus en plus en vue. Ainsi, Colette célèbre son génie de mime, qui l'emmène d'abord vers les salles de province, puis vers la plupart des capitales européennes. Mais l'Occupation allemande met un frein à cette ascension. Menacé d'être recruté par le Service du Travail Obligatoire, le comédien de 35 ans fuit en zone libre avec son ami Henri Marquet et reste jusqu'à la Libération dans un petit bourg aux abords du village de Sainte-Sévère. Après avoir grandi dans un milieu bourgeois et protégé, puis fréquenté assidûment les salles de spectacle, Tati découvre avec émerveillement le quotidien simple et laborieux des fermiers et des agriculteurs. Dans ce petit coin de campagne qui semble totalement déconnecté des sombres réalités de la guerre, il aiguise un sens de l'observation déjà très développé et s'attache profondément aux villageois à qui il espère un jour pouvoir rendre hommage. Revenu à Paris, il retrouve les planches, mais aussi les studios de cinéma. Claude Autant-Lara lui offre ainsi le rôle du spectre dans son charmant Sylvie et le fantôme, puis celui d'un soldat dans Le Diable au corps. Mais Tati rejette les autres propositions qui lui sont faites : il a trop d'idées en tête pour travailler plus longtemps pour les autres.

En 1946, il signe avec Henri Marquet le scénario de ce qui deviendra le brouillon, déjà très accompli, de son premier film. Dix ans après avoir travaillé avec René Clément sur le court métrage Soigne ton gauche, Tati pense à nouveau à son ami pour réaliser L'Ecole des facteurs. Mais le réalisateur, pris par la production de La Bataille du rail, suggère au comédien-scénariste d'assurer lui-même la mise en scène de son film. Cette salutaire impulsion donnée par René Clément permet à Jacques Tati d'oser sauter le pas, avec succès.

Menée tambour battant, cette farce d'une quinzaine de minutes marque l'acte de naissance d'un immense réalisateur, mais aussi de son premier grand personnage de cinéma. On y suit d'abord la formation de trois postiers de campagne, sommés par leur supérieur à la voix de trompette d'accélérer la cadence de leur tournée afin d'être à l'heure pour apporter le courrier à l'avion postal. Puis le film se concentre sur la course folle du facteur François, dont la distribution frénétique est l'occasion d'une suite de gags ressuscitant avec génie l'esprit du slapstick américain. Lettre glissée sous la queue d'un cheval, vélo "en liberté", enveloppe récalcitrante engluée de colle à pneu, chaussures coupées en deux par le boucher à qui François les a livrées trop prestement... Autant de trouvailles burlesques et visuelles que Jacques Tati reprendra à l'identique ou perfectionnera bientôt dans son premier long métrage. Car L'Ecole des facteurs rencontre rapidement un franc succès, tant auprès du public que de la profession, et l'idée de transformer l'essai et d'en faire un long métrage s'impose bien vite au réalisateur et à son comparse Henri Marquet, ainsi qu'à leur producteur Fred Orain.

C'est ainsi que naît le projet de Jour de fête, qui sera bien plus qu'une version longue de L'Ecole des facteurs et qui permettra à Jacques Tati de devenir à 40 ans l'un des réalisateurs les plus doués et originaux de l'après-guerre. Lorsque le film est mis en chantier en 1947, le cinéma français, à l'instar de tout le pays, se remet doucement de ses traumatismes. Tombée à 21 films en 1944 (contre 128 films en 1938), la production de long métrages retrouve peu à peu sa vigueur et remonte à 71 films, alors que les maîtres de l'entre-deux-guerres comme Duvivier ou Renoir préparent ou reportent leur retour, et que la profession finit de panser les plaies de la Collaboration plus ou moins active. Certains cinéastes de talent achèvent de prendre leur envol, comme Henri-George Clouzot avec Quai des Orfèvres ou Jacques Becker avec Antoine et Antoinette. Dans le même temps se dessinent les contours d'un cinéma dit "de qualité", solidement ouvragé mais parfois raide, et d'une politique des acteurs, qui seront bientôt honnis par la jeune critique des années 50.

