En
1970, Gordon Caroll lance le projet Pat Garrett
et Billy the Kid pour la MGM. Pour écrire ce script
inspiré de faits réels, il engage Rudolph Wurlitzer
qui vient de signer le scénario de Macadam à
deux voies. Wurlitzer se met rapidement au travail et livre
une version particulièrement réaliste de cet épisode
de l’histoire américaine. Si le récit des aventures
de Pat Garrett et Billy the Kid fait partie des grandes légendes
de l’Ouest, il n’en demeure pas pour autant basé
sur des faits réels : en 21 ans, William Bonney, surnommé
Billy the Kid, fut l’auteur de 21 meurtres. Lorsque son ami
John Tunstall fut abattu par les sbires de Chisum, Billy décida
de le venger et tua dix hommes en une seule attaque dans le comté
de Lincoln. Les notables de la ville ne lui pardonnèrent
pas cette tuerie et engagèrent son ancien ami, Pat Garrett,
pour l’éliminer...
Satisfait du scénario, Gordon Caroll songe à Monte
Hellman pour mettre en scène cette histoire dont Hollywood
avait déjà livré quelques versions par l’intermédiaire
de King Vidor (Billy le Kid, 1930), Arthur Penn
(Le Gaucher, 1958) ou Howard Hughes (Le
Banni, 1941). Mais les résultats catastrophiques
de Macadam à deux voies, que Hellman vient
de réaliser, l’en dissuadent. Le studio envoie alors
le script à Sam Peckinpah en espérant que celui-ci
signera un western de la trempe de La Horde sauvage...
Peckinpah trouve dans cette
histoire
des éléments qui le touchent et se dit intéressé
à condition d’y apporter quelques modifications. Rêvant
d’un film sauvage et violent, la MGM soutient Peckinpah dans
son entreprise de réécriture. Après La
Horde sauvage et Les Chiens de paille,
deux films parmi les plus durs de l’histoire du cinéma,
le studio croit tenir l’homme de la situation.
Au début de l’année 1973, Peckinpah finalise
sa version qui n’apporte pas tant de scènes de violence
mais se focalise sur la relation d’amitié entre Pat
et Billy. La MGM, dirigée par James Aubrey, est déçue
par le résultat, jugé trop tendre. Néanmoins,
"Bloody Sam" rassure les dirigeants du studio en garantissant
une bonne dose de violence lors de la mise en scène. Il obtient
ainsi carte blanche pour imposer son script et composer son casting.
Fidèle à sa réputation, Peckinpah hésite
longuement pour choisir ses premiers rôles. Il propose celui
de Pat Garrett à Charlton Heston avec lequel il avait travaillé
sur Major Dundee en 1965. Mais ce dernier refuse.
Peckinpah fait alors des offres à Paul Newman, Henry Fonda
puis Robert Mitchum. Toutefois, aucun d’entre eux n’est
prêt à tourner avec l’auteur de La Horde
sauvage dont la réputation sulfureuse est bien connue
du microcosme hollywoodien. Finalement, Peckinpah fait une proposition
à James Coburn qui accepte avec entrain de retrouver l’homme
avec lequel il avait collaboré sur Major Dundee.
Pour incarner Billy the Kid, les rumeurs courent autour de nombreux
jeunes acteurs en vogue. Les journaux à sensation annoncent
Peter Fonda, Jon Voight ou Malcolm McDowell. Mais Peckinpah n’en
a cure, il a déjà son idée sur la question.
Après avoir découvert le chanteur de folk Kris Kristofferson
dans Cisco Pike (1972), une série B réalisée
par Bill L. Norton, il insiste pour qu’il endosse le rôle
du jeune hors-la-loi. Séduit par le charisme de Peckinpah,
Kristofferson accepte à condition d’être entouré
de sa bande d’amis parmi lesquels Donnie Fritts que l’on
retrouvera l’année suivante dans Apportez Moi
la Tête d’Alfredo Garcia.

Les deux interprètes principaux choisis, Peckinpah peut
désormais s’entourer de sa troupe de fidèles
à savoir Emilio Fernandez (Mapache de La Horde sauvage),
Jason Robards, Jorge Russek, R.G. Armstrong ou encore L.Q. Jones.
