Méconnue en France, l’œuvre
de Pierre Perrault est d’évidence l’une des plus
précieuses et importantes du cinéma documentaire.
Mais dire cela c’est déjà tracer des frontières
qui n’ont pas lieu d’être entre un cinéma
de fiction et un parent pauvre qui serait le cinéma du réel.
Alors disons le tout net, Pierre Perrault est l’un des plus
beaux acteurs du cinéma mondial des années 60 et 70.
Pierre Perrault, c’est d’abord un cinéaste de
la parole, un explorateur de la puissance évocatrice du langage
et des voix : « Il y eut d’abord cet oncle Jean-Baptiste,
le meunier du Ruisseau Michel, et j’ai réalisé
que ce qu’il disait du bruit de sa moulange était plus
beau que le bruit de la moulange. N’est-ce pas là la
poésie : une simple humanisation des choses, des gestes,
des circonstances par la parole. Dépasser le visuel pour
atteindre au signifiant. Rien n’existe pour l’homme
qui ne soit exprimé. Et ce qui importe dans les choses, c’est
l’invisible. Ce que seule la parole peut communiquer, déceler,
surprendre, amener à la conscience. » (1) Le monde,
Perrault l’a d’abord découvert au travers de
son magnétophone avant de venir au cinéma. Il réalise
des séries pour Radio-Canada et l’une d’elles,
Au pays de Neufve France est devenu une série documentaire
pour la télévision québécoise, série
dont il assure la production et écrit les commentaires. Treize
films dont le premier se nomme La Traversée de l’Île-aux-coudres.
L’Île-aux-coudres : un nom magique et singulier qui
est déjà de la poésie, un petit bout de terre
qui va donner naissance à Perrault cinéaste. Ses accoucheurs
sont deux îliens, Alexis Tremblay et sa femme Marie, un vieux
couple qui lui parle longuement et dont les histoires et les souvenirs
sont une révélation pour Perrault. Il ressent que
ce qu’ils disent de manière si simple, si discrète,
est primordial et qu’il doit en être le passeur. Comme
Flaherty l’a fait quarante ans auparavant dans Nanouk
l’esquimau, il décide de les mettre en
scène. Comme Flaherty demandant aux habitants de l’île
d’Aran de pêcher pour sa caméra le requin pèlerin,
ranimant par là une pratique abandonnée depuis des
décennies, Perrault demande aux habitants
de
l’Île-aux-coudres de pêcher le marsouin, pratique
également révolue. Toujours dans l’optique de
raviver le réel, il leur demande également de rejouer
les querelles entre les Tremblay (les Canadiens francophones et
catholiques) et les Français de France. Si Flaherty filme
des gestes, inscrit ses personnages dans le monde par la lutte incessante
qu’ils mènent contre une nature hostile, Perrault filme
la parole car tout, pour lui, passe par elle. Les premiers hommes
en nommant les objets, les animaux, les éléments naturels
qui constituaient leur environnement, leur donnaient corps, les
incarnaient. Pour Perrault, le cinéma rejoint cette pratique
presque magique : montrer quelque chose ne lui donne pas vie, il
faut nommer cette chose, il faut qu’elle soit transfigurée
par l’esprit humain, décrite par la parole. C’est
à travers la parole que les êtres se dévoilent,
c’est la captation du langage qui permet de voir à
l’intérieur d’eux. Perrault tout au long de son
œuvre va creuser ce mystère, par le cinéma bien
sûr mais aussi au travers d’une production littéraire
très riche, Perrault étant également poète
et essayiste.
