Qu’est-ce
qu’un cinéaste ? Un réalisateur ? Un metteur en
scène ? Un « auteur » ? Les débats autour
de cette affaire n’ont jamais cessé d’agiter le monde
de la cinéphilie. Et lorsque les réponses, souvent contradictoires,
fusent et démontrent que l’intitulé de la question
ne parvient pas toujours à dénouer les mystères
de la création cinématographique, le spectateur n’est
pas plus avancé. Bien sûr, des personnalités fortes
- même entourées d’une équipe artistique de
très haute volée - ont toujours su imprégner de
leur marque des films à tel point que la paternité de
leurs œuvres ne souffre d’aucune discussion. Mais qu’en
est-il des autres, noyés dans la masse des productions ? Sont-ils
condamnés à occuper des strapontins dans les souvenirs
des cinéphiles, quand bien même leurs réalisations
témoigneraient régulièrement d’une très
grande maîtrise des outils cinématographiques ? Et comment
considérer ceux dont on ne retient quasiment jamais les noms
et dont les films hantent pourtant nos mémoires. Robert Wise
étaient de ces hommes-là. Et pour ne pas entrer dans un
débat inutile, on préférera utiliser un terme américain
qui peut apparaître un peu plat, a une parenté avec notre
expression française de « cinéaste » et dont
la modestie apparente peut cacher une réelle dévotion
à son art :le « filmmaker ». Robert Wise, outre qu’il
était l’un des tout derniers représentants de l’âge
d’or hollywoodien, fut l’un des plus grands filmmakers de
Hollywood. Il vient de s’éteindre le 14 septembre 2005
à l’âge de 91 ans et laisse derrière lui quelques
œuvres inoubliables tant par leur facture visuelle que par leur
ambition sociale et culturelle.
Ainsi, il n’est pas évident de tracer des parallèles
entre les différentes productions de cet immense artisan du cinéma,
les fameuses thématiques tant mises en avant dans les critiques
ne s’offrent pas telles des proies faciles à notre regard
d’analyste. Et pourtant… S’il y a bien un trait caractéristique
présent dans l’œuvre de Robert Wise, c’est son
attachement à la condition humaine, l'observation et la critique
des phénomènes politiques, sociaux et historiques auxquels
ce dernier est confronté dans son existence. Et la grande force
de Robert Wise est d’avoir presque toujours su intégrer
ces nobles préoccupations dans des films à vocation spectaculaire
qui avaient pour but premier de divertir le public. Certes, Wise ne
fut pas le seul cinéaste à manifester ce type de volonté,
mais peu d’artistes de son calibre s’y sont attelés
avec autant de réussites dans tous les genres cinématographiques.
De l’univers interlope du film noir et des tréfonds de
l’âme humaine (Criminal Court, Né
pour tuer, The Captive City et surtout Le
Coup de l’escalier avec son traitement indirect du racisme)
jusqu’à la science fiction métaphysique (Star
Trek The Movie), en passant par le western à la tonalité
assez sombre (Ciel rouge, La Loi de la prairie)
la condition des marginaux et des immigrés dans notre société
occidentale traduite par la violence et la
confrontation
des corps (Nous avons gagné ce soir, Marqué
par la haine, West Side Story), la satire
politique (Something for the Birds), le « Woman’s
Picture » (Secrets de femmes, Femmes
coupables), le regard incisif sur les arcanes du pouvoir (La
Tour des ambitieux), le pacifisme clairvoyant mais désenchanté
et le danger des armes de destruction massive (Le Jour où
la Terre s’arrêta, Le Mystère Andromède),
la comédie de mœurs (Cette nuit ou jamais),
le film de guerre nerveux dépourvu de tout manichéisme
(Les Rats du désert, Destination Gobi,
L’Odyssée du sous-marin Nerka) qui rejoint
parfois la fresque historique ample et désespérée
(le superbe La Canonnière du Yang-Tsé),
la peine de mort (Je veux vivre !), le drame romantique
(le méconnu et émouvant Deux sur la balançoire,
le modeste Brève rencontre à Paris),
le film d’aventures historique (les très moyens Hélène
de Troie et Odyssée du Hindenbourg)
la comédie musicale d’une grande modernité par son
approche formelle et son ancrage dans une perspective sociale et/ou
historique (West Side Story bien sûr, La
Mélodie du bonheur, Star) et le film
d’épouvante (Le Récupérateur de cadavres,
le génial La Maison du Diable, l’effrayant
mais inégal Audrey Rose). La plupart des titres
parlent d’eux-mêmes ; si la carrière de Robert Wise
demeure inégale, elle reste éminemment riche en grands
films et quelques chefs-d’œuvre indémodables.
