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Critique de film
Le film

Deux hommes dans Manhattan

L'histoire

Fèvre-Berthier, un délégué français à l'ONU, manque à l'appel lors de l'Assemblée de ses représentants à New York. Le patron de l’agence new-yorkaise de l'AFP met le journaliste Moreau (Jean-Pierre Melville) sur le coup. Ce dernier impose de mener l’enquête avec Delmas (Pierre Grasset), un photographe porté sur la boisson et détesté de la profession... mais comme le dit Moreau à son chef : « Tu me demandes de faire le policier, alors laisse-moi recruter mes indicateurs librement. » Les deux hommes parcourent les rues de New York en suivant les quelques pistes laissées par le délégué disparu...

Analyse et critique

Après Bob le flambeur, trois ans s'écoulent avant qu'un nouveau film de Jean-Pierre Melville n'arrive sur les écrans. Le cinéaste n'est pourtant pas resté inactif, loin de là. Il écrit d'abord un scénario policier se déroulant à Cannes, lance la production du film, commence à en construire le décor lorsqu'il décide d'abandonner le projet suite à une brouille avec son co-scénariste. Il enchaîne sur L'AFP nous communique, un autre de ses scénarios dont il réalise vingt minutes avant de jeter l'éponge suite, explique-t-il (1), à l'arrivée de De Gaulle au pouvoir. Il en reprend cependant la trame - deux journalistes qui enquêtent sur la disparition d'un président du Conseil - et la transpose à New York. C'est ainsi que naît Deux hommes dans Manhattan, le premier et seul film que Melville tournera sur le sol américain.


Alors qu'il est un amateur absolu du cinéma hollywoodien, Melville n'a jamais eu l'envie de tourner un film purement américain et, s'il est tourné en partie à New York (2), Deux hommes dans Manhattan demeure une production entièrement française. Même s'il s'en défend (3), le film repose sur une approche presque documentaire de la ville, chose assez rare dans le cinéma de Jean-Pierre Melville même si l'on trouve dans Bob le flambeur et ses autres réalisations quelques scènes de rues qui portent la marque du cinéma du réel. Pendant les trois semaines de tournage à New York, Melville et ses acteurs improvisent constamment. La petite équipe (ils sont cinq au maximum) arpente les rues et tourne de nombreuses scènes à la sauvette, Melville faisant le cadre lorsqu'il n'est pas à l'écran, Max Shrayer prenant la relève lorsqu'il endosse le costume de Moreau. L'intrigue du film n'est qu'un prétexte que Melville se donne pour nous embarquer à ses côtés dans une balade new-yorkaise, pour nous faire partager son plaisir presque enfantin à jouer au détective dans cette ville qui le fascine tant. C'est la première fois que le cinéaste pose les pieds en Amérique mais il connaît New York comme sa poche, ayant longuement étudié les plans de la ville pour repérer en amont l’emplacement de chaque rue et ayant beaucoup lu sur la vie de chacun de ses quartiers. Son tournage prend des allures de visite touristique, le cinéaste s'extasiant devant le studio Capitol, Broadway, prenant un évident plaisir à filmer les rues grouillantes, les théâtres, les clubs de jazz avec un regard d'enfant émerveillé.

Comme dans Bob le flambeur, l'intrigue est ici distendue, reléguée au second plan, le récit s'écartant de la route attendue de l'enquête policière. Melville se promène, tout en parlant de ces choses qui lui tiennent à cœur et qui reviendront tout au long de sa filmographie comme la Résistance, l'amitié (les relations entre Moreau et Delmas préfigurent celles de Reggiani et Belmondo dans Le Doulos), la trahison ou le rêve mélancolique d'une époque passée. Lorsqu'un représentant du gouvernement français regrette les politiciens d’avant-guerre et l'époque des Roaring 20’s, on voit déjà Melville s'inventer cette nostalgie d'un monde idéalisé qui nourrira ses futures réalisations. Une nostalgie bien prégnante également lorsqu'il s’attache à filmer d'anciens becs à gaz perdus au milieu des architectures modernes. Melville ne connaît l'Amérique qu'à travers le cinéma, les films noirs, et il ne trouve dans la réalité que quelques signes épars qui lui rappellent son New York de rêve, s'y raccrochant pour que son fantasme prenne vie à l'écran.

Le cinéaste s’amuse et joue avec les motifs du film policier américain et, comme dit la secrétaire de Fèvre-Berthier, il faut « chercher la femme » pour dénouer le mystère, comme dans tout bon noir qui se respecte. Melville est déjà dans le méta-cinéma comme le montre la façon dont il filme son entrée, se cadrant de dos, faisant longtemps patienter le spectateur alors qu’il recouvre sa machine à écrire, remet sa veste et son chapeau, se sert un verre d’eau... avant enfin de faire face au spectateur. Sur un ton humoristique, Melville montre déjà cette tendance à jouer sur l’iconisation et les mythes cinématographiques. Il utilise les codes du genre avec une tendresse un peu teintée d'autodérision (ce qui disparaîtra dans ses œuvres futures), comme l'attestent les éclats des cuivres qui ponctuent les quelques révélations de l'intrigue.