Un intrus vient pourtant se greffer au groupe en la personne de
Bob Dylan. Alors au sommet de sa gloire, le célèbre
folk singer est contacté par Gordon Caroll qui rêve
de voir une telle star de la musique à l’affiche de
son film. Peckinpah, qui considère Dylan comme un chanteur
pour adolescents, n’est guère enthousiasmé par
cette idée. Néanmoins, il l’invite au Mexique
afin de le mettre à l’épreuve. Pour arriver
à ses fins, il ne lui fait faire aucun essai caméra.
Ce n’est pas l’acteur qu’il souhaite juger mais
l’homme ! Il lui propose donc de partager un repas pendant
lequel la tequila, les joints de marijuana et les lignes de cocaïne
coulent à flot. Après cette orgie de paradis artificiels,
Peckinpah hurle à Dylan
«
Ok maintenant on va voir ce que tu vaux » et lui
ordonne de le rejoindre dans sa chambre. Nullement impressionné,
Dylan saisit sa guitare, rejoint Big Sam en musique et lui interprète
ses dernières compositions. Quelques minutes plus tard, le
cinéaste ressort en larmes de l’hôtel en soufflant
« That son of a bitch, that cocksucker ... »
: le talent de Bob Dylan vient d’exploser aux yeux et aux
oreilles de Peckinpah qui, non seulement, lui accorde le rôle
d’Alias mais lui offre également la bande originale
du film. Dylan la composera dans son intégralité au
grand dam de Jerry Fielding qui avait pourtant déjà
écrit une partition !
L’équipe au complet, Peckinpah prévoit de tourner
au Nouveau Mexique où l’action du récit se déroule.
Cependant, la MGM lui impose la ville de Durango sur l’autre
rive du Rio Grande. Dès les premiers jours, des tempêtes
de poussière balaient le plateau avant qu’une épidémie
de grippe ne frappe une grande partie des hommes (dont Peckinpah)
et qu’un objectif de caméra défaillant fasse
perdre plus d’une semaine de tournage !! De plus en plus désabusé
par la tournure des évènements, Peckinpah se réfugie
dans l’alcool et boit plus que de raison. Son monteur, Roger
Spottiswoode, dira plus tard de lui : « Sur Straw
Dogs il a commencé à boire beaucoup, sur
Junior Bonner il buvait énormément.
Pendant Guet-apens il était constamment
bourré. Enfin, lors du tournage de Pat Garrett et
Billy The Kid, il était tellement imbibé
d’alcool qu’il ne maîtrisait plus rien. »
Peckinpah achève son tournage en mars 73. Il a 21 jours
de retard, n’est toujours pas remis de la violente grippe
dont il a cru ne jamais sortir et compare la MGM à un monstre
qu’il faut détruire coûte que coûte. C’est
dans ces conditions qu’il aborde le montage du film prévu
à Los Angeles. Dans son bureau, "Bloody Sam" refuse
de communiquer avec le studio et monte son film. La rumeur commence
à courir qu’il est constamment ivre et incapable de
travailler. Jay Cocks (critique du Times) lui rend alors visite
en compagnie de Pauline Kael et Martin Scorsese. Ils retrouvent
un homme épuisé et visionnent son dernier montage.
Sous le choc, Scorsese déclare : « On a vu un prémontage
et c’était brillant. Pour moi c’était
aussi important que La Horde sauvage. » Mais Peckinpah
perd tout espoir quand il apprend que James Aubrey s’est emparé
d’une copie des rushes afin de monter une version courte destinée
à la sortie cinéma. Fou de rage, Bloody Sam décide
d’organiser l’assassinat de James Aubrey !! Il contacte
son ami Emilio Fernandez pour recruter deux tueurs mexicains quand
John Bryson s’interpose et finit par le raisonner...
Aubrey, que l’on surnomme le "Cobra Souriant", sort
le film le 4 juillet sur les écrans américains au
même moment que L’Exorciste de William
Friedkin. Les critiques ne sont guères enthousiastes et les
salles ne se remplissent pas. Après l’échec
de The Ballad of Cable Hogue et malgré le
succès de Guet-apens (dont Peckinpah n’avait
que faire), les mauvais résultats de Pat Garrett
et Billy the Kid retentissent comme un affront supplémentaire
pour le cinéaste qui s’était pourtant investi
corps et âme dans ce projet...