Etabli avec sa petite équipe à Sainte-Sévère, qu'il s'était juré de retrouver, Jacques Tati se place d'emblée en marge du cinéma de son temps. Malgré le budget restreint qui lui est alloué, il innove en inaugurant un nouveau procédé, baptisé le Thomson-Color, et qui devrait permettre à Jour de fête d'être « le premier film français en couleurs françaises. » Le matériel et le technicien spécialisé étant fournis gracieusement par Thomson, l'usage de ce procédé expérimental n'entraîne aucun surcoût pour la petite production, qui assure heureusement ses arrières en filmant une version de sécurité en noir et blanc. Une salutaire initiative puisque, malgré des premiers essais prometteurs, Thomson ne parviendra jamais à développer sa pellicule couleur et abandonnera vite son projet (il faudra attendre 1995, soit 13 ans après après la mort du réalisateur, pour que le négatif couleur soit enfin tiré, sous l'impulsion de la fille de Jacques Tati et de François Ede). Lorsque commence le tournage, Tati n'a évidemment pas conscience de tourner un film qui fera l'essentiel de sa carrière en noir et blanc et il aborde donc la couleur avec la précision et la parcimonie qui marqueront certaines de ses futures œuvres. Déjà conscient du potentiel et des limites du procédé, il considère que trop de couleurs distraient le regard du spectateur et peuvent diminuer l'impact de ses gags. Il insiste donc pour que les décors naturels comme artificiels, mais aussi les costumes, soient les plus neutres possibles et que la couleur soit apportée par la fête et les forains.


Car il n'est plus seulement question des facéties d'un facteur dans Jour de fête. Plutôt que de rallonger les ingrédients de L'Ecole des facteurs, en ajoutant des gags essentiellement centrés sur le personnage de François, Jacques Tati élargit son champ d'observation, met en valeur de nombreux personnages, joués pour la plupart par les véritables habitants de Sainte-Sévère, et introduit un nouveau thème. Son film s'ouvre ainsi au moment où le petit village (rebaptisé Follainville, sans que ce nom soit exploité de manière flagrante dans le récit) s'apprête à célébrer sa fête annuelle. Les forains arrivent avec leurs stands et leur manège, provoquant la liesse des enfants, tandis que les chevaux de bois effraient d'authentiques canassons qui paressaient dans leur enclos. Toute la première partie du film s'attache ainsi aux préparatifs de la fête et aux réactions des villageois, commentés par une vieille commère bienveillante (jouée par le comédien Delcassan). Observateur des communautés, Tati installe son film avec patience et vigueur à la fois. Une somme de petits détails et d'actions, relevant autant du burlesque que du quotidien, prennent le pas sur une dramaturgie conventionnelle. Et si les deux principaux forains sont interprétés par des comédiens familiers du public (Paul Frankeur et Guy Decomble), le cinéaste s'attache à en faire des éléments déclencheurs, des troubleurs d'habitudes un peu moqueurs et condescendants, mais en prenant soin de ne pas en faire les héros de l'histoire. Loin de dérouter le spectateur et de lasser sa patience, cette longue introduction où ne se dessine qu'une esquisse de récit et où ne se distingue aucun personnage central établit une impression d'intimité et de sympathie immédiate, qui donne le sentiment d'être l'hôte privilégié d'un petit monde, gagné peu à peu par la liesse et la féerie. Même si le réalisateur sera très frustré que son film ne soit finalement exploité qu'en noir et blanc, ruinant ainsi ses efforts pour que les couleurs vives se cantonnent essentiellement aux fanions et guirlandes déployées sur la grande place du village et aux attractions foraines, son film n'a pas besoin d'un tel artifice pour s'affirmer d'emblée comme une fête pour le regard. Solidement épaulé par sa petite équipe et par les villageois, qui vivent ensemble pendant cinq mois, Tati invente un cinéma qu'on a judicieusement qualifié de démocratique, où tout le monde, du cafetier bougon au plus fugitif des passants a sa place et son importance.


