En
1930, Raoul Walsh fait sortir de l’ombre un acteur
jusqu’ici cantonné à faire l’accessoiriste
puis de la simple figuration dans quelques films de John Ford, et
qui va devenir l’une des plus grandes stars du cinéma
américain après encore neuf ans de vaches maigres et
de sériez B ou Z à foison. Laissons le réalisateur
nous raconter cette découverte, anecdotes tirées de
sa passionnante autobiographie intitulée Un demi siècle
à Hollywood.
« En passant devant le magasin des accessoires, j’aperçus
un grand jeune homme aux larges épaules, qui transportait un
fauteuil rembourré. Il déchargeait un camion et ne me
vit pas. Je le regardai prendre sous son bras un imposant sofa Louis
XV comme une plume, tout en attrapant une chaise de l’autre
main. Lorsqu’après les avoir déposés, il
revint vers le camion, je m’approchai de lui. « Comment
t’appelles-tu ? » lui demandais-je. Il m’examina
attentivement. « Je vous connais ! C’est vous qui avez
mis en scène Au service de la gloire. Mon
nom, c’est Morrison ». Il ajouta qu’il venait d’obtenir
son diplôme de la U.S.C. (University of South California) et
qu’il voulait travailler dans le cinéma. « Voilà
où j’en suis ! » m’avoua-t-il en regardant
ses grandes mains d’un air triste… « Voyons jusqu’à
quel point tu veux devenir acteur. Laisse pousser tes cheveux et reviens
me voir dans deux semaines »… L’histoire de La
Piste des géants était relativement simple,
mais il me fallait un éclaireur et un chef de convoi pour conduire
un petit groupe de pionniers à travers les plaines. Je parcourus
la liste des acteurs disponibles mais aucun d’entre eux ne me
satisfit. Apparemment nous manquions de Cooper et de Gable. Tom Mix
aurait été parfait mais il tournait au Texas. Alors
qui ? Je fis passer des essais à quelques comédiens
"possibles" mais Sheehan (le producteur) les refusa tous.
C’est alors que je me souviens du jeune footballeur de la U.S.C.
Nous n’avions toujours trouvé personne lorsqu’il
se présenta. Ses cheveux avaient poussé et je me mis
à reprendre espoir. Après qu’on l’eut revêtu
d’un pantalon et d’une veste en daim, je le plaçai
devant la caméra et Sheehan, lorsqu’il vit le résultat,
me dit d’un air bougon : « Qui est-ce ce type là
? Sait-il monter à cheval ? Où as-tu été
le dénicher ? »

Après quelques essais : « Il saisit
presque immédiatement ce que j’attendais de lui. Je tenais
mon acteur principal ! Il suffisait de lui donner quelques indications.
Sheehan le regarda, l’écouta et ronchonna de nouveau
: « Il fera l’affaire. Comment s’appelle-t-il déjà
? » « Morrison ». Ce nom par contre ne lui plaisait
pas… Je parcourus en esprit les livres d’histoire en m’arrêtant
sur le nom des pionniers américains. J’en vins à
la Révolution et je me souvins d’un nom qui m’avait
toujours plu. Lorsque je le dis à Sheehan, il leva la tête
et sourit d’un air entendu comme s’il l’avait pensé
lui-même : « Bien sûr ! » Il prit son crayon
et lut à haute voix ce qu’il venait d’écrire
« Wayne ». Pas Mad Anthony. Simplement John. John Wayne.
Fais-le entrer. » Et c’est ainsi que débuta
la carrière de celui que l’on surnommera par la suite
"The Duke". Si le film subit un échec financier cuisant,
il permet néanmoins au jeune comédien d'être engagé
par la Republic pour tourner dans de nombreux westerns de seconde
zone avant d’acquérir, en fin de décennie, la
célébrité qui ne le quittera plus jamais. Ne
serait-ce que pour ce seul fait d’avoir fait découvrir
cet immense acteur, La Piste des géants aurait
déjà mérité d’être sauvé
de l’oubli. Mais non content d’avoir mis le pied à
l’étrier de John Wayne, The Big Trail
est aussi tout simplement le premier grand western parlant et "accessoirement"
l’un des très grands films du réalisateur.
Avant de s’y faire dérouler des histoires plus personnelles
et "intimistes", les westerns les plus ambitieux de la fin
du muet et du début du parlant ont commencé par planter
le décor, recréer la mise en place de la conquête
de l’Ouest à travers des films épiques qui voyaient
les lignes de chemin de fer se construire, les colons s’installer,
bâtir les villes et peupler des terres encore vierges et sauvages.