En choisissant comme titre à son western Pat Garrett
et Billy the Kid, Sam Peckinpah impose d’emblée
deux personnalités dont l’affrontement s’inscrira
au cœur du film. Mais contrairement au cinéaste lambda
des années 70 qui aurait transformé ce récit
en longue cavale meurtrière, Peckinpah décide d’en
faire un film sur l’amitié. Une amitié qui va
devoir faire face aux affres d’une époque en plein
changement. A l’instar de Coups de Feu dans la Sierra,
Peckinpah met ici en scène deux anciens amis dont la vision
du monde diffère. Comme le clame Dylan dans une de ses plus
célèbres ballades, les temps changent. Et tandis que
Pat tente de s’adapter, Billy veut rester ancré dans
une époque synonyme de libertés et de grands espaces.
A ce titre, l'une des premières scènes du film montre
Pat partager un verre avec Billy. Leur dialogue résume à
lui seul cette rupture :
Billy : Shérif Pat Garrett vendu aux électeurs
de Santa Fe, ça fait quoi ??
Pat : Je me dis que les temps changent
Billy : Le temps peut-être mais pas moi
Voilà, tout est dit.Pat et Billy évoluent désormais
dans des sphères que tout oppose. Billy refuse d’abandonner
un monde de liberté où la loyauté est commune
à tous, où les prairies ne sont pas défigurées
par des clôtures et où le temps n’a pas de prise.
Anarchiste avant l’heure, Billy n’a que faire des lois
et des hommes qui les appliquent. Il incarne une forme de jeunesse
éternelle et rebelle, la peur de la mort ne le touche pas.
Ce dernier point est essentiel car c’est là que repose
la rupture avec Pat... Pat Garrett est un archétype du
héros
"Peckinpien". A l’instar de Steve Judd dans Coups
de feu dans la Sierra ou Cable Hogue, il s’inquiète
du temps qui passe et vit avec cette angoisse de l’avenir.
Pat tente bien d’échapper au vieillissement, mais rien
n’y fait : ni une orgie avec six prostituées, ni une
séance chez le barbier auquel il demande de le transformer
en « homme neuf ». Pour faire face à
cette obsession du temps, Pat tente coûte que coûte
de s’intégrer à cette nouvelle époque.
Le hors-la-loi vend donc son âme, devient shérif, et
n’hésite pas à accomplir sa tâche, si
cruelle soit-elle ! Il tue Billy et lorsqu’il croise son propre
reflet dans un miroir, le détruit d’un coup de revolver.
Le symbole est fort et annonce sa propre mort, celle que Peckinpah
avait filmée dans le flash-forward du début. La boucle
est bouclée !
La question que l’on se pose alors et de savoir quel est celui
des deux personnages qui incarne au mieux la personnalité
de Sam Peckinpah. Si ceux qui préfèrent "imprimer
la légende" feraient de Billy l’alter ego de Peckinpah,
nous préfèrerons opter pour une vision réaliste
et affirmer que Sam Peckinpah et Pat Garrett ne font qu’un.
A l’instar de son héros, Sam Peckinpah était
un homme en proie aux doutes et paniqué par l‘idée
du vieillissement (en témoigne la majorité de ses
films qui traitent de ce sujet). L’analogie avec Pat Garrett
est d’autant plus évidente si l’on considère
que le cinéaste était un rebelle tentant de vivre
au milieu du système : pour réaliser ses films, il
avait besoin des studios et devait faire des compromis. Si Pat doit
tuer son ami pour s’intégrer à la société,
Sam Peckinpah devait faire des sacrifices artistiques et symboliquement
"tuer ses films" pour entrer dans le moule des studios
hollywoodiens. Toutefois, bien que Sam Peckinpah se retrouve dans
ce personnage, il est juste de rappeler que malgré des compromis
inévitables, il fut certainement l’un des artistes
les plus indépendants qu’Hollywood ait jamais engendré.
Pat Garrett et Billy the Kid en est l’une
des preuves les plus flagrantes.
« De tous les cinéastes qui s’attaquèrent
à la mythologie de l’Ouest, Sam Peckinpah fut sans
doute celui qui en livra la vision la plus subversive, la plus violente
mais aussi la plus poétique. » JB Thoret (1)
A l’instar de Wyatt Earp, Buffalo Bill ou Davy Crockett, Pat
Garrett et Billy the Kid font partie des grands mythes du western.
