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Critique de film
Le film

Evil Dead

(The Evil Dead)

L'histoire

Cinq jeunes amis vacanciers s'installent dans une cabane perdue en pleine forêt. En descendant dans une cave lugubre, les deux garçons de la bande découvrent un vieux magnétophone qui, une fois remis en marche, émet une incantation et libère des forces maléfiques. Ce qui semblait être un week-end paisible, se transforme très vite en un véritable cauchemar.

Analyse et critique

Une cabane, une forêt, cinq amis, un livre et un magnétophone. Le canevas de The Evil Dead ne raconte que cela, la suite appartient à l‘Histoire. Depuis sa sortie, ce premier long métrage de Sam Raimi demeure un édifice filmique qui ne s’est toujours pas écroulé, supportant le poids des années comme d’aucun comme lui, et ramenant à ce simple constat : le film tient toujours la route. Mieux, il reste fascinant.

The Evil Dead est né de l'imagination d'un jeune metteur en scène de vingt trois ans, élevé au comic book, portant un amour immodéré à Chuck Jones et aux Three Stooges, auteurs de cartoons et de sketchs hors du commun. A l’âge de seize ans, il rencontre un comparse important avec lequel il va faire ses premières armes : Bruce Campbell (1), né, pour l’anecdote dans la même ville et le même hôpital. Tous deux décident de monter des petits films amateurs, qu’ils tourneront en Super 8, le réalisateur ayant déjà réalisé quelques courts dans le plus profond amateurisme, mais avec déjà quelques dispositions. Puis avec l’aide d’un troisième ami, ils commencent à organiser leurs propres projections, avec distribution de soda et de pop-corn à l’entrée, comme de vrais pros, conscients qu’ils doivent attirer l’attention en proposant des séances, puis en glanant sur le vif les réactions du public, meilleur moyen de savoir ce qui peut fonctionner ou pas à l‘image.

Robert Tapert fait désormais partie de l’aventure, entreprise vers la fin des années 70, et produit de petits budgets que Raimi s’empresse de réaliser avec des amis de lycée, qui tournent non stop pendant les week-end. C’est en 1978, que le cinéaste décide de réaliser un court plus travaillé, qui pourrait servir de point de départ à un premier long métrage qui en serait le perfectionnement et le prolongement logique. Ils débutent le tournage de ce qui va devenir Within The Woods, qui reprend la même ébauche de scénario du futur The Evil Dead, avec un rôle féminin et déjà un personnage masculin interprété par Bruce Campbell, qui incarne une force démoniaque. Entouré de mystère, Within The Woods sert de " screen test " aux futurs producteurs de The Evil Dead. Le film sous le bras, accompagné de ses deux fidèles copains, Sam parcourt le Michigan, démarche les personnes susceptibles d’être intéressées, frappe à toutes les portes, et présente son film. Réactions timides voire indifférentes dans un premier temps. Les coiffeurs, les dentistes, les avocats sont ensuite sollicités, et au terme d’un rendez-vous plus fructueux que les autres, ils obtiennent l’accord de produire un long. L’année 1979 vient d’être entamée, et toujours dans le souci de ne pas perdre trop de temps, Raimi installe sa caméra après avoir écrit un scénario minimaliste de quelques pages, dont le titre est dans un premier temps : Book of the Dead (2). Il convoque son acteur fétiche Bruce Campbell et les autres comédiens, qui sont pour la plupart des débutants et comprennent très vite leurs personnages (3).


Mais au lieu de durer quelques semaines, le tournage s’étalera sur près de douze mois au final. Les contraintes de temps et d’argent sont telles que Sam Raimi est parfois obligé de filmer des heures durant la nuit. L’équipe s’octroie de courtes pauses pendant la journée puis recommence le soir. Un train infernal, dont les actrices se plaignent. Bruce est quant à lui dans son élément, même si le tournage s’avère long et difficile et qu‘il doit être interrompu pendant quatre mois. Pourtant, entre les prises, les deux amis se lancent souvent des blagues, décompressent, et si l’ambiance facilite grandement les choses, le budget serré ne permet pas d’éviter certains problèmes comme ceux posés par les effets de maquillage qui, dans une séquence en particulier, vont prendre beaucoup de temps à être mis au point, le système D étant souvent celui choisi par toute l‘équipe pour pallier les manques divers, et l‘imagination, souvent débordante fait le reste, sans compter la générosité (comme la voiture de la maman du réalisateur empruntée pour l‘occasion).


