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Livres

Opération Dragon de Robert Clouse

Un livre de Bernard Benoliel

Broché / 118 pages
Editeur : Yellow Now
Collection : Côté Films
Date de sortie : 27 novembre 2010
Prix Indicatif : 12,50 euros

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Des biographies sensationnalistes aux hagiographies sans surprises, des hors-séries de magazines d'arts martiaux aux beaux livres d'images, il existe aujourd'hui sur Bruce Lee un corpus bibliographique particulièrement imposant. Trop souvent cependant, l'homme y disparaît derrière la légende, tel un sujet désormais tabou. On peut donc penser que tout n'a pas été dit, qu'il resterait encore du terrain à défricher. C'est ainsi que les éditions Yellow Now font paraître en novembre 2010 un nouvel ouvrage sur Lee, 17e volume de leur collection "Côté films". Ancien critique aux Cahiers du Cinéma, auteur d'essais sur Eastwood ou Anthony Mann et directeur de l'action culturelle à la Cinémathèque Française, Bernard Benoliel a souhaité avec ce livre consacré au Petit Dragon, « en revenir aux films, en particulier à son dernier, Opération dragon, (...) et de là, "rapatrier" Bruce Lee dans le champ du cinéma et de l'analyse, pratiquer l'étude à même le corps cinématographique. »

Si le propos est avant tout analytique, il distille ce qu'il faut d'éléments biographiques, n'élude pas la part de certains collaborateurs et relate des anecdotes de tournage toujours bienvenues. Sont ainsi évoquées les relations difficiles avec le studio, la volonté de l'acteur d'imposer sa marque, d'intervenir dans l'écriture des dialogues afin de leur apporter l'authenticité qui leur manque dès lors qu'il s'agit de spiritualité et de philosophie du combat. L'ouvrage s'enrichit de photogrammes couleurs nombreux et appréciables, ainsi que de la fiche technique du film et d'une bibliographie. À l'arrivée, on s'étonne presque de constater que ce petit livre est relativement complet sur la production du film alors que là ne semblait pas être son ambition première.

On sait que Lee s'est patiemment battu de film en film pour obtenir une plus grande liberté artistique et les moyens nécessaires à son expression. Tout son parcours, des rôles qu'il incarne aux scénarii qu'il sert, témoigne d'une ambition mal dissimulée : la volonté de s'imposer à un public mondial, d'exporter une culture, un art, une philosophie. Le succès lui a permis de créer Concord, sa propre compagnie, et de mettre en chantier des projets plus personnels. En 1972, il entame ainsi la production de Game of Death. Une fois les scènes clés des combats dans la pagode en boîte, il n'hésite pas à interrompre le tournage pour répondre à l'appel de la Warner. Il ne peut en effet se permettre de laisser passer l'opportunité tant attendue de collaboration avec une major hollywoodienne.

Enter the Dragon est clairement produit comme le véhicule qui doit consacrer définitivement son avènement. Le projet de la Warner est à la fois audacieux par ses innovations (héros asiatique, art du combat exotique) et prudent par son recyclage (mélange d'éléments de blax - et bondsploitation). Le studio s'était montré moins courageux lorsqu'en 1970 il avait rejeté Lee au casting du rôle principal de la série Kung fu, lui préférant un acteur moins "typé". Enter the Dragon a donc aussi valeur de sonde pour tester le marché. Le tournage à Hong Kong permettra de limiter les coûts tout en donnant une impression de luxe à l'écran. Ce qui correspond pour Lee à une superproduction s'apparente, pour l'économie hollywoodienne, à une simple série B.

Réalisé par Robert Clouse, Enter the Dragon est le dernier long métrage tourné par Bruce Lee. Il n'assistera pas à la première. Le 20 juillet 1973, il décède brutalement alors même que le monde fait un triomphe à la poignée de films qui se sont succédé sur les écrans. Le regard porté sur l'acteur par le spectateur se fera toujours via le prisme de cette découverte fulgurante. Lee acquiert dès lors le statut de mythe, ce qui situe d'emblée ses films et leur appréciation dans une dimension à part, littéralement à perte de vue, ouvrant autant la porte aux délires analytiques qu'à la surévaluation. Artistiquement, pourtant, ses films présentent toutes les apparences de la médiocrité : intrigues anémiques, personnages archétypaux, situations improbables, rebondissements paresseux, esthétique douteuse et interprétation défaillante. Le scénario originel de Game of Death ne s'annonçait pas forcément plus satisfaisant que les autres, l'intrigue demeurant prétexte à une démonstration martiale. Mais même dans la version falsifiée, sortie en salle en 1978, percent des thématiques familières : protagoniste paria, art de l'infiltration, le kung fu comme solution aux problèmes. Si ces films désarment autant le critique, c'est parce qu'ils incarnent avant tout une proposition de cinéma sans équivalent et qui ne cesse de fasciner. Une telle œuvre défie l'interprétation et la critique traditionnelle. Elle appelle donc de nouveaux outils, un regard qui scrute autre chose. En consacrant un essai à Enter the Dragon, Benoliel ne cherche ni à faire passer le film pour meilleur qu'il ne l'est, ni à élever Bruce Lee au rang d'auteur. L'essayiste s'attache avant tout à décrire la « folle singularité d'une présence d'acteur », s'interrogeant en particulier sur un motif intriguant, à la fois centre de l'action, objet et sujet : le corps.

