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Réalisateur : Jean Renoir
Avec : Nora Grégor, Paulette
Dubost, Mila Parély, Marcel Dalio, Julien Carette, Roland
Toutain, Gaston Modot, Pierre Magnier, Jean Renoir
Scénario : Jean Renoir avec
la collaboration de Karl Koch
Musique originale : Roger Desormière
Directeur de la photo : Jean Bachelet
France – 1939 - ...'
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Criterion
Zone 1 (All)
Noir et Blanc
106 mn
Format cinéma : 1,37
Format vidéo : 4/3
Langues : français en mono 1.0
Sous-titres : anglais |


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Le
riche marquis de La Chesnaye organise une partie
de chasse sur ses terres en Sologne. Il convie ses amis fortunés
dans son château de la Colinière pour le week-end.
André Jurieu, l’aviateur accueilli en héros
qui vient de traverser l’Atlantique en solitaire pour
l’amour de la naïve Christine, la marquise de La
Chesnaye, est terriblement déçu de l’absence
de cette dernière à l’aérodrome,
et tente par la suite de mettre fin à ses jours. Son
ami Octave, également familier du marquis, fait alors
inviter Jurieu au château, scellant ainsi malheureusement
son destin. |
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Se
confronter à une œuvre telle
que La Règle du Jeu, plus de soixante ans
après sa première sortie en salles, et suite
aux centaines d’analyses et de commentaires éclairés
venus des quatre coins du monde, n’est pas une tâche
facile. Le chef-d’œuvre de Jean Renoir, régulièrement
placé dans les listes des plus grands films de l’histoire
du cinéma, en impose donc par sa stature et sa renommée.
Pourtant, loin d’apparaître comme un objet froid
et distant, le film en lui-même s’offre comme
un pur délice, brillant, léger et piquant,
un spectacle intelligent et enlevé qui procure un
plaisir des sens immédiat avant de fournir son lot
de richesses thématiques et un sentiment diffus d’éternité
grâce à son mélange de comédie
et de tragédie. C’est d’ailleurs ainsi
que le film a été pensé, comme un "drame
gai", selon les propres termes de son réalisateur.
Cependant, avant de connaître un succès critique
et populaire d’envergure avec les années, La
Règle du Jeu souffrit de mille maux, entre la
désaffection du public et de la critique dès
sa première semaine d’exploitation et les attaques
contre son intégrité (multiples remontages
et destruction du négatif original). Un film maudit
qui attendra près de vingt-cinq ans avant de briller
de son plus bel éclat.
A la fin des années 1930, Jean Renoir
reste sur des succès critiques et commerciaux retentissants.
Après avoir adapté magistralement Gorki avec
Les bas-fonds (1936) et Zola avec La bête
humaine (1938), puis s’être fait le chantre
de l’esprit du Front Populaire avec des films qui
regardaient vers l’avenir avec espoir comme La
vie est à nous (1936) ou bien La Marseillaise
(1938) (malgré l’échec public de
ce dernier), et enfin réalisé cette œuvre
pacifique et bouleversante que fut La grande illusion
(1937), Mais Renoir voit le monde entrer dans une période
sombre et agitée. En cette année 1939, la
guerre, inévitable, approche et les sociétés
démocratiques européennes (et la France en
particulier) sont victimes de troubles intérieurs
et surtout d’une atonie suicidaire. « Je l’ai
tourné entre Munich et la guerre et je l’ai
tourné absolument impressionné, absolument
troublé par l’état d’une partie
de la société française, d’une
partie de la société anglaise, d’une
partie de la société mondiale. Et il m’a
semblé qu’une façon d’interpréter
cet état d’esprit du monde à ce moment
était pr écisément
de ne pas parler de la situation et de raconter une histoire
légère, et j’ai été chercher
mon inspiration dans Beaumarchais, dans Marivaux, dans les
autres classiques de la comédie. »1
Plus lucide que jamais, le cinéaste va matérialiser
ses angoisses sous la forme d’un film somme visant
à dépeindre l’état déliquescent
du système petit-bourgeois replié sur ses
valeurs dépassées, sûr de son bon droit
et vivant quasiment en autarcie. « Le côté
symbolique du film, c’était quelque chose que
je portais en moi depuis longtemps et j’avais très
envie depuis très longtemps de faire une chose comme
ça, de mettre en scène une société
riche, complexe et tenez, vous savez quel est le mot, un
mot qui m’a amené peut-être à
faire ce film, […] c’est : "Nous dansons
sur un volcan". Mon ambition en commençant ce
film était d’illustrer "Nous dansons sur
un volcan". »2
Adoptant un ton prophétique similaire à celui
du Mariage de Figaro de Beaumarchais juste avant
de la Révolution Française, La Règle
du Jeu annonce, avec un pessimisme profond et désenchanté,
la fin d’une époque.
