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Critique de film
Le film

Gigi

Partenariat

L'histoire

1900 : Paris à la Belle Epoque. Gaston Lachaille, jeune aristocrate millionnaire, s’ennuie de tout ; il est blasé de cette vie égoïste faite uniquement de plaisir et de débauche. Gigi, quant à elle, fille d’une ancienne danseuse de music-hall, est prise en main par sa tante qui souhaite en faire une courtisane accomplie qui serait alors entretenue par un de ces mondains parisiens. Mais Gigi, fraîche, innocente, vive et délurée n’a que faire de toutes ses manières et du seul sujet qui intéresse tous ceux qui l’entourent : l’Amour. Le millionnaire ayant pour grande amie la grand-mère de Gigi, il n’est pas difficile de deviner le happy-end de l’histoire, Gaston trouvant dans la simplicité de la jeune fille le seul remède à son mortel ennui.

Analyse et critique

Qu’il est bon de réévaluer certains films qui nous ont moyennement plu dans un premier temps ! Comment avoir pu, il n’y a pas si longtemps, faire la moue devant ce pur enchantement ? Il s’agit pourtant du chant du cygne d'Arthur Freed en tant que plus grand producteur de "musicals", un genre qu’il porta à une sorte de perfection artistique dans sa collaboration avec Vincente Minnelli. Car, si les comédies musicales existaient avant lui dans les années 30 (nous ne pouvons passer sous silence les films de la Warner de Busby Berkeley, la série des Gold Diggers et ceux de la RKO faisant découvrir le couple Fred Astaire / Ginger Rogers), c’est justement Arthur Freed qui, au sein de la MGM, va devenir le maître incontesté du genre durant deux décennies, celles de l’âge d’or hollywoodien. Sa première production n’est autre que Le Magicien d’Oz de Victor Fleming et tout le reste constituera une somme indémodable, insurpassable, unique, comprenant quasiment tous les grands classiques de ce genre euphorisant plus que tout autre. Gigi en sera l’ultime fleuron important, récoltant non moins de 9 Oscars, les trois dernières productions Freed pouvant aisément être passées sous silence. Parmi cette flopée de pépites de la MGM, on trouvera surtout celles des "4 cavaliers de l’apothéose" du musical, le quatuor béni des cinéphiles composé de Charles Walters (Parade de printemps, Entrons dans la danse, La Belle de New York…), George Sidney (Show Boat, The Harvey girls, Embrasse moi chérie…), Stanley Donen (Un jour à New-York, Chantons sous la pluie, Les Sept femmes de Barberousse…) et surtout Vincente Minnelli qui nous offrira pas moins de cinq chefs-d’œuvre dans le genre : Le Chant du Missouri (1944), Le Pirate (1948), Un Américain à Paris (1951), Tous en scène (1953), Brigadoon (1954) et enfin l’excellent Gigi. Quel palmarès !

Durant leurs quinze années d’étroite collaboration, Arthur Freed et Vincente Minnelli ne cessent de réfléchir à des sujets susceptibles de se transformer en comédies musicales. Celui qui leur tient le plus à cœur est le court roman que Colette avait écrit sur la fin de sa vie, Gigi. Jacqueline Audry en avait déjà fait une adaptation en 1949 et le roman avait été aussi transposé au théâtre, mais sans que ni l’un ni l’autre ne plaisent à Minnelli qui voulait retrouver les richesses visuelles du Paris du début du siècle qu’il avait imaginé à la lecture du livre. Paris étant une ville qu’il a toujours portée dans son cœur, il souhaite lui rendre un second hommage après sa reconstitution en studio assez stéréotypée, mais néanmoins magique, dans Un Américain à Paris. Il décide donc, pour la montrer sous son plus beau jour, de faire sa propre adaptation du roman légèrement graveleux de Colette. Le projet cinématographique avançant à grand pas, il contacte Alan Jay Lerner qui venait de finir la musique de l’adaptation théâtrale de My Fair Lady. Ce dernier va alors s’efforcer d’assimiler l’univers de Colette, de dépeindre les mœurs et la moralité de l’aristocratie française de l’époque; et donc de restituer le cynisme et l’égoïsme de cette société parisienne sans que cela ne choque trop les censeurs : « Au cours de nos préparatifs, nous nous étions peu souciés du code moral. Après tout, le récit s’inscrivait dans une période déterminée. Les hommes de cette époque étaient censés entretenir des maîtresses et les montrer chez Maxim‘s. Ces courtisanes jouaient le rôle que les stars de cinéma jouent de nos jours ; et les journaux de l’époque restituaient leurs hauts faits » dira Minnelli. Et pourtant Freed et le réalisateur devront batailler ferme pour que l’administrateur du comité de censure laisse sortir le film en l’état : en effet, par exemple, tous les personnages du film s’opposent à l’institution du mariage la trouvant "vulgaire", "ordinaire", "gâcheuse de plaisir". Ils sortiront vainqueurs de la bataille en étant très persuasifs car même la célèbre réplique de Leslie Caron à Louis Jourdan sera conservée : « Etre gentil avec toi signifie que je devrais coucher dans ton lit ! Et quand tu te fatigueras de moi, je devrais aller dans le lit d’autres messieurs. » Si de nos jours cette phrase ne porte plus à préjudice et peut prêter à sourire par le fait même qu’elle ait pu être trouvée scandaleuse, il faut se replacer à l’époque du tournage du film pour en apprécier toute la saveur.

