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Livres

John Ford ET les indiens

de Arnaud Balvay et Nicolas Cabos

Editions Séguier
Première édition : 19 mars 2015
300 pages

 

« Nous présentons cette peau de cerf au membre de notre tribu, Natani Nez, comme gage de notre reconnaissance pour la générosité et l'amitié qu'il nous a témoignées de par ses nombreuses activités dans la vallée.
Dans vos voyages,
Que la beauté soit derrière vous
Que la beauté soit à vos côtés
Que la beauté soit devant vous.
De la part de vos amis,
les Navajos de Monument Valley, Utah - Arizona ».

Arnaud Balvay, docteur en histoire, spécialiste de l’Amérique du Nord et des Amérindiens, et Nicolas Cabos, auteur, metteur en scène et professeur de cinéma, ont eu la bonne idée de se pencher sur la relation, ô combien passionnante, entre John Ford et les Indiens navajos ; le maître emblématique du western et les figures anonymes de ses films. Les deux auteurs ont publié le résultat de leur recherche dans un essai essentiel aux Éditions Séguier, intitulé sobrement John Ford et les Indiens. Ils ont épluché les archives personnelles du réalisateur à la Lily Library de Bloomington dans l'Indiana, et parcouru Monument Valley, guidés par une Navajo, Laurie Thrasher, à la rencontre de son peuple et des derniers témoins de l'aventure fordienne. Les auteurs nous livrent d'abord la situation historique des Navajos, leurs relations plus que conflictuelle avec les colons, et leur lien ancestral avec la terre sacrée de Monument Valley. Le site, à cheval sur deux États, le nord de l'Arizona et le sud-est de l'Utah, est composé de mesas, de buttes et d'aiguilles qui abritent l'esprit des divinités et des défunts, pour les Navajos ; Indiens inspirés par la beauté.

L'homme blanc n'a que rarement mis les pieds à Monument Valley avant le XXe siècle. En 1925, un certain Harry Goulding ouvre un trading post, la même année où le tout premier western est tourné sur le site : La Race qui meurt. Une adaptation de l'écrivain Zane Grey, sensible à la cause des « Peaux rouges » - le western pro-Indien n'est pas une invention d'après-guerre. Mais le genre n'est bientôt plus à la mode, et la terre sacrée est difficile d’accès. Après la crise de 1929, la situation des Navajos est de plus en plus tragique, c'est alors que Harry Goulding a l'idée de promouvoir le lieu. En 1939, John Ford, à la recherche des extérieurs pour La Chevauchée fantastique, décide pour la première fois de tourner sept jours sur le site - l'expédition est coûteuse et difficile. La célèbre attaque de diligence n'est cependant pas filmée à Monument Valley, mais dans le désert de Mojave. Plusieurs anecdotes circulent au sujet de la découverte du lieu par John Ford. Deux choses sont certaines : Harry Goulding a fait le nécessaire pour intéresser les productions hollywoodiennes, quant à Ford il a vraisemblablement rencontré des habitants de Monument Valley, sur les terres de Harry Carey, son complice d'autrefois, qui entretenait dans une ferme une cinquante de Navajos.

Arnaud Balvay et Nicolas Cabos passent ensuite aux cribles, la grande saga de l'Ouest réalisée par John Ford. Le réalisateur tourna sept films à Monument Valley : La Chevauchée fantastique, La Poursuite infernale, Le Massacre de Fort Apache, La Charge héroïque, La Prisonnière du désert, Le Sergent noir et Les Cheyennes. Il fit tourner des Navajos à 240 km au nord-est de Kayenta, leur réserve, pour Le Convoi des braves et Rio Grande, à Moab dans l'Utah - les plans de Monument Valley dans Rio Grande sont issus de stock-shots du Massacre de Fort Apache. Dans Les Deux cavaliers, Ford engagea également une poignée de fidèles Navajos, loin de leur terre sacrée. Chaque fois les auteurs étudient la manière dont Ford traite la question indienne : l'évolution qui va de la figure de l'amérindien, comme simple obstacle, quasi-naturel, sur la route de l'homme blanc, au film manifeste que constitue Les Cheyennes. Ils analysent les éléments de la « navajitude » présente dans ces films, à travers l'artisanat, les chants, les formations rocheuses et leurs significations métaphoriques. Seul regret, la dimension symbolique des Indiens est à peine effleurée.


John Stanley (dans La Chevauchée fantastique) et Many Mules (dans Le Massacre de Fort Apache)

Le livre permet de découvrir l'envers du décor : l’intérêt économique pour les Indiens navajos d'accueillir les productions de John Ford et les personnalités de ces visages habituels bien connus des cinéphiles. Les deux Indiens préférés du cinéaste étaient les plus emblématiques : Many Mules, un homme-médecine, et John Stanley, aîné d'une fratrie et premier Navajo à apparaître en gros plan dans un film du réalisateur (cf. photos). Les Indiens n'étaient pas seulement employés pour faire de la figuration, mais exerçaient également comme ouvrier ou chauffeur. Ford faisait appel au service d'un certain Hosteen Tso pour obtenir le temps idéal et les formations nuageuses voulues lors les prises de vue. Il aurait réellement été convaincu par les pouvoirs de cet homme-médecine. En plein tournage de La Prisonnière du désert, le 4 juillet 1955, Ford est fait membre honoraire de la Nation navajo. Il reçoit le nom de Natani Nez, qui veut dire « soldat de grande taille », « grand chef » ou « big boss ». Un honneur qui va droit au cœur du réalisateur, surnommé ainsi depuis le tournage de La Chevauchée fantastique - Ford était grand et, assis sur une chaise, il commandait tout le monde.

L'évolution de l'Indien à l'intérieur du cinéma de Ford invite également à se pencher sur l'évolution du genre. Le Massacre de Fort Apache est justement salué comme un film clé, sans doute plus complexe et « moderne » que La Flèche brisée, souvent cité comme le premier film pro-Indien - si l'on excepte les quelques westerns muets qui évoquaient le sort tragique des « peaux rouges ». Les auteurs examinent également les qualités intrinsèques de chaque film et portent un véritable regard critique sur l'oeuvre. Ils démentent la rumeur que les Navajos improvisaient des dialogues irrévérencieux et ironique, que le spectateur américain ne pouvait pas comprendre. En définitive John Ford et les Indiens est passionnant d'un bout à l'autre, et s'avère une lecture indispensable.

Par Franck Viale - le 16 avril 2015