Si Perrault poursuit la voie Flaherty, il n’est pas sans rapport
avec la démarche de Jean Rouch, son contemporain. Tous deux
mettent le principe d’écoute de l’autre au cœur
de leur geste documentaire. Rouch ne filme pas l’Afrique avec
son savoir, sa connaissance ethnologique. Il plie ses films à
ce qui se passe devant sa caméra, apprend à laisser
de côté sa vision occidentale pour reproduire avec
la plus grande justesse les mondes africains. Si les gestes, les
coutumes, la marche, les voyages fondent le cinéma de Rouch,
Perrault ne peut approcher les populations qu’il filme de
la même manière. Les habitants de l’Île-aux-coudres
sont des hommes de la parole, c’est donc cette parole qui
fonde son cinéma. Tout l’art de Perrault est de nous
amener à écouter, à entendre ce qui est dit.
D’où l’importance pour lui du cinéma direct.
Il impose le son synchrone, seule façon pour lui de restituer
ce monde qu’il entend filmer. Un monde qui préexiste
au film et qui pousse le cinéaste à s’immerger
dans la matière même de son sujet, à appréhender,
à réagir non seulement aux visages, aux hommes, aux
gestes, aux lumières, aux paysages, mais aussi et surtout
aux paroles, aux bruits de fond, à la musicalité du
monde. Ce cinéma direct passe par un refus du commentaire,
cette voix qui impose, qui sait, qui pense savoir. Perrault écoute
les gens et leur redonne la parole. Il se nourrit des accents, des
expressions, des patois et ce déferlement d’une langue
enfin
libérée rend bien désuet, vieillot, pompeux
et inutile le sacro-saint commentaire du narrateur. Ce cinéma
direct est un mouvement mondial. En Afrique, Jean Rouch libère
la parole des colonisés, en France Chris Marker et ses amis
créent les Groupes Medvedkine qui permettent aux ouvriers
de se la réapproprier. Des espaces d’expression enfin
offerts à ceux qui jusqu’ici n’ont pu que se
taire.
La parole est création : elle construit une identité,
elle bâtit un peuple, elle défend une cause. Dans les
films de Pierre Perrault, on construit, tout le temps : des bateaux,
une histoire, une culture, un passé. Les habitants de l’Île-aux-coudres
ne travaillent jamais en silence, de manière besogneuse et
discrète, mais toujours à partir d’échanges,
voire d’engueulades. C’est pourquoi Perrault aime filmer
les artisans, car ceux-ci travaillent tout en parlant : on recueille
l’expérience du passé, le savoir de l’autre,
on confronte ses idées, on crée. Mains et mots construisent
quelque chose de concert. D’ailleurs il n’y a pas que
les hommes qui parlent chez Perrault, les objets ont aussi leur
mot à dire. Ils font sens, ils évoquent des images,
ils en appellent au passé. D’où l’importance
de ces choses créées, non seulement pour le processus
de fabrication qui libère la parole, mais pour le sens contenu
dans l’objet en lui-même. Construire un bateau, tuer
un cochon, installer des pièges pour les marsouins, réaliser
un film participent au final de la même démarche. Perrault
avec sa caméra et son son synchrone, se jette dans le réel
comme on part à la pêche. Il ramène tout ce
qu’il peut et sur la table de montage confronte l’objectivité
des images et des sons figés sur la pellicule à sa
mémoire des évènements. Naturellement un tri
se fait : des évènements qui l’ont marqué
ne fonctionnent pas en film, ne brillent pas. Des choses passées
inaperçues deviennent sublimes sur l’écran.
Perrault apprend au contact de ces rushs, découvre une proposition
de réalité et c’est celle-ci qu’il transmet
aux spectateurs.