S'il remplace l'habituel détective du film noir par un duo de journalistes, c'est qu'il s'inspire directement pour écrire ces deux personnages d'amis travaillant dans la presse avec qui il traîne alors, dont le « meilleur reporter-photographe de Paris », Georges Dudognon, qui à l'écran devient Delmas. Pierre Grasset, qui lui prête ses traits et que l'on a pu croiser dans Du rififi chez les hommes, s'avère très à l'aise et l'on ne peut qu'être surpris que cet acteur naturellement talentueux n'ait pas eu par la suite la carrière qu'il méritait. Melville lui donnera un petit rôle dans Le Deuxième souffle et on le retrouvera en 1973 dans L'Héritier de Philippe Labro... où il interprète un certain Pierre Delmas.

Face à lui, Melville acteur paraît fort peu à l'aise. Mais il faut comprendre que son idée est de jouer sur les apparences, Delmas incarnant dans ce duo le salaud et Moreau l'homme droit dans ses bottes, alors que dans le même temps Melville fait de son personnage un individu « étriqué et minable » tandis que Delmas se révèle être un « vrai professionnel ». Melville assume donc la fadeur et la petitesse de son personnage tandis qu'il met en valeur son acolyte, ce qui a pour effet de provoquer un dysfonctionnement dans le couple de personnages, dysfonctionnement qui relègue son jeu en arrière-plan et le fait passer pour un acteur bien fade face au fougueux Grasset. Mais à bien y regarder, Melville s'en sort avec les honneurs et on peut le trouver bien sévère avec lui-même lorsqu'il parle d'un « miscasting complet » ou d' « une bêtise irréparable » à propos de sa décision d'interpréter Moreau.

Deux hommes à Manhattan est un film plein de défauts (4), bricolé, mais à l'atmosphère incroyable. Melville capte à merveille ce New York plongé dans la nuit, ses ambiances, le tout grâce à une mise en scène qui se révèle d'une belle inventivité malgré le peu de moyens dont le film dispose. On est certes encore loin de la précision maniaque de ses œuvres à venir, mais la manière dont il découpe le film (il utilise très peu de mouvements de caméra, allant par là à l'encontre du cinéma direct dont il se rapproche par sa manière de tourner) témoigne d'un évident talent de monteur et de cadreur.

Avec ce film, Melville témoigne de son amour pour l'Amérique et son cinéma. Il se réfère à tout ce mouvement entre film noir et néoréalisme initié par Jules Dassin qui en 1948 tournait sa Cité sans voiles dans les rues de New York (Dassin qui de son côté a gagné l'Europe suite à la chasse aux sorcières de McCarthy). Il est également en phase avec ce courant encore naissant du cinéma indépendant new-yorkais incarné entre autres par Morris Engel et Lionel Rogosin, ce cinéma léger qui plonge de façon documentaire dans la ville, quitte à mettre de côté l'efficacité dramatique pour préférer l'errance. Melville incarne alors vraiment l'air du temps, sentant de manière très fine les mutations du cinéma américain de cette fin des années 50 et - après l'avoir anticipé avec Bob le flambeur - semblant participer pleinement au mouvement naissant de la Nouvelle Vague en France (Les Quatre cents coups est sorti cinq mois auparavant, A bout de souffle déboulera sur les écrans l'année suivante) avant que la suite de sa carrière ne fasse mentir cette prédiction. Un film étrange, imparfait, mais si l'on se laisse porter par sa petite musique jazzy, Deux hommes dans Manhattan propose un séduisant voyage dans une Amérique fantasmée.


(1) In « Le Cinéma selon Jean-Pierre Melville », entretien avec Rui Nogueira (Editions Les Cahiers du Cinéma). Les autres citations de cette chronique sont également tirées de cet entretien.
(2) Les extérieurs sont tournés à New York durant l'hiver 58. Tous les intérieurs, sont quant à eux, tournés dans les studios de Billancourt en février 59.
(3) « Je ne fais jamais de réalisme et je me défends d'en faire (…) Comme je m'arrange toujours pour ne pas faire du réalisme, par conséquent il n'y a pas de peintre plus inexact que moi. Je ne fais que du faux. Toujours. » (Ibid)
(4) Melville est d'ailleurs très critique avec ce film : « un film sans importance »,« je le rejette »... (Ibid)

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Par Olivier Bitoun - le 17 novembre 2014