Au sein de l’imposante filmographie de Fritz
Lang - et même en se limitant à sa période américaine,
de Furie à L’Invraisemblable
vérité - l’attention des exégètes
divers se sera rarement portée sur cette Rue rouge,
Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon allant même jusqu’à
omettre de mentionner son existence dans les premières éditions
de leur incontournable 50 ans de cinéma américain.
(1) Il faut dire
qu’à première vue, et dès sa genèse,
cette œuvre semble souffrir d’un certain manque d’inspiration
n’invitant qu’à un enthousiasme modéré
: outre son statut de remake (de La Chienne de
Jean Renoir, mais nous y reviendrons), La Rue rouge
présente
a
priori un nombre de similitudes assez étonnantes avec l’opus
précédent du cinéaste, La Femme au
portrait, similitudes qui pourraient laisser croire à
une tentative assez opportuniste de la part de Lang de resservir
à moindre frais la recette lui ayant permis d’obtenir
son premier succès public américain. Fort heureusement,
si ces films offrent une certaine analogie - et tout bien considéré,
en offrent également avec bon nombre d’œuvres
américaines de Lang -, La Rue rouge ne saurait
en aucun cas être considéré comme une redite
de La Femme au portrait mais comme une subtile
variation autour d’un même thème, aussi différente
que pouvaient l’être chez Monet, par exemple, la cathédrale
de Rouen à l’aube, au sortir du sommeil, et au crépuscule,
à la tombée des ténèbres.
A la suite donc du succès, public et critique, rencontré
par La Femme au portrait - et pour ne plus être
soumis à l’autorité de ces producteurs qu’il
aimait si peu - Fritz Lang fonda avec son actrice principale Joan
Bennett et le mari de celle-ci, son ami et néanmoins
producteur
Walter Wanger, une compagnie indépendante, Diana Productions,
dont Lang détenait 55% des actions. Ayant appris qu’Ernst
Lubitsch avait acquis les droits de La Chienne
mais renonçait à en réaliser lui-même
le remake, Fritz Lang reprit le flambeau pour en transposer l’action
à Greenwich Village, le quartier des artistes de New York
; l’objectif n’étant pas de faire une copie du
film de Renoir, mais bien d’en adapter l’intrigue à
l’atmosphère particulière du quartier. Après
d’âpres discussions concernant le titre de cette réadaptation
(la traduction littérale, The Bitch,
étant impensable), Lang proposa spontanément ce titre
de Scarlet Street, référence consciente
ou non à la Grande Prostituée de Babylone dans l’Apocalypse
de Jean (psaume 17:4). Car, à l’instar de la Lulu de
Renoir mais sans jamais que ce soit avoué (code de censure
Hays oblige), Kitty fait le trottoir de cette Rue rouge
et Johnny est manifestement son maquereau autant que son amant ;
Lang parsèmera d’ailleurs son film d’indices
en ce sens (son nom ; son apparition sur le trottoir pluvieux ;
l’argent que ne cesse de lui réclamer Johnny ; la
manière
dont celui-ci l’envoie dans les bras de Cross ou du critique
d’art Janeway…) en effleurant constamment les frontières
de ce que l’Office tolérait. De fait, cas assez unique,
si le film échappa globalement à la censure, il fut
soumis à des interdictions locales, notamment dans l’Etat
de New York, tant d’ailleurs à cause du personnage
de Kitty que de l’amoralité supposée de son
intrigue.
Pour resituer un peu les choses, La Femme au portrait
racontait l’histoire d’un respectable professeur de
psychologie qui devenait fasciné par un portrait de femme
aperçu dans une galerie de peinture. En rencontrant l’énigmatique
modèle de ce portrait, le professeur tombait dans un inimaginable
engrenage de meurtre, de chantage et de mensonge. Le respectable
quadragénaire embarqué malgré lui dans la spirale
infernale était interprété par Edward G. Robinson
(Christopher dans La Rue rouge) ; la mystérieuse
séductrice dont le portrait est au centre de l’intrigue
étant jouée par Joan Bennett (Kitty dans La
Rue rouge, même si l’ordre d’apparition
du portrait et du modèle est dans ce dernier film inversé)
; et enfin, l’amant protecteur étant incarné
par Dan Duryea, le Johnny de La Rue rouge. Toutefois
et malgré l’inévitable rapprochement dû
au casting et à la proximité relative des intrigue,
les deux films diffèrent très largement dans leur
ton, et cela est d’ailleurs assez bien illustré par
la grande dissimilitude des portraits. Au tableau mystérieux,
baignant dans un flou artistique, de La Femme au portrait
s’oppose la frontalité naïve mais dérangeante
du portrait réalisé par Christopher dans La
Rue rouge. De la même manière, l’onirisme
de La Femme au portrait, lié à la
constante représentation des méandres de l’inconscient
de son personnage principal, s’oppose dans La Rue
rouge à un apparent réalisme, teinté
de trivialité amère et de pessimisme social.