C’est toute la différence entre un cinéma documentaire
qui prépare son sujet, son discours puis va chercher sur
le terrain les images et les témoignages à même
de corroborer, d’appuyer et prouver ce qui a été
décidé, et la geste documentaire de cinéastes
qui de Flaherty à Gheerbrant, en passant par Rouch et Kramer,
sont au monde, sont à l’autre. Pour ces cinéastes,
le documentaire c’est avant tout du doute, de l’inconnu,
des lambeaux du réel, toutes choses qui s’opposent
aux certitudes. Les réalisateurs qui ne doutent pas sont
des réalisateurs de JT. Les véritables documentaristes
n’apportent pas leur savoir lorsqu’ils tournent : ils
découvrent
et comprennent par le fait même de filmer. Même si leurs
films sont préparés, scénarisés, les
lieux et les personnages "castés", lorsque la caméra
tourne ils repartent à zéro et oublient tout. Car
c’est en tournant que la caméra révèle
les choses, que des évènements adviennent par le seul
fait de filmer. Rejeter l’imprévisible, refuser ce
qui est provoqué par la présence du filmeur, c’est
faire du JT, c’est mentir. Le vrai documentariste recherche
ces incertitudes, sort des répétitions pour découvrir,
prend le risque de s’écarter de son projet, de sa vision
des choses. Un documentaire ne s’écrit pas, il se vit.
Dire que Flaherty ou Perrault ne sont pas des documentaristes car
ils demandent aux gens de mimer des gestes, de refaire des scènes,
de jouer, est une aberration totale. La prétendue objectivité
du documentaire n’existe pas. Cacher ce fait est le plus grand
des mensonges et c’est toute la philosophie des reportages
télé. Assumer le "je", se montrer à
l’image (Cavalier, Varda), être dans son film, être
au monde, voilà où se situe la plus belle des vérités.
Un documentariste doit assumer ses mensonges et ceux des personnes
filmés. Perrault ramène plein de petits mensonges
sur les habitants de l’Île-aux-coudres, mais qu’importe
: c’est leur vérité, leur monde. Les éditions
Montparnasse avec cette collection absolument indispensable qu’est
"La Geste cinématographique", rendent compte de
ce mouvement de réalisateurs qui créent leurs films
par le fait même d’actionner une caméra. C’est
bien ainsi qu’il faut comprendre ce titre, "Geste cinématographique".
C’est par le truchement de la caméra que ces artistes
explorent le monde, en rendent compte. Peindre un tableau, écrire
un poème, tourner la manivelle d’une caméra
Bell & Howell ou d’une Arriflex 16mm … il y a à
l’origine de tout acte de création un geste. Ces cinéastes,
Flaherty, Rouch ou Perrault, sont également d’excellents
techniciens, parfois des découvreurs, ils possèdent
une connaissance parfaite de leurs outils. Ils y accordent tous
une grande attention, ressentent le besoin d’en comprendre
les mécanismes. C’est que caméra ou magnétophone,
ces appareils sont leurs yeux, leurs oreilles, l’interface
qui va leur permettre de redécouvrir le monde et de transmettre
cette redécouverte.
Perrault travaille avec Michel Brault, Bernard Gosselin et Jean-Claude
Labrecque. Fidèles chefs opérateurs, ils participent
activement à l’élaboration des films. Michel
Brault, également réalisateur, est un spécialiste
de la caméra légère. La trilogie de L’Île-aux-coudres
est tournée au moyen d’équipements portables,
avec un magnétophone et une caméra très compacts,
silencieux et discrets. C’est la naissance du « Cinéma
direct » (Perrault préférait parler de «
Cinéma vécu ») mouvement qui aura une influence
déterminante sur la geste documentaire et sur le cinéma
en général. Une manière de concevoir un film
en s’imprégnant de l’immédiateté
des actions et des paroles, une forme de cinéma spontané
jamais exploré auparavant.
On
l’a vu, le fait de faire tourner une caméra, un magnétophone,
fait partie pour Perrault de l’acte de création. Le
geste définit l’art cinématographique. Dans
un documentaire, le fait de filmer des gens les transforme d’un
coup en personnages. Devant une caméra qui tourne on joue
un rôle, son rôle, et par ce jeu on se libère.