L
es
producteurs faisaient ainsi sortir des usines à rêve
des films à grand spectacle qui devaient en mettre plein la
vue au spectateur tout en posant les jalons et éléments
constitutifs d’un genre encore à peine au stade de la
préadolescence. Ce furent tour à tour l’impressionnant
La Caravane vers l’Ouest (The Covered
Wagon, 1923) de James Cruze, le splendide Le Cheval
de fer (The Iron Horse, 1924) de John Ford,
Trois sublimes canailles (3 Bad Men,
1926) du même Ford, La Piste de 98 (The
Trail of '98, 1928) de Clarence Brown… « History
Cuts the Way (L’Histoire se fraye un chemin) »
comme
il était écrit dans un des cartons explicatifs de La
Piste des géants justement, qui marquait avec fracas
les débuts du western dans le cinéma parlant en même
temps que le Billy The Kid de King Vidor et juste
après que Walsh ait déjà tâté du
tournage d’un film sonore en extérieurs l’année
précédente avec In Old Arizona.
En 1924, The Covered Wagon de James Cruze ayant été
un immense succès, la Fox décide en ce début
de décennie, pour retrouver un prestige qui commençait
à décliner, d’en réaliser l’équivalent
en film parlant. Conçu dans le même temps pour célébrer
le centenaire d’une fameuse expédition de pionniers parti
d’Independence dans le Missouri, l’entreprise se veut
ambitieuse et les producteurs se donnent les moyens pour y arriver
: on engage plus de 80 acteurs, 2 000 figurants Indiens, 1 800 chevaux
et mules et l’on tourne simultanément deux versions nécessitant
14 cameramen, l’une en 35 mm standard et l’autre en 70
mm (ce dernier procédé fut vite abandonné à
cause notamment du coût d’installation en salles). Afin
que l’aspect documentaire, que voulait Raoul Walsh pour renforcer
le réalisme et l’authenticité de son périple,
soit conservé intact, l’équipe de tournage s’astreint
à refaire des mois durant le même parcours qu’avaient
suivi les anciens émigrants. Le tournage s’étale
sur un an, presque intégralement en extérieurs dans
le Wyoming, dans des conditions naturelles qui n’avaient rien
à envier à celles que les pionniers avaient eues à
affronter dans la réalité.
En activité depuis 1912 et avec 40 films au compteur (dont
Le Voleur de Bagdad), Raoul Walsh était vraiment
l’homme de la situation comme le sera son personnage de Breck
Coleman pour les colons. Il fallait une personnalité de cette
trempe, et avec un tel métier, pour mener à bien cette
aventure presque aussi épique que celle narrée dans
le film. En effet, Walsh, comme cela se faisait parfois au début
des années 30, dut mener aussi de front le tournage d’une
version allemande et la coréalisation d’une version française
avec Pierre Couderc. Etonnement, le film fut un échec commercial
et financier retentissant mais il conserve aujourd’hui son aura,
et se retrouve dans toutes les histoires du cinéma comme étant
le premier très grand film d’un genre qui n’allait
seulement atteindre sa maturité, prendre son envol et enfin
bénéficier de la reconnaissance de la critique que neuf
ans plus tard, toujours avec John Wayne en tête d’affiche
: ce sera La Chevauchée
fantastique (Stagecoach)
de John Ford.

L’on connaît les difficultés
d’ordre technique qu’a engendrées le passage au
parlant (le bruit de la caméra qu’il était difficile
de couvrir, la lourdeur du matériel, etc.) et l’on sait
que de nombreux films à l’époque étaient
devenus trop statiques en raison de ces multiples contraintes et beaucoup
trop bavards par faute du fort attrait de la nouveauté que
constituait l’utilisation de la parole.
Mais
La Piste des géants nous démontre d’emblée
qu’avec du talent et d’énormes moyens, on pouvait
très bien contourner ces "gênes" et même
s’en accommoder puisque ce « documentaire épique
» (bien nommé par Jacques Lourcelles), loué à
l’époque de sa sortie par Marcel Carné et devenu
depuis célèbre à juste titre, est une œuvre
visuellement impressionnante tout en étant moyennement loquace.