[ATTENTION : LA PARTIE SUIVANTE REVELE
LA FIN DE L’INTRIGUE]
En effet, La Femme au portrait se terminait sur
une astuce scénaristique qui, si elle se justifiait moralement
et ménageait le happy-end, pouvait donner au spectateur l’impression
de rester sur sa faim voire même d’avoir été
lésé. La Rue rouge prend la direction
inverse, tout en demeurant cohérente avec la vision langienne
de la culpabilité. Si le professeur de La Femme au
portrait est sauvé, c’est pour éviter
le défaitisme d’une tragédie pour rien ; Lang
refusait de donner « une conclusion négative à
un problème qui n’était pas universel, une tristesse
futile que le public aurait rejetée. » Dans La
Rue rouge, il condamne Christopher, non pas à la
justice des hommes (le cinéaste se délectait, dans
les reproches qui furent adressés au film, de ne voir personne
s’indigner qu’un innocent soit exécuté)
mais à celle - éminemment plus implacable pour un
catholique comme Lang - de son propre « tribunal intérieur
»,
évoqué
par
les journalistes dans le train. Quand bien même a-t-il pu
échapper à la condamnation à mort qu’il
encourait pour le meurtre de Kitty, qu’il a pourtant habilement
fait endosser à Johnny, Christopher est voué à
une inexorable déchéance, rongé par sa propre
jalousie, littéralement abandonné des hommes dans
ce plan final d’une infinie cruauté qui voit la foule
disparaître autour de lui. Le traitement réservé
à Christopher permet au passage d’aborder le traitement
de la question éminemment langienne de la culpabilité,
cœur de sa carrière américaine de Furie
jusqu’à L’Invraisemblable vérité.
Au moment de la sortie de ce dernier film, d’ailleurs, Jacques
Rivette avait fort bien résumé cette problématique
dans un article publié dans le numéro 76 des Cahiers
du Cinéma de novembre 1957 : « Que voyons
nous en effet de part et d’autre (NDA : de Furie
à L’invraisemblable vérité,
donc) ? Ici, l’innocence avec toutes les apparences de
la culpabilité ; là, la culpabilité avec toutes
celles de l’innocence ; qui ne voit qu’il ne s’agit
de la même chose ? Ou du moins de la même question ?
Au-delà des apparences, que sont la culpabilité et
l’innocence ? Est-on même jamais innocent ou coupable
? S’il y a, dans l’absolu, une réponse, elle
ne peut être sans doute que négative ; à chacun,
donc, pour soi-même, de créer sa vérité,
si invraisemblable soit-elle. A la dernière image, le héros
se conçoit enfin lui-même innocent ou coupable. A tort
ou à raison, qu’importe pour lui ? » C’est
justement parce qu’il se sait coupable que Christopher ne
peut pas jouir de sa vengeance (Noël Simsolo évoque
même l’orgasme raté de son auto-pendaison manquée)
(2) et que, privé
de son inspiration, de ses œuvres et de son statut d’artiste,
il n’a plus d’univers, il n’est qu’un spectre
errant parmi des hommes qui ne le voient même plus.