Vincente Minnelli va être aidé dans sa reconstitution splendide et chatoyante du Paris du début du siècle par le talent du chef opérateur Joseph Ruttenberg et par le sens artistique sans faille du célèbre Cecil Beaton chargé de la supervision des costumes et des décors. Beaton s’inspirera de tableaux de peintres célèbres comme Boudin, Guys, pour décrire avec magnificence ce Paris de rêve. On a souvent parlé de "surcharge décorative" ici comme souvent chez le réalisateur, et pourtant le faste minutieux de ces détails, le choix des objets et des bibelots, la richesse de tous les éléments mis en place serviront, comme toujours chez Minnelli, à construire le cadre de vie de chacun des personnages et auront une fonction plus que décorative, l’attention maniaque dans l’utilisation des couleurs et des décors chez le réalisateur n’ayant jamais été gratuite. Il suffira pour en être encore plus convaincu de voir les mélodrames qui suivront comme Celui par qui le scandale arrive dans lequel toutes les pièces de la maison ont la couleur qui correspond aux caractères des personnages qui les habitent. C’est un peu la même chose dans Gigi, mais comme pour un genre si léger il est facile de taxer cette profusion de détails de facilité et de lourdeur, il était bon de rappeler qu’il n’en est rien ici.

D’ailleurs, puisqu’il est de bon ton de trouver aujourd’hui Minnelli superficiel et Gigi surtout, nous allons laisser la parole à Coursodon et Tavernier qui dans leur prologue à leur notule sur le réalisateur dans 50 ans de cinéma américain disent ceci qui se révèle d’une grande justesse : "Certains le trouvent superficiel, mais cette impression elle-même n’est que superficielle. Pour peu qu’on s’interroge sur son œuvre, on y sent partout une âme inquiète, une sensibilité très vive qui se dissimulent sous le masque de l’élégance, du raffinement esthétique, de la rêverie mélancolique." Maintenant qu’en est-il de Gigi justement ? Il est évident qu’il n’atteint pas les sommets d’autres de ses œuvres les plus parfaites telles Le Chant du Missouri, Les Ensorcelés ou bien encore La Vie passionnée de Van Gogh. Cependant, comme bon nombre de ses films même mineurs, il s’agit une nouvelle fois d’un véritable moment de bonheur cinématographique. Minnelli nous déploie la panoplie habituelle de ses talents qui, pris dans leur ensemble, confinent au génie : un raffinement esthétique de tous les instants, la surcharge décorative n’étant jamais gênante mais au contraire utilisée de manière à décrire plus précisément les personnages et leur environnement ; des couleurs chatoyantes sur la corde raide de la saturation mais utilisées à bon escient (l’appartement rouge-vif de la grand-mère de Gigi revenant comme un leitmotiv au milieu de tous les décors traversés en cours de film) ; une élégance dans le maniement de la caméra qui se fait la plupart du temps sensuelle, caressante et carrément aérienne dans certaines séquences musicales (mais à ce propos le fabuleux ballet final d'Un Américain à Paris nous y avait déjà habitué) ; une utilisation intelligente des possibilités spectaculaires du Cinémascope. Bref, un spectacle visuellement somptueux.

Le scénario d'Alan Jay Lerner, même si l’histoire est bien moins passionnante que celle d’autres musicals de Minnelli comme Le Pirate ou Brigadoon, est un modèle de construction, jamais ennuyeux ni répétitif, toujours à la limite de la vulgarité ou de la mièvrerie sans jamais tomber ni d’un côté ni de l’autre. Et pourtant l’intrigue initiale n’était pas évidente à transposer pour arriver à un tel résultat qui oscille sans arrêt, toujours avec vigueur, élégance et gaieté, entre cynisme et mélancolie, cruauté et innocence. En effet, le cinéaste croque ce ballet de mondains avec une tendre ironie mais il ne se fait pas d’illusion sur ce mode de vie qu’il juge assez durement, les personnages qu’il décrit étant presque dans leur totalité des monstres d’égocentrisme, d’hypocrisie et de suffisance. Si le résultat est pourtant aussi enchanteur, il faut dire qu’il y est bien aidé par un quatuor d’interprètes magistral. Maurice Chevalier est un narrateur et spectateur plein d’aisance et de charme mais très amoral, faisant l’apologie de la débauche ; il dit en se présentant : « Profession : amant et collectionneur de jolies choses. » Louis Jourdan, en millionnaire blasé, aigri, mais retrouvant la joie de vivre grâce à une jeune fille aux goûts simples, est très à son aise : le voir se rendre compte subitement de son amour pour Gigi et retrouver par la même occasion sa fougue et sa jeunesse est vraiment enthousiasmant. Hermione Gingold, dans le rôle de la grand-mère ambitieuse mais aimante, est savoureuse et son duo avec Maurice Chevalier, au crépuscule, se rappelant ensemble leur liaison d’un jour, est d’une nostalgie poignante mais ironique à la fois, l’amant égoïste ayant en fait tout oublié et se faisant sans arrêt reprendre par son ex-maîtresse (dans le fameux numéro chanté I remember it well). Mais évidemment la star est bien évidemment Gigi, jouée à la perfection par l’exquise Leslie Caron dont le visage et la silhouette ont bien changé et se sont bien affinés depuis ses débuts, sept ans auparavant dans Un Américain à Paris. Jamais elle n’a été aussi exquise, délicieuse et charmante ; les costumes que lui a confectionnés Cecil Beaton sont absolument magnifiques que ce soit son habit marin, son ensemble écossais et la robe blanche qu’elle mettra pour sa première sortie officielle avec Louis Jourdan, tous sont de toute beauté. Son rôle de femme-enfant est inoubliable mais il a fallu la doubler pour les scènes chantées. Néanmoins le rôle titre n’est pas le personnage qui a le plus à pousser la chansonnette, la grande majorité des chansons étant dévolue aux deux personnages masculins.