Une personne filmée se réinvente mais ce faisant se
livre complètement. Perrault le sait très bien et
le moment du tournage est ce moment qui révèle la
vie, comme un bain chimique révèle les images d’une
pellicule. Il révèle des choses sur ses personnages,
sur son sujet, mais aussi sur la personne qui filme. Pourquoi filmer
ceci et pas cela, pourquoi ce sujet ? Le documentaire est un voyage
qui transforme aussi bien le filmeur que le filmé ; et ce
flux entre deux pôles, déclenché par la caméra,
ne serait rien sans le public, lui aussi acteur à part entière
de la geste documentaire. C’est parce que l’on se sait
filmé, et donc bientôt vu, que l’on se met à
jouer devant la caméra. Le cinéma documentaire a ceci
d’unique qu’il propose un dialogue entre le cinéaste,
l’objet de son film et le destinataire. Chacun apporte, prend,
transforme l’autre. Pour le réalisateur, filmer est
une révélation, une manière de découvrir
ce que l’on n’avait pas vu, ce que l’on n’avait
pas imaginé. Perrault fait partie de ces artistes qui refusent
de filmer ce qu’ils ont imaginé, tout beau, tout propre,
maîtrisé, il fait partie de ces cinéastes qui
à un moment décident de lâcher prise, de vivre
une expérience, de voyager dans des territoires inconnus
et d’y amener le spectateur. C’est peut-être la
différence entre un artiste et un auteur. L’artiste
teste son monde, l’auteur le crée. L’artiste
a besoin de faire pour découvrir ce qui va advenir, l’auteur
voit d’abord et fabrique ensuite.
Pour la suite du monde démarre par quelques
scènes qui illustrent parfaitement le dispositif cinématographique
de Perrault. Ce sont d’abord des mots qui réveillent
le passé et se confrontent au présent. Des vues de
pêcheurs et des côtes de l’île sont ainsi
doublées par la lecture d’un texte de Jacques Cartier
où l’explorateur décrit sa découverte
de l’Île-aux-coudres, du nom des arbres qui la couvrent.
Ce sont ensuite des hommes qui parlent de la création de
la lune, histoire d’ancrer encore un peu plus la temporalité
du film dans quelque chose de plus grand, de plus imposant et éternel.
Et parlant de la lune, Perrault finit par la filmer. Les mots de
ces hommes viennent de plier l’image et de forcer la représentation
de la lune à l’écran. Les mots créent,
les mots appellent l’image.

En demandant aux habitants de remettre en pratique la pêche
au marsouin, pêche typique de l’île mais abandonnée
depuis des décennies, Perrault fait écho à
L’Homme d’Aran de Flaherty. Le début
du film est fait de discussions autour du bien-fondé de ranimer
cette pratique et de la manière de s’y prendre, toutes
choses qui restaient hors champ dans le film de Flaherty. Ce qui
intéresse avant tout Perrault, c’est la réaction
des habitants à la proposition qui leur est faite de réveiller
le passé, d’interroger les anciens, de discuter de
leurs méthodes et ce faisant de renouer avec l’histoire
de leur île. Le film est une suite d’échanges
entre les générations de l’île, entrecoupés
de scènes de la vie quotidienne qui prennent, par le surgissement
d’histoires du passé, une sorte d’intemporalité.
Toute l’île fait un grand retour en arrière.
On s’engueule, on se fâche, on cherche, on argumente…
la vie tourne autour d’un échange de paroles, chacun
y va de son idée, de son savoir, de son ressenti… et
la vie de palpiter, de déborder du film. La pêche en
elle-même n’est presque plus qu’un argument, jusqu’à
ce que le premier marsouin ne se prenne dans un piège: «
Y a trente-huit ans que je t’ai pas vu mon vieux !
» dit, hilare,
un
ancien lorsque le premier marsouin se prend dans les pièges.
Lorsque le gros animal d’un blanc d’albâtre est
capturé, c’est le passé qui prend forme. Après
l’attente, les discussions sur la façon de mettre en
place cette pêche, l’arrivée du blanchon fait
que le passé d’un coup réinvestit le présent.
