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Critique de film
Le film

Ipcress - danger immédiat

(The Ipcress File)

L'histoire

Suite à la disparition de scientifiques britanniques, les services secrets de sa Majesté sont en ébullition. Directeur d’un service d’espionnage, le major Ross (Guy Doleman) envoie Harry Palmer (Michael Caine) rejoindre l’équipe de Dalby (Nigel Green) qui mène infructueusement cette enquête depuis des mois. Sous son apparence débonnaire, Palmer retrouve rapidement la trace du dernier savant enlevé et prend contact avec le cerveau d’une étrange organisation …

Analyse et critique

Entre 1962 et 1964 Harry Saltzman produit trois des plus grands succès du box office. Ces films relatent les aventures d’un agent secret dont l’élégance rivalise avec le goût du risque et dont le code est … 007. Après Dr No (1962) et From Russia with Love (1963), le producteur aux mains d’or vient de mettre en bobine le meilleur épisode de la série : Goldfinger (1965). Le succès public est au rendez-vous, Sean Connery devient une star mais les critiques, britanniques en particulier, sont partagés. On reproche à la franchise Bond de cantonner les exploits de l’agent 007 à des situations absolument irréalistes. Et si le public adore les gadgets et le charme du beau James, il attend aussi un film d’espionnage plus crédible. En bon producteur, Saltzman ne s’offusque nullement de ces remarques et y voit la possibilité de créer une nouvelle série : fin connaisseur de littérature d’espionnage, il décide de mettre en scène l’anti-héros Harry Palmer créé par Len Deighton dans une série de romans à succès. Pour cela, il s’entoure de ses fidèles collaborateurs (Peter Hunt au montage, John Barry pour la musique) et choisit un jeune réalisateur canadien : Sidney J. Furie (Saltzman est également originaire de ce pays).

Furie, qui a fait ses classes en tant qu’assistant réalisateur de Kazan, saisit l’opportunité de mettre en valeur son style décalé. Car si les aventures de Palmer sont ancrées dans une narration réaliste et sombre, la mise en scène de Furie, elle, est totalement déjantée. Billy Wilder, dans un excès de sympathie (!!) disait de Furie qu’il ne savait pas filmer une scène sans qu’il n’y ait un feu de bois ou un réfrigérateur en premier plan ! Certes il avait raison, mais dans le cadre de Ipcress File, cela fonctionne parfaitement. Furie suit un personnage au costume élimé et au regard fuyant dans des rues londoniennes d’une grisaille obsédante et triste. Mais il le fait avec un œil absolument original. Dès la première scène le ton est donné et Furie paraît entièrement libre de placer sa caméra où bon lui semble. Dès lors, le film est une succession de plans plus stupéfiants les uns que les autres. Pour ne citer que quelques exemples, nous retiendrons le champ contre champ entre Harry et Dalby filmé à deux centimètres de l’épaule et ne laissant que 10% de l’espace pour apercevoir l’interlocuteur du protagoniste, la bagarre à travers la glace de la cabine téléphonique ou encore ce lent travelling entre deux cymbales … Ce style très surprenant convient parfaitement au scénario rédigé par Bill Canaway et James Doran : le contraste créé entre les plans baroques et les décors ternes est en totale adéquation avec la caractérisation du personnage de Palmer qui, derrière l’apparente banalité de son quotidien, vit des aventures extraordinaires !

Pour interpréter ce personnage à la psychologie complexe, Saltzman et Furie proposent le rôle à un jeune comédien anglais : Michael Caine. L’acteur qui n’a alors que trente deux ans, endosse le costume de Palmer avec une facilité déconcertante. Derrière son look rétro et anti-sexy, Caine insuffle force et spiritualité à son personnage. Insubordonné, têtu, courageux, Palmer saura montrer qu’il n’est nullement besoin de porter un smoking et de siroter des martini dry pour faire preuve de bravoure. C’est aussi avec souplesse qu’il passe d’un trait de caractère à l’autre : il est ainsi capable de jouer une scène où à l’instar d’un quelconque scribouillard il rédige de la paperasse et d’enchaîner sur d’autres où, prisonnier d’une étrange organisation, il fera preuve de courage et de perspicacité. Finalement c’est grâce à un talent hors norme que Caine crédibilise un héros pourtant très complexe : partagé entre tristesse et drôlerie, maladresse et subtilité ce rôle servira de tremplin au jeune comédien. Après ce film, réalisateurs et producteurs l’accueilleront avec bienveillance et il interprètera des rôles inoubliables pour le plus grand plaisir des spectateurs. Pour mémoire, citons Get Carter, Sleuth, The Man who would be king, ou encore Hanna and her sisters !

Aux cotés de Caine on retrouve Gordon Jackson, le lieutenant Andy McDowall de La Grande Evasion de Sturges (c’est lui qui tente de s’échapper avec Richard Attenborough) ainsi que Guy Doleman (le comte Lippe de Thunderball) et le comédien sud-africain Nigel Green (déjà aux côtés de Caine dans Zulu). Cette équipe de professionnels n’a pas la brillance d’un casting Bondien, mais quel professionnalisme ! Chacun d’entre eux apporte un savoir-faire qui sert le réalisme d’Ipcress File.

Les producteurs ont également fait preuve d’intelligence en recrutant Otto Heller en tant que directeur photo. A l’image de son travail sur Pepping Tom (Le Voyeur, Michael Powell) il mélange ici des tons ternes avec des couleurs des plus criardes (le rouge notamment). Son travail s’inscrit parfaitement dans la mise en scène pleine de contrastes proposée par Furie et obtient le British Award de la meilleure photo (Ipcress sera également récompensé en tant que meilleur film et meilleurs décors).

Enfin, la musique est confiée à John Barry alors connu pour son travail sur les Bond. Il signe ici un score superbe empreint de mélodies jazzy et nostalgiques. Sa partition se fond avec brio dans les rues pluvieuses filmées par Furie et il prouve ainsi qu’il n’est pas cantonné aux scores Bondien : Ipcress file marquera un tournant décisif dans sa riche carrière.

Pour l’histoire rappelons qu’après les succès de Ipcress file, Saltzman produira ensuite Funeral in Berlin (Mes funérailles à Berlin, Guy Hamilton, 1966) et Billion dollar Brain (Un cerveau d’un million de dollars, 1967) premier film du légendaire Ken Russell. Michael Caine, particulièrement attaché à son personnage, poursuivra la série dans les années 90 avec Bullet to Beijing et Midnight in St. Petersburg. Grâce à la mise en scène délurée de Furie et à l’interprétation de Caine, Ipcress file est désormais investi du statut de film culte et reste assurément le meilleur épisode de la série Palmer et, tout simplement, l’un des meilleurs films d’espionnage.

DANS LES SALLES

Film réédité en salle par Carlotta

Date de sortie : 20 octobre 2010

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En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 5 décembre 2008