Parlons-en justement de la musique. Le récit étant essentiellement d’essence dramatique, l’intrigue ne tournant absolument pas autour du monde du spectacle ou de la chanson, il n’y avait aucune raison d’insérer à l’intérieur du film de véritables numéros musicaux ou dansés qui auraient eu un peu l’air d’être plaqués sur l’ensemble. Tous les numéros chantés s’intègrent au contraire parfaitement à l’intrigue et font toujours avancer l’action. Beaucoup de ces scènes sont mêmes partiellement chantées, Maurice Chevalier mélangeant allègrement, avec sa gouaille habituelle et son accent français à couper au couteau, dialogues et mélodies. La musique de Frederic Loewe est constamment délicieuse mais pas aussi facile d’accès que les compositions de Cole Porter ou George Gershwin. Elle n’acquiert toute sa valeur qu’au bout de plusieurs écoutes car les mélodies ne sont pas tout immédiatement accrocheuses et ne se laissent apprivoiser pour la plupart qu’à une seconde vision. Mais une fois les airs en tête, il faudrait être de mauvaise foi, ou ne pas apprécier ce genre de musique, pour ne pas avouer se délecter de chansons comme, chronologiquement, Thank heaven for little girl, charmante et canaille, sorte de prologue à l’histoire, la drôle It’s a bore narrant l’ennui de Gaston, l’entraînante The Oarisians au cours de laquelle Gigi avoue son agacement pour les mondanités et l’amour, la célèbre Gigi moitié chantée et parlée par Louis Jourdan dans laquelle, parcourant à pied un Paris magnifié par la photographie de Joseph Ruttenberg, il découvre au fur et à mesure qu’il tombe amoureux de Gigi, I remeber it well déjà citée ci-dessus et, pour finir en beauté, la superbe, anxieuse mais trop brève Say a prayer for me où Gigi parle à son chat de l’angoisse qu’elle a de sortir dans le monde pour la première fois avec Gaston. La scène suivante montrera la jeune fille jouer la mondaine suffisante et insupportable lors de la soirée, pour faire comprendre à son futur époux ce qu’elle ne veut pas devenir. Ne comprenant pas son jeu, celui-ci l’abandonne en colère ; mais au cours de sa déambulation nocturne pour rentrer chez lui (avec en accompagnement musical la musique de la chanson Gigi), dans un splendide contre-jour sur une fontaine éclairée de nuit, il se rend compte de son erreur et court se faire pardonner en lui demandant sa main : une scène absolument jouissive par le fait de la seule mise en scène.

Mais Vincente Minnelli n’est pas responsable de la totalité du film : la première preview ayant déplu aux producteurs, de multiples prises ont du être retournées concernant les numéros musicaux. Minnelli n’a pas pu les effectuer lui-même étant obligé de débuter le tournage de Qu’est-ce que maman comprend à l’amour ? George Cukor mais surtout Charles Walters vont s’en charger. Ce dernier s’en entretient longuement dans le N°144 de la revue Positif : "C’est un sentiment curieux de venir travailler sur le film de quelqu’un d’autre et de devoir jouer au patron." Pourtant le film, dans sa forme et son fond, reste typiquement minnellien, à priori plus futile que d’autres de ses musicals mais en tout cas toujours aussi enchanteur. Le public et la critique de l’époque ne s’y tromperont pas et lui feront un immense triomphe. Le film squatte quasiment tous les Oscars en cette année 1958 : film, mise en scène, photographie, costumes, décor, scénario, musique, chanson et montage. Gigi marque la fin d’une période et il faudra attendre Robert Wise avec West Side Story pour retrouver un grand film du genre.

Dans les salles

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS

DATE DE SORTIE : 19 décembre 2012

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La fiche IMDb du film

Dossier Vincente Minnelli

Par Erick Maurel - le 12 février 2003