La mise à disposition d’une logistique monumentale, avec
tout le matériel et la figuration souhaités, permet
au réalisateur de déployer avec ampleur son génie
visuel et son sens du rythme, du montage et de la narration. Le scénario
est certes quelconque mais l’aventure humaine vécue est
tellement homérique que les à-côtés peuvent
se permettre d’être insignifiants. Et pourtant, même
si l’histoire d’amour entre John Wayne et Margaret Churchill
est tout à fait conventionnelle, elle n’en est pas moins
pour autant convaincante grâce au talent de ses interprètes
et de dialogues non dépourvus de grandiloquence, mais qui passent
malgré tout plutôt bien. Les naïves envolées
lyriques de Breck sur la beauté de la nature non encore souillée
par l’homme blanc ne manquent pas de charme et le discours revigorant
(qui annonce celui d’Alamo),
qu’il
tiendra après un orage virulent pour redonner du courage à
des hommes et des femmes exténués, n’est pas sans
une certaine grandeur. L’histoire de vengeance peut, elle aussi,
paraître vue et revue mais elle conserve néanmoins aujourd’hui
une certaine force surtout dans son accomplissement, esthétiquement
superbe, se déroulant au milieu de paysages neigeux de toute
beauté.
Certains aspects du film peuvent donc sembler avoir vieilli, telle
aussi la description manichéenne des personnages (celui de
Red Flack est croqué sans aucune finesse) mais l’on oublie
très vite ces menus défauts devant l’impressionnant
spectacle qui nous est offert. Visuellement, grâce à
la conjonction entre la majesté de la mise en scène,
la beauté des plans et la magnificence de la photographie,
on se régale devant des séquences réellement
grandioses telles que le départ du convoi laissant la ville
abandonnée, la descente de la falaise escarpée par les
chariots, le bétail et les pionniers, le franchissement des
rivières déchaînées, l’attaque des
Indiens, la traversée d’un désert suivie par une
tempête de neige… La Piste des géants
est une véritable ode à ces émigrants qui, poussés
toujours plus loin par une force tellurique, parcourent les Etats-Unis
à la recherche d’une "Terre promise". Ils doivent
pour y parvenir, progresser coûte que coûte, fournir des
efforts surhumains ayant à affronter d’innombrables obstacles,
qu’ils soient climatiques, géographiques ou humains.
Bien que le film se concentre beaucoup sur le passage de ces épreuves,
Walsh n’en a pas oublié pour autant ni la romance ni
l’humour, nous offrant avec le personnage interprété
par Tully Marshall, le précurseur de tous les picaresques "Stumpy"
à venir, à savoir les vieux ronchonneurs (souvent édentés)
aux cœurs d’or.
Enfin,
puisque les clichés ont la vie dure et que le western est souvent
encore de nos jours considéré d’une manière
basique, décrit par certains n’en ayant surement jamais
vus comme un genre dans lequel les films mettent toujours bêtement
en scène de vilains Indiens contre de gentils cow-boys, n’hésitons
pas une fois encore à prouver qu’il n’en est rien
et que le racisme n’est pas plus présent ici qu’ailleurs.
Et ceci bien avant La Flèche
brisée ! Dans The Big Trail,
nous trouvons plusieurs rencontres avec les Indiens et la plupart
d’entre elles se déroulent pacifiquement sous l’arbitrage
de Breck, qui revendique ouvertement son amitié et son estime
pour ce peuple. Alors que les enfants du convoi lui demandent s’il
a déjà tué un Indien, le protagoniste interprété
par John Wayne rétorque « Non et en plus de ça,
les Indiens m’ont tout appris » ; s’ensuit une description
détaillée de leurs enseignements. L’année
suivante, dans le deuxième western ambitieux de la décennie,
Cimarron,
le "héros" de l’histoire tient un instant ce
discours : « Un Cherokee est bien trop malin pour donner quoi
que ce soit à une race qui l’a spolié de ses terres.
» Si ces quelques petits exemples pouvaient faire taire une
bonne fois pour toutes les mauvaises langues, mettre à mal
les poncifs et banalités lancés à tout vent par
certaines personnes ne connaissant pas le sujet, ce serait une bonne
chose de faite. Cette parenthèse étant fermée,
il n’est que trop conseillé aux amateurs de westerns
de tenter l’aventure aux côtés des pionniers de
The Big Trail. A l’image de ses derniers plans
sur les séquoias majestueux de l’Oregon, le film de Walsh
reste toujours aussi impressionnant plus de 70 ans après.