[FIN DES REVELATIONS]
Pour conférer plus d’impact à cet itinéraire
éminemment tragique (et qui plus est moral, donc, ce que
La Chienne n’était pas), Lang et Dudley
Nichols, son co-scénariste (L’Impossible Monsieur
Bébé,
La Chevauchée fantastique, Le
Mouchard…), décident de réécrire
en profondeur leur protagoniste principal : tandis que les premières
minutes de La Chienne décrivent
Legrand
comme un pochetron qui est la risée de ses collègues,
la scène d’ouverture de La Rue rouge
tend à valoriser ce petit homme humble, besogneux mais respectable,
honoré par ses collègues et son patron paternaliste
dans une soirée arrosée. Toutefois, avec ce cadeau
offert pour 25 ans de bons et loyaux services, une montre à
gousset, Lang fait entrer Christopher dans les rouages inéluctables
du temps ; on se souvient qu’une pendule occupait le générique
de début de Ministry of Fear, ou que l’un
des premiers plans de Règlements
de compte cadrait également une horloge, comme
pour annoncer l’imminence de l’implacable expression
du destin. Très vite, la description du quotidien du personnage
(de ce travail qu’il n’assume pas à sa façon
de subir les sarcasmes d’une épouse acariâtre)
permet de comprendre son besoin impérieux mais non avoué
de changer de vie, et l’apparition de Kitty apparaît
alors comme une opportunité qu’il saisit jusqu’à
l’aveuglement. Ironiquement, il est évoqué deux
fois que ce qui caractérise le travail de peintre de Christopher,
c’est à dire son seul vecteur d’épanouissement,
c’est son absence de perspectives. Et de fait, le
personnage
lui-même est vite défini comme un monsieur tout-le-monde
inoffensif, qui ne peut prétendre à un autre avenir
que celui qu’il subira. C’est justement parce que Kitty
lui donne envie de devenir quelqu’un d’autre - voire
même de rattraper le « temps perdu » - que Christopher
fonce tête baissée dans cette relation ; et son inaptitude
chronique à percevoir le réel autrement que par le
filtre de son imaginaire (voir ses tableaux, ou même la scène
de la rencontre avec Kitty, probablement en partie fantasmée
dans son extrême stylisation) fait autant la spécificité
de son œuvre qu’elle accentue sa plongée vers
le fond. De toute façon, Christopher est un inadapté
qui n’a survécu jusque-là que par sa discrétion,
et qui s’arrange malgré lui pour être «
de trop » dans chaque relation : c’est évidemment
vrai avec Kitty et Johnny, mais cela l’est également
avec Adele, son épouse, qui le compare constamment à
un ex-époux disparu mais envahissant (son portrait trône
dans le salon). D’une relation à l’autre, Christopher
passe d’un avilissement ménager (il faut le voir faire
la vaisselle ou la cuisine avec son petit tablier à dentelles)
à un avilissement quasi-sexuel avec Kitty, poussé
à son paroxysme lors de la fameuse scène où
Christopher s’agenouille pour lui vernir les ongles. Mais
le plus tragique dans son parcours est que, progressivement, il
se trouve dépossédé du peu qu’il avait
: son argent, évidemment ; ses tableaux, usurpés avec
son propre consentement par Kitty, et avec eux, son univers personnel
; mais aussi ses scrupules (une première scène le
voit voler de l’argent dans la caisse de J.J., son patron,
puis le remettre immédiatement) et sa dignité. A l’instar
de ces tragiques héros antiques condamnés par les
dieux, Christopher doit vivre mais privé de tout, pour avoir
simplement pensé pouvoir échapper à son destin.

Quelque part, on est en droit d’estimer qu’il y a
beaucoup de Fritz Lang lui-même dans Christopher, ne serait-ce
parce que La Rue rouge est son premier film véritablement
indépendant et que le cinéaste avait des fantômes
à exorciser. Sensiblement du même âge que son
personnage, Lang avait lui même été peintre
(effectuant ses études à Paris en 1913), était
très probablement amoureux de Joan Bennett (dont il était
selon une rumeur persistante l’amant) alors que celle-ci était
mariée à un producteur, et il avait depuis son arrivée
aux Etats-Unis été obligé de lutter contre
le système hollywoodien et, quelque part, de se compromettre
pour arriver à créer selon sa propre vision, jusqu’à
la névrose, jusqu’à l’autodestruction.
Pour cette raison, le parcours pathétique du personnage devient
véritablement touchant, jusqu’à l’épilogue
du film qui ne doit pas être vu comme un jugement du cinéaste
tout-puissant sur sa créature imaginaire, mais probablement
plus comme un constat personnel d’une grande amertume.
Conséquence probable, tout le film baigne dans une atmosphère
de désenchantement sardonique, et l’ironie tragique
de Fritz Lang aura rarement été aussi féroce.
Le film obéissant à une évolution dramatique
assez semblable, par exemple, à celle de Furie
(la grande légèreté initiale laisse progressivement
place à un symbolisme tragique), cette ironie s’exprime
d’abord dans la trivialité : premier facteur d’identification
des personnages, leurs noms sont en effet à eux seuls tout
un programme : de Chris
Cross
(« criss-cross » évoquant
à
la fois un être ballotté par les aléas de la
vie et la naïveté du personnage, le terme désignant
également la croix faisant office de signature aux illettrés)
à Kitty (« chaton »), surnommée Lazy Legs
(des jambes trop paresseuses pour arpenter le trottoir ?) par Johnny.
Puis Lang rappelle à quel point son art éprouvé
du ritartando, cette fausse piste narrative tenant le spectateur
en haleine un instant, est admirable. Plusieurs fois, l’idée
que Christopher puisse se débarrasser de l’encombrante
Adele pour pouvoir épouser Kitty est suggérée,
notamment dans un écho entre l’article de journal évoquant
un meurtre et le couteau pointu placé en amorce du champ.