Robert Wise, enfant de la Grande Dépression, dut cesser ses études
et suivit son frère employé à la RKO. Il entra
à dix-neuf ans dans le département montage du studio et
dut s’occuper de maintes petites taches peu glorieuses en tant
qu’assistant débutant. Il fit son apprentissage du montage
en se consacrant à la musique et aux effets sonores (il travaillât
sur Top Hat, Le Mouchard et La
Joyeuse divorcée). S’ennuyant dans ce domaine,
il eut l’audace de demander à son supérieur de passer
au montage image. C’est ainsi qu’il fit ses preuves dans
l’assistanat auprès d’un grand professionnel avant
de devenir enfin chef monteur. Après cinq films, il se retrouva
au générique de Citizen Kane (1941) (grâce
auquel il reçut une nomination aux Oscars) et poursuivit sa collaboration
avec Orson Welles avec La Splendeur des Amberson (1942),
une « collaboration à distance » car le Studio fit
remonter le film suite à des projections tests catastrophiques,
alors que Welles se trouvait en repérages à l’étranger.
Robert Wise passa à la réalisation en 1944 en remplaçant
le réalisateur Gunther von Fritsch sur le plateau de La
Malédiction des hommes-chats, une « fausse »
suite de La Féline de Jacques Tourneur. Ce faisant,
il entre dans l’écurie Val Lewton pour qui il réalise
le singulier Récupérateur de cadavres
(The Body Snatcher, 1945) avec Boris Karloff et Bela
Lugosi. Wise devient définitivement un « filmmaker »
et gagne peu à peu en assurance puisqu’il sera souvent
à l’origine de ses projets filmiques. Influencé
par Orson Welles, pour qui il voue une admiration sans bornes, il s’intéresse
à la carrière d’autres grands cinéastes pour
qui il a un profond respect : William Wyler, John Ford ou Joseph L.
Mankiewicz. Un fois sa carrière lancée, il aura la chance
d’évoluer au sein du système des studios sans pâtir
de ses mauvais aspects (dictature des producteurs, licenciements, remontage
des films) et finira même par devenir son propre producteur.

La
grande variété des genres cinématographiques abordés
par Robert Wise rend ardu la mise en perspective d’un style visuel
affirmé. Ce cinéaste déjoue ainsi les schémas
traditionnels de l’analyse de films (dont nous sommes parfois
tous à la fois les victimes et les fautifs) car ses meilleures
réalisations - le survol de sa filmographie démontre que
les grands films l’emportent largement sur les médiocres
- brillent d’un éclat aussi fort que les plus grandes œuvres
de ses contemporains bien plus célébrés par la
critique. Les préoccupations politiques mentionnées plus
haut, l’étude détaillée du milieu social
décrit par le scénario (Wise était également
connu pour effectuer des recherches précises sur les sujets qu’il
devait traiter), alliées à son sens du découpage
et de l’espace (cf. West Side Story ou Le
Coup de l’escalier) et du rythme du à ses talents
de monteur (cf. Nous avons gagné ce soir ou
Marqué
par la haine ou Star !). Toutes ses grandes
productions semblent avoir trouvé le meilleur traitement possible
selon la thématique abordée. Si cet aspect de son travail
n’indique pas directement l’empreinte d’un «
auteur », elle démontre néanmoins une mainmise exceptionnelle
sur son sujet qui fait de Wise l’un des meilleurs « artisans
» américains (à l’instar d’un Richard
Fleischer), qu’il conviendrait de réévaluer et ne
plus considérer comme un « technicien doué »
(une expression à la limite de l’injure). Un artisan qui
ne craint pas de surprendre son public par quelques expérimentations
formelles qui tiennent à la fois de l’ambition artistique
et d’un certain sens de la pédagogie : Le Mystère
Andromède (The Andromeda Strain, 1971)
en est peut-être le meilleur exemple. De même, Robert Wise
fut le seul cinéaste à oser mêler le style de Orson
Welles à celui de Alfred Hitchcock pour l’un de ses chefs-d’œuvre
: La Maison du Diable (The Haunting,
1963), qui témoigne d’autre part d’une réelle
originalité dans son traitement sonore (ses jeunes années
de formation à la RKO y sont sans doute pour beaucoup).
Les
nombreux hommages qui ne tarderont pas à affluer risquent dans
la grande majorité des cas de se limiter à la célébration
de La Mélodie du bonheur (The Sound
of Music, 1964) et surtout de West Side Story
(1961). Il n’est pas dans la volonté de cet article de
minimiser l’importance de ces deux films magnifiques. Sur un plan
historique comme artistique, West Side Story est l’exemple
le plus convaincant de l’apparition de la modernité dans
la comédie musicale américaine ; l’osmose entre
la chorégraphie de Jerome Robbins et la mise en scène
de Wise atteint une perfection plastique et rythmique jamais égalée.
(Le Dictionnaire du Cinéma de Jean Tulard consacré
aux réalisateurs écrit que « West Side Story
est surtout un film de Robbins. » Cette assertion d’une
bêtise confondante montre - mais est-ce encore utile ? - que cet
ouvrage n’a d’autre fonction que de servir d’annuaire,
fort utile au demeurant). Il s’agissait plutôt ici, en plus
de rendre un hommage mérité à un grand homme de
cinéma qui eut une belle et longue vie, de considérer
succinctement son œuvre comme un ensemble plutôt que d’en
dégager deux ou trois films susceptibles de masquer une carrière
exemplaire. Il aura peut-être du fallu attendre la disparition
de Robert Wise pour que ce cinéaste obtienne enfin la reconnaissance
artistique tant attendue.
Roy Neary