Une fois le tournage achevé, il se met au travail sur la table de montage, un montage qui va prendre encore de longs mois afin de peaufiner certains détails. L’ensemble finalisé dans l’année 1981, il ne reste plus qu’au petit coup de pouce et au bouche à oreille à se mettre en marche. Sans le savoir, il vient de rentrer dans l’Histoire du cinéma. Octobre de la même année. La première du film aux Etats-Unis. A la fin de la projection, des spectateurs sortent indignés, d’autres fascinés par ce film étrange qui dépasse leurs attentes et provoque un certain engouement, surtout chez les fans d’horreur qui y voient tout de suite un film emblématique, futur pierre angulaire d’un cinéma à l’aune d’une nouvelle décennie. On commence à parler du film, il finit par devenir un sujet de conversation. Certaines personnes retournent voir le film en salle plusieurs fois. Plus tard, au mois de Mai 1982, le film est projeté au Festival de Cannes où il est très remarqué dans les sections parallèles et défendu par un certain Stephen King. Il ne sera visible qu'à la fin du mois d'Août 1983 dans les salles obscures françaises.

Le film crée un mythe, et par la même occasion une icône, incarnée par le personnage de Bruce Campbell : Ash. Il contourne, il est vrai, les conventions et les usages du genre : un lieu unique, donc un seul décor, l‘absence de psychologie des personnages hormis celle du héros, posant in extenso les bases filmiques des cinq ou dix années à venir dans le genre, y compris celles du cinéma de Sam Raimi : cadre dynamité par les travellings, mouvements de caméra « impossibles », importance des personnages au sein du décor, caméra virtuose, sens du rythme et du découpage, icônisation des protagonistes, rôle du premier et du second degré. The Evil Dead est l'exact opposé des films fantastiques anglais des années 70, avec la psychologie très étudiée, le cadre parfois victorien, le classicisme de la mise en scène, la longue exposition des personnages, la lenteur hypnotique du récit, la suggestion (Le Cercle Infernal de Richard Loncraine, 1978, The Wicker Man de Robin Hardy, 1974). Ici, il se passe tout le temps quelque chose, le temps mort est banni. L’interaction est totale avec le décor qui sert aux expérimentations visuelles et sonores les plus audacieuses, d’où la place majeure accordée au hors champ. Sam Raimi tente tout et réussit tout. Il invente pour l’occasion la «shaky camera » , qui lui permet de se déplacer au dessus de l’eau ou de poursuivre les personnages dans la forêt en donnant aux images une grande impression de vitesse. Le visuel est à la hauteur de la technique : mouvements de caméra hallucinants, inventivité et sens du cadre et de l’espace, d’autant plus remarquables pour un premier long métrage. Le film apporte un vent de fraîcheur et une vraie singularité. Le scénario, s’il se résume très vite, a l’avantage de provoquer : le week-end tranquille se transforme en un cauchemar terrifiant, et surtout il évoque des choses concrètes par la figure de la fantasmagorie et de la rhétorique fantastique : la peur du noir, de la solitude, d’être perdu dans la forêt, voire profondes et plus cruelles : la peur de la disparition des proches, de ses amis, et pire, d’où l’ambiguïté et la prise de risque du sujet, leur mise à mort. Une grande transgression qui n’est pas la seule, puisque le viol dans le film est perpétré par des arbres (!) et que Linda sera aussi excitée par sa décapitation dans une scène mémorable.


Le film franchit tous les obstacles tendus sur son chemin : la monotonie, la parodie du film d’horreur, l’effet de « déjà vu », pour électriser et radicaliser un scénario minimaliste en tour de force d’une énergie dévastatrice. Il arrive aussi à manier des clichés et des stéréotypes usuels : le couple d’amoureux en étant un exemple frappant à travers la scène du pendentif : dans celle-ci, sa fiancée croise son regard et lui, ferme les yeux. Cette scène de jeu (il sait ce qu’il lui offre/elle ne le sait pas encore/ il sait qu’elle le regarde/ elle fait mine de ne pas savoir qu’il le sait) entre les deux protagonistes se retourne dans le deuxième acte du film, inversant les rapports de celui qui regarde et de celle qui est vue (elle passe de l’autre côté, puisque étant possédée et c’est lui qui devra mener le jeu mais pour survivre cette fois-ci). De même que le plan répétitif du nuage noir qui masque la Lune - dont Bruce Campbell dévoile le secret dans son commentaire audio - est symbolique et renforce l’idée de personnages sous influences, dont l’intérieur se détériore par la faute d’un lent poison, inoculé en tout état de cause par un élément très loin d‘être anodin. Raimi fait exploser son génie visuel dans les plans de plongée et de contre-plongée qui renvoient à cette source maléfique enfouie au plus profond de la cabane. Le défi technique est relevé par le 360 degrés qui fait tout autant partie de la même virtuosité à manier la caméra à des fins descriptives tout en ménageant ses effets chocs lesquels amplifiés par la bande-son. Le statut même du héros, quant à lui, change au cours de la narration. D’abord posé, calme, réfléchi, Ash évolue très vite, n’hésitant pas à recourir aux armes quand il lui faut se défendre, dans un geste parfois proche du désespoir (comment pourrait-il découper à la tronçonneuse une femme qu’il aime ? Il y répondra à coups de pelle).