De même, alors que Christopher est en train de voler dans
le coffre de J.J., celui-ci nous est montré sortant de son
bureau. Et lorsqu’il voit Christopher, il lui lance un équivoque
: « Just caught you in time », qui signifie
à la fois « Je te prends la main dans le sac au
bon moment » et « Je te mets la main dessus
avant que tu ne partes ». Quelques secondes de suspense
plus tard, musique appropriée aidant, le patron confirme
la seconde version, puis, tandis que Christopher lui rend le service
voulu, J.J. tapote innocemment sur l’enveloppe d’argent
volé. Insoutenable.
Mais, au fur et à mesure du film, on prend également
conscience que l’ironie dont fait preuve Fritz Lang dans ce
film sert son propos, plus ample, sur la justice des hommes et plus
généralement leurs comportements sociaux. La première
scène dans le bar entre Kitty et Christopher, après
leur rencontre, est ainsi révélatrice : les personnages
n’ont même pas besoin de se mentir, ils mettent dans
la bouche de l’autre ce qu’ils ont envie de croire.
Christopher ne ment pas réellement (ou alors, par omission,
pour son épouse, mais il avoue sa faute dans la scène
suivante), mais il ne conteste pas les présomptions de Kitty,
parce qu’elles font de lui un autre homme qui semble exister
d’avantage dans le regard de la jeune femme. L’engrenage
du mensonge est alors actionné par les personnages presque
malgré eux, et ses proportions ne cessent ensuite de s’amplifier,
souvent selon le même procédé de l’erreur
non réfutée (comme Adele
accusant
Christopher de plagiat). Et là où l’ironie de
Lang devient particulièrement cruelle, c’est qu’alors
que tous les mensonges sont validés, chaque fois qu’un
personnage approche la vérité, celle-ci est évacuée
: Kitty ne dit-elle pas à Christopher lors de leur rencontre
qu’il a une tête de caissier ? Janeway ne trouve-t-il
pas que la peinture de Kitty possède une force masculine
? Johnny n’est-il pas pour la première fois sincère
lors du procès ? Christopher n’avoue-t-il pas son crime
aux policiers dans le parc enneigé, à la fin ? Œuvre
d’un grand désenchantement social, La Rue rouge
décrit ainsi une société simulacre où
les chimères ont irrémédiablement triomphé
de la vérité.
Le malaise indéniable provoqué par cette évolution,
de la légèreté à la tragédie,
d’une ironie triviale à ce constat social plein de
cruauté, est renforcé par la mise en scène
de Fritz Lang. Si le début du film peut vaguement paraître
réaliste, très
progressivement,
le film se laisse ronger par la dégénérescence
de l’univers mental de Christopher - la tension opérant
notamment sur les nerfs du spectateur au niveau du son par le biais
d’un disque rayé ou d’un néon abîmé
- et gagne en stylisation quasi-expressionniste : à partir
du meurtre, les scènes finales sont gagnées par des
jeux de cadrages (le couloir de l’exécution) ou d’ombres
(le suicide) quasiment absents de tout ce qui précède,
et qui renforcent tant la force symbolique que dramatique de l’épilogue.
Cette stylisation, notamment pour la scène du procès,
était d’ailleurs prévue dans le scénario
de Dudley Nichols : « Dans une succession d’enchaînés
rapides, nous ne voyons que la place du témoin et un fragment
de la tribune du juge. Mais, par intervalles, on entend le public
et le maillet du juge. Nous n’entendons pas les questions
posées par le Ministère Public : il devient lui-même
la caméra. Nous, le public du film, sommes le public du tribunal.
». Contrairement à La Chienne qui
s’accommodait bigrement de la futilité de l’existence,
La Rue rouge est donc un film grave, éminemment
moral - ou plutôt tenaillé par des préoccupations
morales - et qui plonge son spectateur dans l’inconfort de
ses considérations sur l’illusion, la justice et la
culpabilité. Cela explique peut-être en partie pourquoi
Jean Renoir ne tenait guère en estime les deux remakes (celui-ci
et Désirs humains, qui s’inspirait
de La Bête
humaine) réalisés à partir de
ses films par Lang. Mais cela suffit, en tout état de cause,
à faire de La Rue rouge un film éminemment
langien, une œuvre admirable de plus à mettre au crédit
de l’un des cinéastes les plus méticuleusement
attachés à disséquer nos rouages intérieurs.
(1) Les auteurs feront un mea-culpa
dans une édition suivante en qualifiant le film de «
remarquable ».
(2) Lang a d’ailleurs coupé au montage une scène
tournée - dont il subsiste des photos - où Christopher
allait savourer l’exécution de Johnny juché
sur un poteau électrique.