Un
rapide tour sur la toile suffit pour prendre le pouls de la popularité
de Dudley Moore et Peter Cook. Une célébrité
certes circonscrite à la seule Grande-Bretagne, dont ils furent
les trublions les plus célèbres avant l’arrivée
fracassante des Monty Python, mais qui semble ne pas devoir faiblir
avec les années. Au point d'escamoter purement et simplement
le nom de Stanley Donen de la plupart des articles anglais consacrés
à l’unique collaboration du duo avec Donen. C’est
dire si Pete N’ Dude, nom de scène de la paire comique,
sont bel et bien les véritables stars de Bedazzled
(Fantasmes en français, auquel nous préférons
le titre anglais) : auteurs, scénaristes, compositeurs, ils
sont quasiment de chaque plan. C’est dire aussi, donc, s’il
convient d’être amateurs des deux comédiens pour
profiter pleinement de leurs petits délires.
Hormis quelques seconds rôles discrets dans Princess
Bride, Supergirl, Great Balls of
Fire ou Elémentaire mon Cher… Lock Holmes
(titre débile, excellent film), le moins qu’on puisse
dire c’est que Peter Cooke, âme et principal "créatif"
du duo, n’aura guère laissé de trace dans l’histoire
du cinéma : décédé en 1995, il restera
donc surtout dans les mémoires pour son duo avec Dudley Moore,
qui dynamita les planches puis les plateaux de télé
britanniques de 1964 à 1974. Dommage et d’autant plus
frustrant que son interprétation du Diable est un monument
de drôlerie… Son acolyte, lui, eut plus de chance, et
son nom évoque encore aujourd’hui vaguement quelque chose
aux cinéphiles du monde entier - ne serait-ce que pour ses
deux collaborations avec Blake Edwards : Ten et Nicki
+ Maude - sans oublier évidemment le film qui nous
intéresse ici, et dans lequel l’acteur excelle. Pour
le reste, la filmographie de Dudley Moore navigue entre l’insignifiant
et le franchement raté et l’on soupçonne le sosie
anglais de Michel Sardou d’avoir poussé la ressemblance
avec son double français jusqu’à calquer la hauteur
de ses talonnettes et l’insignifiance de son œuvre sur
notre Michel national.
Tableau peu avenant donc… et pourtant, Bedazzled
est une heureuse surprise au regard des carrières respectives
de Pete N’ Dude. Revisitant avec irrévérence le
mythe de Faust, le duo s’offre ici un film à sketch qui
évite avec finesse les écueils d’un genre qui
faisait alors florès dans les salles. Grâce notamment
à des passages de relais entre les épisodes aussi réussis
qu’efficaces, le film se tient, sans éparpillement ni
dispersion inutiles : les intermèdes aussi drôles et
enlevés que la plupart des sketchs, offrent au film un point
d’équilibre assez miraculeux pour le genre. Brillamment
dialogué (on vous laisse la découverte de la formidable
réplique d’Eleanor Bron, serveuse dans le restaurant
où officie Dudley Moore, lorsque l’envoyé de Scotland
Yard lui demande la dernière chose que lui ai dit l’infortune
cuistot avant de se suicider), multipliant les clins d’œil
à l’actualité et au cinéma ("It's
the standard contract. Gives you seven wishes in accordance with the
mystic rules of life. Seven Days of the Week, Seven Deadly Sins, Seven
Seas, Seven Brides for Seven Brothers*...") et jouant à
merveille de la satire, le duo dézingue à tout va. Religion,
star-system, classes sociales, police : tout y passe jusqu’à
un épilogue détonnant, et étonnant de clairvoyance
dans ses pessimistes prévisions. C’est dans ces moments
que le film prend vraiment son envol, atteignant ici et là
un degré d’absurde proprement réjouissant. La
meilleure scène du film, satire grinçante de la religion,
anticipe même avec quelques mois d’avance l’éclosion
des Monty Python, qui n’auraient renié en rien la folie
de ces nonnes en trampoline.