Plus tard dans La Bête lumineuse, Perrault
filmera la chasse à l’Orignal. Ce n’est pas un
hasard si le cinéaste a par deux fois filmé des chasses.
On sait comment les premiers hommes arrivèrent au langage
par la nécessité de nommer les objets de leur subsistance.
D’abord par des peintures rupestres, des sculptures, puis
des mots et enfin un langage permettant de signaler la présence
du gibier et plus tard de conter des récits épiques
de chasse afin de rassurer des populations souvent affamées.
Le cinéma léger trouve sa juste expression dans la
façon qu’a le cinéma de Perrault de s’envoler.
La caméra court dans les herbes d’un champ, elle survole
la surface de l’eau comme un oiseau pêcheur, elle suit
des attelages de chevaux en course… liberté de mouvement
pour un cinéma qui s’affranchit des contraintes. Un
cinéma de griserie et de plaisir.
La poésie est particulièrement prégnante dans
Le Règne du jour. Le dispositif, très
simple, met en parallèle la vie au Québec et celle
de cette région du Perche où les Tremblay se rendent
en pèlerinage. « Vu que c’est demandé
par un Tremblay… et que c’est pour aller voir des Tremblay
»… après quelques hésitations, Alexis
accepte la proposition de se rendre en France pour rencontre leurs
cousins du continent, remonter à la source de la famille
et se faisant de l’histoire de l’Île-aux-coudres.
Accompagné de sa femme Marie, de Léopold et de son
épouse, les voici partis à la recherche du berceau
des Tremblay. Ce passé passe d’abord par des traces
écrites, actes de naissances, de mariages, éléments
éparses de la vie de Pierre, le premier des Tremblay qui
partira au Québec. Mais ces documents disent peu de choses
sur l’histoire des Tremblay, ils manquent de vie, de sève.
Alexis recherche des traces qui éveilleraient quelque chose
: les ruines d’une ferme ayant appartenu aux premiers Tremblay,
un champ qu’ils ont cultivé. Mais à leur contact,
le passé ne s’incarne toujours pas. Il faut que la
parole, de nouveau, investisse le film pour que la vie de nouveau
déborde. C’est Grand Louis et Alexis, formidables conteurs.
C’est une poésie qui naît des mots, des expressions,
des accents : la pitoune ou le radoub là bas au Québec,
« c’est pas de la charpette ! » ou une
tance dans le Perche. Ces langues qui se répondent, ces mots
qui se rencontrent créent cette rencontre à laquelle
nous invite Perrault. Ce sont également des chansons, les
unes québécoises sur le voyage en France, les autres
françaises sur les cousins canadiens. Des paroles se croisent,
des rythmes se répondent, des cultures se parlent au-delà
des océans.
Perrault ne réalise pas un film nostalgique sur une mère
patrie fantasmée, il met en place un dialogue entre les deux
pays. Après avoir relié l’île à
son histoire, à ses traditions, Perrault tisse un lien non
plus seulement temporel mais également géographique
entre les habitants de l’île et leur passé. Un
lien culturel également. Ainsi les Tremblay et les habitants
de la Normandel comparent leurs modes de vie. En Normandel les fermes
sont louées, alors que tous sont propriétaires à
l’Île-aux-coudres. Il y a des tracteurs, mais pas d’eau
courante partout. Les enfants sont plus « portants »
en France qu’à l’Île, on ne tue pas le
cochon de la même manière. Mais ces différences
ne font que les rapprocher. Paysans du Perche ou paysans de l’île,
ils conçoivent leur métier, leur rapport à
la terre de la même façon. Perrault nous montre comment
ces paysans qui se rencontrent prennent conscience d’appartenir,
d’un bord à l’autre de l'Atlantique, à
une même classe sociale. Ceci passe parfois par des détails
(la vessie de cochon utilisée pour faire des blagues à
tabac des deux côtés de l’Atlantique), mais c’est
en profondeur que l’on ressent les liens étroits entre
ces hommes et c’est le langage qui une fois de plus les rapproche.