Comme Chaplin qui refuse dans ses courts burlesques de se voir réduit aux strictes limites du cadre, Bruce Lee s'affirme en effet avant tout sur la pellicule en tant que corps. Irrésistiblement contenu dans le cadre, cherchant à le contrôler, à en tester les limites, c'est-à-dire les bordures, défiant enfin ceux qui viennent lui contester sa place au premier plan dans le film, Lee impose au spectateur un corps de cinéma inédit. Il incarne simultanément la fureur immobile et le mouvement canalisé. Il compose un espace inconnu tout comme l'est son style de combat, le Jeet kune do, style sans style qui emprunte et transcende les arts martiaux traditionnels, créant une manière qui n'appartient qu'à lui. Pour illustrer son propos, Benoliel choisit ses exemples dans le film de Clouse mais sa lecture s'appliquera aussi bien aux autres films du Petit Dragon.

Corps menacé, attaqué, griffé, démembré, ausculté, corps triomphant enfin, Bruce Lee est aussi un visage. Ses expressions, ses cris, ses déformations sont autant de traits caractéristiques qui aboutissent à une identité filmique qui a valeur de choc pour le spectateur. Benoliel le rapproche de l'art d'un autre phénomène, Lon Chaney et ses personnages transformistes. Chaney serait alors un double inversé, fonctionnant sur la privation anatomique là où Lee semble au contraire multiplier ses membres.

Chez Lee, le corps est aussi bien l'expression d'un idéal (physique) et le reflet de l'autre (métaphysique). Dès lors que la star atteint au mythe, il devient aussitôt idole, acteur dépossédé de lui-même. Dépossédé de sa parole, dépossédé de son corps, donc dépossédé de son image. Le climax d'Enter the Dragon devient alors pour Benoliel un terrain de jeu évident pour poursuivre l'exploration de ces ramifications : « La séquence des miroirs est celle d'un corps qui n'a plus de double dans le réel - et on peut rêver alors à une fin alternative et à un film enfin conscient de son projet figuratif, soit un Bruce Lee prisonnier à jamais de la galerie des glaces, un homme devenu miroir au lieu de son prévisible retour victorieux parmi les vivants. L'image de cinéma, décuplée ici par les images-miroirs, absente le corps, annule le référent ; l'origine s'efface au profit d'une réalité seconde, l'image cannibale. » C'est l'occasion d'évoquer les héritiers de Lee. Mais qu'ils soient héritiers heureux (Jackie Chan et sa volonté de s'imposer sur le marché américain), ou héritiers malheureux (les consternants clones de la bruceploitation), leur existence ne fait que confirmer Bruce Lee dans sa stature de modèle, inatteignable et incorruptible.



À côté des citations du Sifu lui-même, sont aussi régulièrement conviés les écrits sur le cinéma de Jean Epstein, cinéaste dont les effets de montage et le sens de la photogénie s'efforçaient de créer un langage cinématographique apte à saisir l'énergie cinétique. Benoliel convoque également les théories théâtrales de François Delsarte sur l'art du geste expressif, les recherches anatomiques et optiques de la Renaissance (De Vinci, Le Brun, Kircher) ou encore les chronophotographies de Marey. On croisera aussi Cocteau, Balzac, Debord ou Koltès. Les rapprochements sonnent parfois forcés, à l'image des notes de bas de page à l'occasion un peu envahissantes.

Il y a toujours le risque de faire dire plus (trop) à des images qui n'en demandaient pas tant, et d'aller vraiment très au-delà des intentions des producteurs ou du réalisateur. Mais ce que Bernard Benoliel propose ici, c'est une plongée littéralement dans l'image, pour dévoiler non pas ce que le film raconte mais ce que la chair du film raconte, comme malgré lui. Soit cette irrépressible tension générée par l'acteur entre le champ et le hors-champ. En somme il s'agit d'une analyse en profondeur de ce qui est inconsciemment à l'œuvre dans les films. De fait, s'il n'échappe pas toujours à la surinterprétation, Benoliel joue de ces concepts avec aisance et se révèle la plupart du temps convaincant.

« Coïncidence sans hasard d'un corps et d'un film », le film de Robert Clouse synthétise sans doute mieux que les autres l'ambition et la profession de foi d'un homme, à la fois acteur et artiste martial, tourné vers l'Occident, défiant le monde. Remarquablement écrit, ce qui le rend finalement très accessible, assurément pertinent, l'essai de Bernard Benoliel est une proposition critique stimulante. Il confirme qu'il existe bel et bien un mystère Bruce Lee : celui d'un acteur dont la présence seule parvient à transcender le matériau filmique qui l'accueille. Mystère qui fascine et qui demeure, mais sur lequel l'auteur aura mis des mots. C'est une approche qui s'avèrera à l'arrivée passionnante pour tous ceux qui partagent déjà cette fascination, mais aussi pour tous ceux qui s'interrogent encore à son sujet.



Les Films de Bruce Lee sur DVDClassik

Par Elias Fares - le 20 mai 2011