« Mon intention première fut
de tourner une transposition des Caprices de Marianne
à notre époque. C’est l’histoire
d’une tragique méprise : l’amoureux de
Marianne est pris pour un autre et est abattu dans un guet-apens
»3 Jean Renoir part
donc de l’œuvre de Musset pour s’éloigner
du réalisme de ses derniers films et pour filmer,
dissimulés sous le vernis de la comédie, des
événements des plus dramatiques. « Travailler
à ce scénario m’a inspiré le
désir de donner un coup de barre, et peut-être
de m’évader assez complètement du naturalisme,
pour essayer d’aborder un genre plus classique et
plus poétique ; le résultat de ces réflexions
a été La Règle du Jeu. […]
Je n’ai pas eu l’intention de faire une adaptation
; disons que lire et relire les Caprices de Marianne,
que je considère comme la plus belle pièce
de Musset, m’a beaucoup aidé. Mais il est évident
que cela n’a que des rapports très lointains
; c’est beaucoup plus pour la conception des personnages
que pour la forme et l’intrigue, que ces auteurs m’ont
aidé. »4
Le cinéaste s’isole pour écrire
le scénario qui comptera plusieurs versions. Il s’adjoint
la collaboration de son ami Karl Koch. Mécontent
du système de production français et du manque
de libertés dont il s’estime être victime,
Jean Renoir va fonder sa propre société de
production, la NEF (Nouvelle Edition Française),
avec cinq associés. Il a pour ambition de produire
deux films par an, et il parvient vite à séduire
plusieurs grands noms de l’époque tels que
Jean Gabin, Julien Duvivier ou René Clair. Mais une
fois l’affaire engagée, les choses se gâtent
et la pré-production de La Règle du Jeu
va connaître des r atés.
Jean Renoir envisage de confier le rôle de la marquise
de La Chesnaye à Simone Simon. Mais celle-ci, non
intéressée, demande trop cher pour la production.
Jean Gabin refuse à son tour le rôle de Jurieu
qui lui était destiné, rôle que reprendra
Roland Toutain. On assiste alors à une valse des
artistes : Marcel Dalio jouera le rôle du châtelain
en lieu et place de Claude Dauphin et Gaston Modot remplacera
Fernand Ledoux. Renoir, qui tient compte du choix des comédiens
pour composer ses personnages, se voit donc obligé
de remanier le scénario. L’anecdote la plus
savoureuse et saugrenue concerne le choix final pour le
rôle de la marquise. Alors que le réalisateur
assiste à une représentation théâtrale
pour voir évoluer une actrice débutante dont
on dit grand bien, il est séduit par une authentique
princesse ayant fui l’Autriche envahie par les Allemands.
Celle-ci, ayant déjà pratiqué la comédie
sous le nom de Nora Gregor, se verra donc octroyer le rôle,
ce qui exigera un énième changement de scénario.
Le cinéaste, déçu par son interprétation,
regrettera plus tard ce choix et se verra dans l’obligation
de donner plus d’importance aux personnages de la
maîtresse de son mari et de la femme de chambre joué
par Paulette Dubost..
Le 15 février 1939, Jean Renoir
et sa petite troupe gagnent la Sologne, lieu choisi pour
le tournage. « La Sologne est une région marécageuse
entièrement dédiée à la chasse.
J’ai horreur de la chasse. Je la considère
comme un exercice d’une cruauté inexcusable.
En situant mon histoire dans les nuées, je me donnais
l’occasion de décrire une partie de chasse.
Tous ces éléments se mélangeaient dans
ma tête et m’incitaient à trouver une
histoire où les utiliser. »5
Le tournage se passe dans de très bonnes conditions,
l’humeur était au beau fixe au sein de l’équipe,
acteurs et techniciens confondus. Renoir est si imprégné
du climat de la Sologne qu’il pense un temps tourner
son film en couleur. Mais le retard pris sur le temps de
travail ne lui permit pas de finaliser l’arrangement
qu’il espérait conclure avec la société
Technicolor. La situation internationale se dégradant
plutôt rapidement (rupture des Accords de Munich,
incorporation de territoires au Reich, mobilisation de l’armée
française), les artistes réunis en vase clos
ont de moins en moins de facilité à s’isoler.