Lorsque les Tremblay vont assister à une chasse à
courre à l’invitation d’un garde-chasse, ils
n’apprécient guère ces aristocrates qui ne daignent
même pas leur adresser la parole. Ils sont surpris d’entendre
le garde-chasse leur raconter comment ces grandes familles furent
décimées lors de la Seconde Guerre mondiale, nombre
d’entre elles s’étant illustrées dans
la résistance. Le garde-chasse lui-même, prisonnier
au camp de Buchenwald, fut témoin de la manière dont
certains de ces aristocrates, arrêtés et envoyés
dans le même camp, ne purent survivre. Repliés sur
eux-mêmes, préférant se retrouver entre gens
de leur rang, car ayant du mal à converser avec des ouvriers
ou des paysans, ils ne purent apprendre des autres quelques rudiments
leur permettant d’avoir une chance de survivre.
Ce
retour vers le passé (la vie des ancêtres Tremblay,
la guerre, Jacques Cartier, des photos de Marie jeune…) est
comme un refuge pour Alexis, terrassé par son incompréhension
du monde moderne et par la peur du futur. Sa manière de rejeter
un présent qu’il ne comprend pas (« Le peuple
est à la folie Marie ! Le luxe… mais on vit moins bien
qu’avant je te dis ! ») entraîne d’innombrables
bagarres avec Léopold. Marie explique qu’« il
a toujours été vieux… alors avec l’âge…
». Le film est construit sur des échos, des éléments
qui se répondent, font musique. Le montage nous transporte
de l’Île-aux-coudres à la France, des Tremblay
en France à leurs préparatifs du voyage ou leur retour
sur l’île, des habitants du Perche à ceux restés
sur l’Île-aux-coudres, le tout au gré des paroles
qui surgissent devant la caméra. Très découpé,
Le Règne du jour rapproche ainsi les deux
pays, les deux cultures, abrogeant les frontières et les
milliers de kilomètres par la grâce du montage, réinventant
un territoire commun aux hommes. Le film, en accompagnant le langage
et les mots, les pensées et les souvenirs des personnages,
virevolte, prend constamment des chemins de traverse, des sentiers
buissonniers. La liberté du film nous fait éprouver
une joie immense, nous fait renouer avec le plaisir de la découverte.
Plus social, Les Voitures d’eau dresse un
portrait de la pêche à la fin des années 60.
Les goélettes en bois, qui ont permis la navigation sur le
Saint Laurent, disparaissent au profit de bateaux en fer, moins
coûteux et plus rapides. La pêche traditionnelle entre
dans le passé, la mémoire. Les habitants de l’île
retapent leurs voitures d’eau dans l’espoir de leur
faire passer encore quelques saisons de pêche. Léopold
commande à Eloi un canot à l’ancienne. Passage
superbe où dans un atelier les discussions vont bon train
sur la fabrication du modèle : « il est encore
rough », « il a pas assez de tonture »,
« il va frégatter du haut », «
le canot de Ti-Georges, il était rébecca
», « siffleux, tu va barbotter par l’arrière
! »… chacun y va de ses conseils, de son expérience,
chacun creuse sa mémoire à la recherche des recettes
d’antan. Ce passé revient par la petite porte alors
que Perrault filme la fabrication d’une réplique de
La Grande Hermine de Jacques Cartier (Perrault refera en 1984 le
voyage de Cartier dont il tirera un film, La Grande allure),
Cartier dont la figure était déjà évoquée
dans Le Règne du jour à l’occasion
du passage à Saint Malo des Tremblay et dont les écrits
ouvraient Pour la suite du monde.

Perrault filme un monde confronté au présent, les
bouleversements apportés par une économie toujours
plus capitaliste qui entraîne parfois des grèves, comme
à Trois-Rivières où les caboteurs de l’Île-aux-coudres
amènent la pitoune (le bois de pulpe), mais qui plus généralement
plonge dans le désarroi une classe ouvrière qui, comme
toujours, est la seule à subir « l’inévitable
marche du monde ». Qu’est-ce qui attend ce peuple ?