La caméra selon son emplacement évoque souvent le changement d’attitude face au danger. D’abord elle supplée aux doutes et aux peurs durant toute la première partie du film, puis elle se fond à l’ambiance chaotique, aux bouleversements des repères temporels et physiques, puisqu’elle évoque dans une mise en abîme magistrale, la décomposition, la putréfaction du corps. La force du film tient aussi à l’approche qu’a choisie le réalisateur pour montrer l’entité en présence, la puissance invisible qui sème la mort, grâce à l’omniprésence de la caméra subjective qui poursuit ses proies en traversant les portes, en brisant des fenêtres, bref en pénétrant dans l’intimité des victimes et en les possédant. Le thème du vampire n’est pas loin, sauf qu’aux dents acérées, Raimi préfère la silhouette vaporeuse. Par ailleurs, il est intéressant de noter que le danger provient le plus souvent de l‘extérieur, que ce soit la camionnette du prologue qui menace de provoquer un accident ou des amis - devenus des morts vivants - qui reviennent pour rentrer à nouveau dans le champ et ainsi contaminer les autres, qui à leur tour feront de même. D’autant plus que le magnétophone se trouve à l’intérieur de la cabane et que c’est lui qui libère tous ses mauvais esprits qui devaient rester tapis. Le cinéaste met cela en évidence grâce à des morceaux de bravoure restés tous plus célèbres les uns que les autres : le crayon à papier enfoncé dans la cheville, le combat à la poutre ou le coup de la tête de la petite amie décapitée. Plus tard, le film se resserre autour d’un élément central, celui du temps qui tient une double interprétation : celle liée au tournage du film lui-même, et celle de l‘inversion de la narration classique détaillée plus bas.


Globalement, les vingt dernières minutes sont d’une redoutable efficacité, reposant sur des dispositifs sonores et esthétiques qui jouent à contresens des usages, dans le sens où le cadrage ne correspond à rien ou presque de ce qui s’était fait jusqu’à alors : le premier plan qui inaugure cette pure folie est celui du travelling à ras de terre de droite à gauche qui part du bout de la pièce pour aller vers la porte qui donne sur l’extérieur, dans lequel Ash sera obligé de faire sortir Linda. Plus tard, ce sont les plans fixes, puis en mouvements (une constante dans le film qui lui donne sa rythmique si particulière) du visage de Ash, ceux très serrés se focalisant sur ses yeux, ou sur les bras d’un des possédés rentrant dans la porte pour essayer de le saisir, et enfin ceux le suivant par dessus grâce aux travelling en plongée (!), sur le livre et enfin sur l’explosion finale qui demeurent inégalés, s’appuyant sur une grammaire empruntant au découpage de la BD. Ce montage frénétique de plans successifs est bluffant.


De même que le plan fixe de la pendule met à dos la première et la deuxième partie du film. Ce qui s’est passé jusqu’à alors avec un schéma narratif normal - un temps et une unité d’action - est totalement bouleversé et l’on remonte dans le temps avec l’inversion des aiguilles qui bouscule toutes les données, le cours de l‘histoire ne reprenant sa normalité qu‘à la toute fin du film. Les effets sont d’autant plus forts, le son d’autant plus stressant que tout se resserre autour du point de vue de son personnage devenu le seul survivant d’une hécatombe, errant au milieu des morts, maculé de sang, en sueur, le visage exsangue, pris en tenaille, seul. Un personnage de cartoon qui prend une substance supplémentaire pour le plus grand plaisir des yeux et des sens. De même que dans la brillante scène du miroir c’est le réalisateur qui joue avec l’idée que le cinéma est aussi l’art des illusions et de la mise en scène, Ash passant sa main de l’autre côté, pénétrant l’envers du décor, tout comme nous le faisons en tant que spectateurs.