Mais cet éloignement va aussi permettre d’accentuer
le propos du film, à savoir l’autisme d’une
partie de la société, toute recroquevillée
sur ses règles de vies désuètes et
absente au monde qui l’entoure.
La première projection de La
Règle du Jeu a lieu le 7 juillet 1939 dans les
cinémas Colisée (sur les Champs-Elysées)
et Aubert-Palace (sur les Grands Boulevards). Si les spectateurs
de l’Aubert-Palace restent plutôt dans l’expectative
devant ce qu’ils voient, ceux du Colisée sont
fous furieux et manifestent bruyamment leur colère.
Jean Renoir, surpris et profondément ému,
voit se dessiner l’échec de son film. «
Ma stupéfaction fut totale lorsque ce film, que je
voulais aimable, s’avéra agir à rebrousse-poil
sur la majorité des spectateurs. Ce fut une tape
retentissante. Le film fut accueilli avec une sorte de haine.
Malgré les commentaires élogieux, le public
le considérait comme une insulte personnelle. »6
Le croisement déroutant en tre
comédie et drame, la modernité de sa mise
en scène, l’aspect choral du film et la vision
satirique et sombre du propos firent de La Règle
du Jeu un échec commercial sévère.
Cet insuccès occasionna par ailleurs la ruine et
la dissolution de la NEF, sa jeune compagnie de production.
« Dans les premières projections de La
Règle du Jeu, je me sentais assailli de doutes.
C’est un film de guerre, et pourtant, pas une allusion
à la guerre n’y est faite. Sous son apparence
bénigne, cette histoire s’attaquait à
la structure même de notre société.
[…] L’imminence de la guerre rendait les épidermes
plus sensibles. Je dépeignais des personnages gentils
et sympathiques, mais représentant une société
en décomposition. C’étaient d’avance
des vaincus, comme le prince Stahremberg et ces vaincus,
les spectateurs, les reconnaissaient. A vrai dire, ils se
reconnaissaient eux-mêmes. Les gens qui se suicident
n’aiment pas le faire devant témoins. »7
La réaction du cinéaste fut
de demander à ses collaborateurs d’assister
aux projections et de noter les séquences qui posaient
problème au public, afin de les couper. Le premier
montage fourni par Marguerite Renoir faisait 113 mn (celui-ci
ne sera jamais projeté). Le métrage descendit
ensuite à 100 mn après l’intervention
de Jean Jay, le directeur de la Gaumont qui assurait la
distribution du film. Enfin, suite aux coupes diverses et
successives (dont celles de propriétaires de salles),
le film finit par durer 85 mn. « J’essayai de
sauver le film en raccourcissant. Je coupai d’abord
les scènes dans lesquelles je jouai un trop grand
rôle, comme si j’avais eu honte, après
mon échec, de me présenter sur l’écran.
En vrai : le film fut retiré de la circulation, étant
jugé démoralisant. »8
La Règle du Jeu fut en effet vite interdit de
projection sur le territoire français dès
septembre 1939. Pour ajouter à son malheur, le négatif
original fut malencontreusement détruit lors d’un
bombardement allié en 1942. Dès la fin de
la Seconde Guerre Mondiale, les ciné-clubs, dirigés
par des cinéphiles dévoués et dynamiques,
vont jouer un grand rôle dans l’entreprise de
réhabilitation du film en France. Mais ce sont malheureusement
trois copies mutilées qui circulent (94, 85 et 81
mn) jusqu’en 1958. L’année 1959 s’annonce
comme celle de la renaissance. Jean Gaborit et Jacques Maréchal,
créateurs de la société "Les Grands
Films Classiques", dont l’objet est la sauvegarde
et la restauration des grandes œuvres du patrimoine
cinématographique mondial, ainsi que leur distribution
dans les cinémas d’art et d’essai et
les ciné-clubs, vont entreprendre la restauration
de La Règle du Jeu. Assistés par
le monteur Jacques Durand, ils reconstituent le montage
intégral du film à partir de divers documents
(dont certains inédits) et des copies glanées
dans le monde entier. Le long métrage finit par atteindre
106 mn, une durée supérieure à celle
du film sorti en 1939 (mais cette opération se fait
avec le soutien d’un Jean Renoir très ému).