Jusqu’alors, Sam Peckinpah ne s’était jamais
passionné pour ce type de héros américains,
leur préférant des personnages marginaux tels Cable
Hogue ou Pike Bishop (La Horde sauvage). En s’attaquant
à la mythologie de l’ouest, Peckinpah n’a évidemment
pas une démarche innocente : après avoir revisité
le western avec le sublime Coups de feu dans la Sierra
(1932), puis l’avoir dynamité dans La Horde
sauvage (1969) pour enfin en faire une farce macabre avec
The Ballad of Cable Hogue (1970), Sam Peckinpah
achève ici son entreprise de destruction et de renaissance
du genre. Si Pat Garrett et Billy the Kid demeure
passionnant aujourd’hui c’est parce que Sam Peckinpah
a su insuffler son style à un récit mythique en évitant
la simple répétition : contrairement à ce que
souhaitait la MGM, il n’a pas scrupuleusement reproduit l’esthétique
de La Horde sauvage. Réaliser un film empreint
de violence et de fulgurances visuelles était chose faite
pour le cinéaste qui rêvait cette fois d’une
œuvre à la fois crépusculaire, intime et poétique.
Ici, Peckinpah réalise certainement les plus belles séquences
de sa carrière et atteint un niveau de lyrisme rare dans
l’histoire du western. Pour y arriver, le réalisateur
accentue plus que jamais l’atmosphère crépusculaire
de sa mise en scène. Comme le rappelle Jeremy Fox dans sa
remarquable analyse de Coups de Feu dans la Sierra,
Sam Peckinpah signa avec son deuxième film une œuvre
charnière, autrement dit le premier vrai western dit "crépusculaire’’.
Avec Pat Garrett et Billy the Kid, ce style atteint
son paroxysme avec de nombreuses scènes filmées dans
la lumière du soleil couchant. Parmi celles-ci, l’attaque
de la cabane de Black Harris demeurera à jamais comme l’un
des morceaux d’anthologie de l’histoire du western :
tandis
que Pat et ses hommes prennent d’assaut la maison où
se cache Black Harris et son gang, le soleil embrase le ciel dans
un tableau aux teintes rougeoyantes. Les images se succèdent
alors dans un montage parfait tandis que la photographie de John
Coquillon métamorphose l’écran de cinéma
en toile de maître. Ici la mise en scène de Sam Peckinpah
touche au sublime, atteignant une forme de nirvana dont le spectateur
ne sortira pas intact !
Toutefois, si le travail de Sam Peckinpah est absolument remarquable,
il est indispensable de souligner le rôle joué par
Bob Dylan dans ce processus de sublimation du récit. Malheureusement,
sa bande musicale choqua beaucoup de critiques à l’époque
: idole de la jeunesse, Dylan n’était guère
apprécié des grands critiques de western attachés
aux standards classiques. Aujourd'hui encore, certains spécialistes
de renom n'hésitent pas à railler la participation
du folk singer au projet. Pour exemple, le commentaire de Tavernier
et Coursodon (2) qui louent les qualités du film «
malgré la pénible musique de Bob Dylan. »
Et pourtant quelle bande originale merveilleuse ! Les morceaux chantés
(Knockin'on heaven’s door, évidemment, mais
également les différentes variantes de Billy)
ou les passages musicaux comme le picaresque Cantina Theme
ou le très rythmique Turkey Chase se marient à
merveille aux images concoctées par Peckinpah et donnent
au film cette identité poétique pour le moins singulière.
Pat
Garrett et Billy the Kid s’inscrit donc comme le
testament de Sam Peckinpah au western. Un chef-d’œuvre
au style poétique que le public eut rarement l’occasion
de découvrir autrement que dans la version courte de la MGM.
En 1988, un nouveau montage, construit à partir des notes
laissées par Peckinpah, est réalisé en co-production
avec FR3 en vue d’une diffusion télévisée.
En 2006, c’est au tour de Warner d’éditer un
coffret DVD accompagné d’un nouveau montage à
priori plus fidèle aux souhaits de Peckinpah. Si les résultats
n’atteignent certainement pas la version voulue par le réalisateur
(le montage le plus proche étant certainement ce "rough
cut" de 2h20 que Martin Scorsese, Pauline Kael et Jay Cocks
eurent l’occasion de visionner), il permet toutefois de se
rapprocher de ce western élégiaque et crépusculaire
dont Sam Peckinpah rêvait...
(1) Why not ? Sur le cinéma américain.
(2) 50 ans de cinéma américain -Tavernier
Coursodon - Editions Omnibus