Le film n’est malheureusement pas totalement à la hauteur
de cette hilarante scène, et souffre parfois d’un certain
manque de rythme, malgré ses enchaînement trépidants
et bien huilés. Les séquences mêlant nos deux
héros aux sbires de Satan - Avarice, Gloutonnerie et Vanité
notamment - traînent ainsi en longueur… et il en va de
même pour la scène la plus célèbre du film,
qui servit d’argument marketing appuyé au film (même
aujourd’hui, Carlotta s’en sert encore pour promouvoir
son DVD) et qui n’est finalement qu’un vague prétexte
à nous dégainer une Raquel Welch tout seins dehors.
Malgré leur érotisme léger et l’abattage
de l’actrice, ces cinq petits minutes comptent parmi les plus
faibles et les moins bien écrites de toute la carrière
de Donen.
Donen
justement… Adulé par la fine fleur de la critique française,
de Lourcelles ("parmi les moments les plus irrésistiblement
comiques du cinéma de ces trente dernières années")
à Tavernier ("Bedazzled, bien que
moins spectaculaire que Voyage à Deux, est
encore plus réussi") en passant par Marc Cerisuelo
(cf. les bonus du DVD), son Bedazzled est parfois
considéré comme l’un de ses meilleurs films -
Donen lui même estimait d’ailleurs que c'était
son long métrage le plus abouti. Pourtant, sans faire injure
au propre jugement de l’artiste sur son œuvre, on lui préférera
nettement une grosse poignée de films piochés dans sa
filmographie, ne serait-ce qu’à cause des griefs émis
ci-dessus. Reste que si l’on fait fi de ces quelques problèmes
de rythme, de l’inégalité de l’interprétation
(Moore et Cook à leur meilleur, Eleanor Bron fade et insipide)
et de gags parfois foireux ou répétitifs, Bedazzled
est bel et bien signé Donen. Sa patte est là : sens
de la chromatique (tant dans les décors flamboyants que dans
la beauté des centaines de costumes), virtuosité de
la bande-son, éclat du générique, rapidité
du mouvement et du montage, perfection du détail (magnifique
utilisation de la profondeur de champ, qui dissémine les gags
dans le plan)… Donen confirme - et sa parodie de Top of the
Pops en est la preuve ultime - qu’il est bel et bien le cinéaste
pop par excellence. Et qu’en la matière, aujourd’hui
encore, il reste indépassable.
Mal remaké il y a quelques années par le pourtant talentueux
Harold Ramis (Un jour sans fin), Bedazzled
est en effet trop ancré dans son époque et son décor
pour pouvoir traverser la Manche ou l’Atlantique sans dommages.
Bedazzled, c’est 68, le Swinging London, les
Beatles, l’église anglicane & George Orwell ("Big
Sister is watching you"), Agatha Christie (délicieux
et fugace gag dans les locaux de Satan), les fish and ships, Trafalgar
Square, Scotland Yard et le délicieux accent suranné
de Peter Cook.
Un
monde que Donen le californien n’eut pas le moindre mal à
croquer, de la même façon qu’il peignit sans peine
la France des chemins de traverse dans Voyage à Deux.
Etonnant de modernité, tant dans ses décalages que dans
ses discrètes innovations (le film alterne dessin animé,
séquences en noir et blanc et multiples sauts de puces spatio-temporels,
jusqu’à une douche froide finale plus qu’insolite),
Bedazzled n’a peut-être pas la magnificence
des grands chef-d’œuvres du réalisateur de Singin’
in the Rain. Il n’en reste pas moins un spectacle réjouissant,
emportant ses menus défauts dans un tourbillon virtuose et
éblouissant.
* Seven Brides for Seven Brothers,
aka Sept Femmes pour Barberousse, comédie
musicale adaptée au cinéma par… Stanley Donen.
Et chroniquée
par Jeremy Fox sur Classik.