Cette version sera présentée au Festival de
Venise en 1959. Mais ce n’est qu’en 1965, lors
d’une ressortie parisienne, que le film connaît
enfin le succès tant escompté. C’est
que la Nouvelle Vague avait fait son office, d’abord
en tant que journalistes aux "Cahiers du Cinéma"
suivant ainsi l’héritage de André Bazin,
et ensuite en tant que réalisateurs, pour lesquels
Jean Renoir fut l’une des influences majeures. Le
monde avait changé, de même que ses modes de
représentation avec le cinéma en première
ligne. La modernité et l’audace affichées
par La Règle du Jeu avec ses vingt-cinq
ans d’avance éclata au grand jour pour un public
dorénavant plus habitué à la libération
et la diversité des modes d’expression artistique.
La
Règle du Jeu se dévoile en premier lieu
comme un spectacle léger et bouillonnant donnant
à voir une tableau distancié, mais non directement
antipathique, d’un monde en constante représentation.
Les personnages, dans leur ensemble, se prêtent à
un jeu de société grandeur nature, dont les
codes et les conventions apparaissent à la fois comme
l’objet de l’exercice (et donc du film) et sa
limite. Renoir met en scène un véritable ballet
et construit son film sur ses personnages, leurs faits et
gestes, plutôt que sur une intrigue à proprement
parler (l’amour sincère ressenti par Jurieu
pour la marquise de La Chesnaye n’offre qu’un
squelette au récit et constitue le déclencheur
de plusieurs événements qui vont conduire
à a tragédie annoncée). « Je
ne peux pas dire que la musique baroque française
m’ait inspiré La Règle du Jeu,
mais elle a contribué à me donner l’envie
de filmer des personnages se remuant suivant l’esprit
de cette musique. »9
Grâce à une grande mobilité de la caméra,
Renoir décrit un manège joyeux, fait de répétitions,
de correspondances entre les séquences et de libres
échanges entre les différents personnages
qui ne cessent de se croiser. Les scènes s’enchaînent
assez rapidement, et le montage a régulièrement
recours à des ellipses temporelles. Le cinéaste
filme les différentes pièces du décor,
passant de l’une à l’autre avec une fluidité
évidente, en utilisant majoritairement des plans
séquence et des plans larges caractérisés
par une grande profondeur de champ. Cette profondeur de
champ est l’une des clés de la modernité
de sa réalisation. En unissant l’avant-plan
et l’arrière-plan, en imposant un aller-retour
à notre vision, en donnant autant d’importance
aux personnages évoluent au fond du plan qu’à
ceux situés au premier plan, elle fait éclater
la frontière entre représentation et réalité.
Renoir parvient ainsi à décrire une sorte
de réalité globale, une véritable conception
du monde. Lors de ce séjour dans le château
de la Colinière, les convives organisent même
un bal costumé et un spectacle théâtral
: la mise en abîme y est donc si habilement prononcée,
les thèmes de l’illusion, du mensonge et des
apparences si bien retranscrits que la farce, on
le pressent, n’est qu’un paravent pour le constat
terrible que fait Renoir de cette société
qui se vautre dans l’insouciance et la vanité.
On notera justement que l’un des clous du spectacle
donné par les invités est un ballet de squelettes,
une danse macabre à laquelle assiste l’ensemble
des protagonistes du film, maîtres comme valets, réunis
dans un même plan séquence. Au-delà
de la satire donc, La Règle du Jeu est un
film viscéralement pessimiste, annonciateur d’un
avenir sombre. « J’y pensais d’une façon
extrêmement vague ; je ne me disais pas : il faut
absolument, dans ce film, exprimer ceci ou cela, parce que
nous allons avoir la guerre ; cependant, sachant que nous
allions avoir la guerre, en étant absolument convaincu,
mon travail en était imprégné malgré
moi ; mais je n’établissais pas de relation
entre l’état de guerre presque immédiat
et les dialogues de mes personnages ou tel ou tel mot. »10
C’est la scène de la chasse
qui introduit une sorte de cassure dans le récit
et l’oriente vers un nouvelle dimension, sombre et
funeste. Cette longue séquence se révèle
particulièrement violente et provoque aisément
la gêne du spectateur. Des animaux sont abattus par
dizaines, dont particulièrement des lapins lâchés
pour le seul plaisir de tuer. Le montage enchaîne
froidement les plans d’animaux mortellement atteints
par les balles des fusils. « Maintenant, j’ai
eu l’idée de la mort de Jurieu telle qu’elle
est faite. Jurieu était condamné dès
avant que je commence le film, mais l’idée
de le faire mourir comme il meurt m’est venue de la
mort du lapin, que j’avais filmée d’abord.
