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Critique de film
Le film

Come Back, Africa

Partenariat

L'histoire

1959. Zachariah Mgape, un paysan zoulou, arrive à Johannesburg. Son village est affamé, et il espère trouver dans la capitale du travail pour subvenir aux besoins de sa famille. Pour ne pas se retrouvé parqué dans la « réserve », il doit accepter un contrat de deux ans comme mineur dans une exploitation d’or. Au bout de ces deux années, sa famille le rejoint. Zachariah navigue de petits boulots en petits boulots, se heurtant constamment à un système raciste et autoritaire.

Analyse et critique

« Jamais je ne recommencerai la dure expérience que fut le tournage de Come Back, Africa.
Une seule du genre suffit pour ma carrière de réalisateur.
» (Lionel Rogosin en 1960)

Quelque chose pouvait surprendre dans On the Bowery : l'absence de personnages noirs. Or Rogosin est très impliqué dans la cause des Noirs américains, et c'est en pensant à eux qu'il décide de partir tourner clandestinement son film suivant à Johannesburg, en Afrique du Sud. Il pose ainsi la première pierre d'un édifice cinématographique consacré à la communauté noire d'Amérique. Suivront Black Roots (1970), Black Fantasy (1972) et Woodcutters of the Deep South (1973), trois films qui évoquent la situation des Afro-américains, condamnant un système dominant blanc et raciste et soutenant la cause de la négritude.

En fait, Lionel Rogosin dès 1948 souhaite faire un film sur la situation en Afrique de Sud. Mais il veut d’abord apprendre à faire du cinéma et c’est pourquoi il démarre sa carrière aux Etats-Unis avec On the Bowery. Rogosin est passionné par l’Afrique. En 1955, il se rend au Kenya, au Congo et en Rhodésie, puis en Afrique du Sud en 1957. Il passe neuf mois à chercher l'interprète d'un film qu'il n'a pas encore écrit mais qu'il sent devoir tourner. La première et la plus importante des étapes pour Rogosin est de plonger dans un environnement, de le comprendre et de trouver les personnes qui vont pouvoir en incarner la vérité à l'écran. Il sait que des inconnus sont capables d'illuminer, de porter un film, de le rendre plus riche et complexe en l'innervant de leur vécu.

Le réalisateur revient à Johannesburg en 1958 avec un projet de film et une équipe réduite à cinq personnes. Rogosin a écrit un squelette de scénario qu’il compte faire évoluer et enrichir en fonction de ses rencontres avec les habitants de Sophiatown. Officiellement, il est censé tourner un documentaire sur la musique zoulou. Lui et son équipe ont un visa de trois mois ; aussi le temps de préparation ne peut pas être du tout le même que pour On the Bowery, mais la démarche reste la même. Par sécurité, chaque bobine enregistrée est immédiatement envoyée aux Etats-Unis, Rogosin craignant toujours que des policiers ou des membres du gouvernement découvrent le véritable contenu de son film. Il redouble de vigilance et se voit contraint de jouer au blanc raciste pour ruser avec les autorités.

Si tous les acteurs interprètent des rôles, si les situations sont clairement écrites, tout l’environnement, les scènes de rues sont directement tirés du réel, sans préparation. Rogosin pousse ses acteurs à s’emparer du scénario, à guider le récit, à y intégrer leurs histoires et leurs commentaires sur l’Apartheid. Ce que Rogosin recherche, c'est que ses acteurs sortent des choses du plus profond d'eux-mêmes grâce à la présence de la caméra et à la mise en situation créée par la fictionnalisation de leurs vies. Lorsqu'ils formulent des idées expriment ou des sentiments qu'ils avaient jusqu'ici tus, ou dont ils n'étaient même pas conscients, alors Rogosin sait qu'il a réussi son film.

Dans Come Back, Africa, la fiction se nourrit constamment du réel et des acteurs mais le film est d'apparence bien plus classique que ne l'était On the Bowery. Ce n'est plus le parcours en forme de surplace de Ray, avec ce retour perpétuel à l'alcool et cette vision d'un monde dont on ne peut s'échapper, mais un récit plus scénarisé, écrit et dialogué. Le parcours de Zachariah, ses multiples butées contre le monde des Blancs, la façon dont il se heurte à un système visant à humilier et à écraser la population noire bâtissent une fiction si forte et si parfaitement menée que l'on en oublie presque la matière documentaire. Rogosin fait preuve d'un grand talent et son film, tourné dans des conditions délirantes, peut se mesurer à n'importe quel production de studio. Mais ce faisant, il perd aussi quelque chose de la force brute d'On the Bowery. Mais le film n'en demeure pas moins une œuvre forte et passionnante, la première à décrire aussi précisément l'Apartheid et la condition de vie de la population noire en Afrique du Sud. Rogosin ménage aussi des nombreux moments déconnectés du récit pour nous promener dans les rues, nous faire partir à la rencontre de musiciens, de danseurs, ou laissant la place à de longues plages de discussion, brossant le portrait d'une culture au-delà du simple constat politique et social. La femme de Rogosin enregistre des sons de rues sur bandes magnétiques qui viennent constituer les ambiances sonores du film. Celle-ci tient une grande place dans le film : les tambours qui accompagnent les mouvements de foule, les enfants des rues qui improvisent des chansons ou encore un magnifique morceau interprété chaleureusement par Myriam Makeba, une chanteuse qui deviendra célèbre aux Etats-Unis où elle viendra vivre après avoir été expulsée d’Afrique du Sud, à cause justement de sa participation au film de Rogosin.