L’hallucinante séquence finale transfigure la peur panique de Ash, caractérisée par la précipitation des battements de son cœur que l’on peut entendre sur la bande-son, tandis que ses mouvements corporels s’amplifient tout en restant d’une strict horizontalité - sauf le plan où il descend prendre les cartouches en contre plongée - au contraire des mouvements de caméra qui l’accompagnent et qui proposent des angles de vue tordus. On ne voit rien à reprocher à son jeu, qui reproduit à la perfection le sentiment d’isolement et de nervosité, à travers l’agitation intempestive de ses globes oculaires. Les dernières minutes empruntent au « survival » et à l’animation image par image chère à Ray Harryhausen (Jason et les Argonautes, 1963) à qui Raimi rend un vibrant hommage. La caméra scotchée au corps qui tombe de toute sa hauteur et qui se désagrège sur le sol apporte une puissance visuelle dérangeante. Elle est due au génial Tom Sullivan, responsable des effets de maquillage sur le film, et à Bart Pierce qui s’occupe des trucages optiques, tout deux livrant un formidable travail de recherche plastique, dont les effets encore aujourd’hui restent saisissants.


Bien entendu, cette peur si bien filmée, ce décalage entre la banalité des débuts et le chaos horrifique de la fin ne seraient rien ou presque sans la composition bluffante de Bruce Campbell, qui cabotine tout en restant le plus crédible possible, avant de se lâcher dans ce qui sera le deuxième volet. La caméra qui s’accroche aux moindres mouvements de cils nécessitait un acteur de sa trempe, qui sache s’investir sans compter. Un bel exemple de collaboration réalisateur/acteur, une réussite que l’on doit aux affinités des deux intéressés, amis depuis leur adolescence.

Au crédit de la réussite exemplaire du film, soulignons aussi le fantastique montage signé Edna Ruth Paul, laquelle fut assistée par un certain Joel Coen, qui allait deux ans plus tard avec son frère Ethan, réaliser un excellent Blood Simple (1984), et par la suite Miller’s Crossing (1990) ou Fargo (1996), peut-être leur chef-d’œuvre. La science de l’image de Sam Raimi associée à la rigueur et à la leçon de montage ont fait il est vrai des merveilles, tant l’un et l’autre sont indissociables.


Coup d’essai, coup de maître donc ? Sans aucun doute. Exploité en vidéoclub au début des années 80, The Evil Dead rencontra un vif succès ; et la jaquette de l’époque était très attractive : un mélange de soin visuel et une portée macabre associées à une énergie du geste assez rare. Le film possédait aussi cette puissance d’évocation en distillant ses images au compte-gouttes, suscitant un grand intérêt, y compris - surtout - lorsque l’âge l’interdisait, ce qui poussa certains à franchir la porte d‘un vidéoclub pour visionner l‘objet de tous les délits, de préférence durant la nuit. Plus de vingt ans après sa sortie, le film a certes pris quelques rides, surtout par rapport à certains raccords maquillage, mais il reste une expérience d’horreur pure, transcendant un scénario que n’importe qui aurait pu écrire ou filmer en un film grisant et jubilatoire, conscient de ses limites mais qui s’évertue à s’en affranchir et à les supplanter toutes les dix minutes. En fait, un de ces films qui comptent une idée par plan, et dont l’hystérie ne trahit jamais une lisibilité quasi parfaite. On peut à ce titre, considérer ce film comme ce que Sam Raimi a fait de meilleur à ce jour, même si Darkman se situe aussi à un très bon niveau dans sa filmographie. Le film de potes est devenu légendaire. Un film de fan boy, jouissif et éternel. C’est un moindre statut pour une œuvre qui a marqué son temps et qui continue de traverser les âges et les époques.

(1) Bruce Campbell, acteur ou figurant dans la plupart des films du réalisateur, a sorti en 2002 une autobiographie intitulée : If chins could kill, Confessions of a B Movie actor, Editions Paperback, Août 2002.
(2) Sam Raimi a intitulé son film Book of the Dead, mais à la dernière seconde c’est Ivan Shapiro qui préfère le titre The Evil Dead, car il avait peur que les gamins qui allaient voir le film s’y ennuient à cause de la référence littéraire.
(3) De tous les acteurs qui jouent dans The Evil Dead, premier du nom, et depuis le court métrage Within The Woods avec déjà Ellen Sandweiss, aucun n’aura de carrière au cinéma à l’exception de Bruce Campbell, qui a fait aussi des cameos dans les autres films de Sam Raimi.

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Par Jordan White - le 20 février 2004