Comment vit-il l’entrée dans une nouvelle ère
? Comment survivre ?
Ce
capitalisme de plus en plus sauvage entraîne la fin d’un
mode de vie traditionnel. Perrault filme les tensions qui en découlent
et en parallèle la résurgence d’un processus
identitaire. Le Québec est une région très
attachée à son identité comme en témoigne
les incessantes discussions sur l’autonomie. Un pays, c’est
une invention, c’est une entité qui existe car à
un moment elle a été nommée. D’où
l’importance que revêt pour Perrault l’idée
de Pays, dont témoigne Un pays sans bon sens !
(1970) où il évoque le séparatisme québécois.
Perrault est ainsi l’une des figures majeures de l’identité
québécoise et son oeuvre cinématographique
accompagne un mouvement politique, se fait témoin de l’élaboration
d’une identité, participe à cette construction.
Il filme la naissance d’une conscience politique, sa structuration,
la manière dont le peuple se l’accapare par la prise
de parole, la prise de position. C’est aussi le sujet de L’Acadie,
L’Acadie ! dans lequel le cinéaste suit une
révolte d’étudiants. « Y’a un
malentendu… un malaise. Surtout dans notre groupe »,
« On est représentés par personne, notre
groupe n’est pas assez important » dit Laurent
Tremblay, Plus tard, autour d’une table, la discussion va
bon train sur les raisons qui font que le gouvernement ne s’occupe
pas du sort des radoubeurs de l’Île-aux-coudres. Eloi
explique que pour lui : « on a pas eu la base de la vie.
On est supposé aller à l’école et être
instruit pour pouvoir s’expliquer dans la vie (…).
Le gouvernement ne sait pas qu’on existe. On a un trouble
nous autres, on est pas capable d’aller le dire. »
La fin des caboteurs en bois marque la fin d’une époque,
la fin d’un savoir qui n’appartenait qu’à
eux, ces pêcheurs de l’île qui ne s’imaginent
pas abandonner leur univers, aller travailler au bord de l’eau,
« Ce n’est pas ma ligne ! » Parole et
savoir caractérisent une classe sociale. Cette expérience
qui ne passe que par le contact de l’autre, le partage, l’oralité,
fait la force et la faiblesse des classes populaires. Une solidarité,
une conscience que tout bouleversement technologique vient mettre
à mal. Perrault ne fait pas de passéisme, pour preuve
les incessantes querelles entre les anciens et les jeunes qui parsèment
le film. Le monde moderne est soumis à un capitalisme sauvage
qui force les cadences jusqu’à la folie mais le monde
des anciens était miséreux, demandait un travail surhumain
pour arracher de la terre une bouchée de pain. Si les vieux
sont déjà hors du monde moderne, les jeunes peinent
à s’y accrocher. La classe ouvrière reçoit
de plein fouet une modernité imposée, que ses modestes
revenus lui empêchent de suivre. Obligés de pêcher
avec des bateaux rafistolés, ils ne peuvent affronter la
concurrence et utiliser des techniques de pêche plus modernes.
Perrault raconte la disparition des anciens, et l’érosion
de la génération la plus jeune de l’Île-aux-coudres.

A travers cette trilogie, Pierre Perrault ne témoigne pas,
mais donne la parole à un peuple qui « cherche
à prendre pied dans un présent convoité par
les marchands d’images et les fabricants de savon. »
Face aux images mortifères et aux propos figés, Perrault
oppose un cinéma de la vie. Un cinéma qui palpite,
libre et frondeur, un cinéma de la poésie et des mots.
(1) « Cinéastes
du Québec » N°5, 1970, extrait cité
par Jean-Pierre Jeancolas dans Positif n°464, octobre 1999.