Le principe narratif est le même que pour On the Bowery, avec des personnages relais qui guident le spectateur à la découverte d'un monde inconnu. Zachariah n'est qu'un parmi des milliers de Zoulous contraints de quitter leurs villages pour aller travailler dans les mines d'or ou à être sous-payés dans les rares petits emplois que leur offrent les Afrikaners.

Comme Rogosin suivait Ray dans On the Bowery, il suit ici ce destin mais aurait pu en choisir une multitudes d'autres. Zachariah quitte la famine qui ravage son village pour trouver du travail dans les mines afin de subvenir aux besoins de ses proches. Il réussit difficilement à se faire embaucher dans une mine d'or mais, son contrat arrivé à expiration, il est sommé de rentrer dans son village. Sans travail, il n'a pas de permis pour rester à la capitale et risque à tout moment de se faire arrêter par la police. Il parvient heureusement à se faire embaucher comme homme à tout faire chez un couple de rupins, mais il se heurte au racisme de la maîtresse de maison (jouée par une figure de l’activisme anti-Apartheid, comme les autres personnages blancs du film) : « Zachariah ? Je vais t'appeler Jack », « Cet idiot de nègre à jeté ma soupe ! », « Renvoie ce bon à rien, il n'apprendra jamais », « Il n'y a qu'une façon de traiter ces gens (…) ce ne sont que des sauvages, des sauvages ! »... Après avoir décrit en quelques scènes les terribles conditions de travail dans les mines, on découvre quelque chose de plus horrible encore, cet insupportable fantasme de supériorité dans lequel vivent les colons blancs. Zachariah finit par être chassé et retrouve difficilement un emploi dans un garage. C'est l'occasion d'une virée à bord d'une voiture en réparation, dans laquelle lui et son ami se paient le luxe d'un court moment de liberté et de fantaisie. Une échappée belle qui se solde par l'intervention de la police. Tous deux essayent plus tard, timidement, de suivre un appel à la grève lancé par le Congrès National Africain et sont renvoyés aussi sec par leur patron. Rogosin décrit ainsi l’hégémonie des Blancs, les humiliations, les lois iniques, il nous dévoile le ghetto de Sophiatown, les gangs (les Tsotsi menés par Marumu) et la pauvreté. Mais il montre aussi une force qui se compose, la montée de « Come Back Africa » qui est le mot d’ordre du Congrès National Africain (« Mayibuye Africa » en zoulou).

A sa sortie, le film n’est pas très bien accueilli. On salue le discours de Rogosin, mais sa méthode est décriée : toujours cette vision étriquée du cinéma qui voudrait que le documentaire ne s’acoquine pas avec la fiction, une vision d'autant plus vivace que l'on est alors dans le fantasme du cinéma-vérité. Rogosin refuse le cinéma direct : il réalise des films écrits et préparés, dans lesquels la recherche formelle et narrative a entièrement sa place. Pour lui le cinéma est une « expression poétique de la réalité », et il oppose au dogme du cinéma-vérité le droit des cinéastes à l'imagination et à la réinvention du réel. Pour Rogosin, rendre compte du réel c'est se l'accaparer, le travailler, choisir de montrer ou de ne pas montrer... faire œuvre de fiction. Pour lui, l'avenir du cinéma passe par la rencontre entre la fiction populaire et le documentaire poétique.

Come Back, Africa devait être le premier film d'une trilogie consacrée à la cause noire. Come Back, America devait lui succéder mais Lionel Rogosin abandonne cette idée faute de financements suffisants pour entreprendre un nouveau long métrage. Il lui faudra attendre le succès de la vague Blaxploitation pour pouvoir reprendre, sous une nouvelle forme, ce projet qui deviendra Black Roots et Black Fantasy.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Portrait de Lionel Rogosin

On the Bowery

Good Times, Wonderful Times

Par Olivier Bitoun - le 25 mars 2010