Ce n'est qu'au bout d'une vingtaine de minutes que le facteur François fait enfin son apparition et s'impose comme le point central du film. Naïf et buté, gaffeur mais doué par fulgurances d'une grande intelligence pratique, ce personnage interprété avec génie par Tati est une des plus belles créations du cinéma burlesque. Bien qu'il soit l'objet des blagues des enfants et des quolibets de ses voisins, il est bien plus qu'un cliché de l'idiot du village. Digne héritier des fonceurs inconscients et surnaturellement chanceux incarnés par Buster Keaton dans ses chefs-d'oeuvre des années 20, François est avant tout un corps en mouvement, une force qui traverse le film comme une tornade. S'exprimant dans un babil plus proche de l'esperanto comique que du patois, il rejoint la grande famille des figures burlesques universelles, aux côtés du vagabond de Chaplin et des fous furieux incarnés par Laurel et Hardy.

Mais si Tati ressuscite une forme de comique qu'on croyait alors disparu, il s'affirme dès son premier film comme un homme de son temps, qui observe le monde contemporain autant qu'il regarde avec nostalgie dans le rétroviseur. Bien que situé dans un petit univers qui semble à l'écart de la modernité, Jour de fête témoigne à sa manière, drôle et poétique, de la réalité de la France de l'immédiate après-guerre. Fasciné par un documentaire projeté au cinéma ambulant et qui décrit les méthodes ultra-modernes (et fantaisistes) employées par les postiers d'outre-Atlantique pour livrer le courrier dans un temps record, François et le film avec lui subissent un changement brutal de rythme. Motivé par l'alcool absorbé massivement pendant la fête et les encouragements moqueurs des forains, il décide de rompre avec la langueur tranquille du village et de participer à l'accélération d'une société vouée à être de plus en plus sous la haute influence du libérateur américain, dont la police militaire patrouille encore sur les routes. S'ouvre alors la dernière partie du film, celle qui reprend le plus d'éléments du court métrage originel. Fonçant sur son vieux vélo comme une fusée, doublant voitures et coureurs cyclistes, François rompt avec son habitude de discuter avec les villageois pour se vouer tout entier à la rapidité et à l'efficacité, qui sont en passe de devenir des valeurs-clés du monde occidental.


Evidemment, cette brutale et absurde accélération est une source de gaffes et de gags désopilants, jusqu'à ce qu'une chute spectaculaire dans une rivière dégrise François et le rappelle à son rythme coutumier, tandis que les forains quittent le village. Ironiquement, cette propension de Tati à opposer la douceur de vivre et l'inhumanité d'une société régie par des rythmes et des formes de moins en moins naturels, et qui se développera dans ses films suivants, amènera certains à taxer de réactionnaire l'un des créateurs les plus modernes de son temps. Mais ces considérations ne sont pas encore d'actualité lorsque Jour de fête sort sur les écrans en 1949. Si certains s'irritent de l'absence de véritable histoire, des dialogues souvent inintelligibles et de l'incongruité d'une œuvre résolument à contre-courant, l'accueil public et critique est globalement très favorable. Gros succès commercial, le film propulse Jacques Tati parmi les réalisateurs et les comédiens les plus populaires en France. Mais ce dernier se refuse à profiter des opportunités faciles que lui offre ce premier succès. Sourd à la demande pressante de nouvelles aventures de François, il préfère partir pour d'autres rivages. Ce n'est qu'en 1961, à l'occasion d'un spectacle à l'Olympia, qu'il renoue avec le facteur, en rejouant le rôle dans un sketch sur scène et en présentant au public des extraits de Jour de fête, avec des touches de couleurs ajoutées en rotoscopie. Un prélude à une nouvelle version qui sort en salles en 1964, avec une bande-son retravaillée, un montage resserré et l'introduction d'un nouveau personnage de jeune peintre en blue-jean (pas très raccord avec le reste du film), justifiant par sa présence l'intrusion de la couleur sur les lampions, le manège et les ballons. Cette dernière mouture, bien que moins naturelle et charmante que l'originale, sera longtemps considérée comme celle de référence, malgré la sortie en 1995 de la version en couleurs Thomson-Color. Mais on confessera un faible pour le premier jet de 1949, bijou de burlesque et de légèreté, qui reste sans doute le film le plus drôle et le plus attachant de Jacques Tati.