Dans mon idée, toute la chasse, primitivement, préparait
la mort de Jurieu. »11
Jurieu le héros est le seul personnage sincère
du film, c’est un homme pur obnubilé par les
sentiments profonds qu’il éprouve pour Christine.
Contrairement au marquis de La Chesnaye, l’époux
de cette dernière, régulièrement associé
à des poupées et à des automates (cf.
le célèbre plan du limonaire), il ne joue
pas. « Jurieu c’était l’innocent,
l’innocence ne pouvait pas vivre là-dedans.
C’est un monde romantique et pourri. Il se trouve
qu’on a à faire avec deux êtres extrêmement
innocents, elle et lui, Christine et Jurieu. Faut un sacrifice.
Si on veut continuer, faut en tuer un, le mo nde
ne vit que de sacrifices, alors il faut tuer des gens pour
apaiser les Dieux. Là, cette société
va continuer parce que Jurieu a été tué,
Jurieu est l’être qu’on a sacrifié
sur l’autel des Dieux pour la continuation de ce genre
de vie. »12 Jurieu
sera donc effectivement abattu par mégarde, et s’écroulera
comme le lapin vu auparavant. Mais cette mort passera facilement
comme un accident. Ce constat amer et lucide, qui accuse
la société d’avant-guerre, est un terrible
constat d’échec et constitue une sévère
mise en garde que le public de 1939 a refusé de voir.
Cette comédie de mœurs qu’est La Règle
du Jeu, ce marivaudage primesautier et grave à
la fois, s’achève ainsi, sur un mode toujours
théâtral (le plan général du
marquis récitant son discours sur le perron du château
de la Colinière renvoie visuellement à une
scène de théâtre), par un sacrifice
accepté de tous, un mensonge de plus constitutif
de leur mode de pensée et de vie (comme l’affirmait
clairement plus tôt Octave à Christine lors
d’un dialogue qui fut d’ailleurs coupé
au montage après les premières projections
catastrophiques du film). La seconde conclusion que l’on
tirera indirectement de cette mise à mort est la
complicité meurtrière unissant la marquis
et son garde-chasse Schumacher. Une telle alliance sonne
le glas de toute velléité émancipatrice
du petit peuple, une ambition sociale défendue par
Renoir dans ses précédents films et qu’il
enterre tristement ici.
Malgré ce sentiment de tragédie
et de mélancolie qui sourd peu à peu du film,
et la condamnation sans appel d’un certain type de
comportements petit-bourgeois, il apparaît tout aussi
évident que Jean Renoir éprouve une véritable
sympathie pour les personnages qu’il met en scène.
Car le cinéma de Jean Renoir est gorgé d’humanisme.
Le cinéaste, qui se dirige lui-même dans la
peau d’Octave, affiche une tendresse et un émerveillement
constants, devant et derrière la caméra. La
fluidité de sa mise en scène épouse
les contours bonhommes du rôle qu’il interprète.
Des personnages comme Schumacher, Lisette
la camériste, le marquis de La Chesnaye, et surtout
Marceau le braconnier (qui apporte de la gaieté et
de la truculence au corps des domestiques qui reproduit
médiocrement les comportements de leurs maîtres)
sont observés avec un regard affectueux, voir contemplatif.
La sensualité de Renoir s’exerce avant tout
dans la façon qu’il a de capter l’essence
de ces personnages à travers leur gestuelle, leur
démarche et leur voix. Et l’on n’est
pas surpris quand on apprend que l’improvisation a
joué un grand rôle dans son travail avec ses
comédiens. « Sur le plateau ? Oui, j’ai
beaucoup improvisé : les acteurs sont aussi les auteurs
d’un film, et quand on se trouve en leur présence,
ils apportent des réactions que l’on n’avait
pas prévues ; ces réactions sont très
souvent bonnes, et on serait bien fou de ne pas en profiter.
»13 Cependant la conception
globalisante qu’a Renoir de sa mise en scène
ne risque pas d’être prise en défaut
: « Seulement les improvisations correspondent à
ce qu’on a en tête. En réalité,
dans un film comme celui-là, 50% du film est improvisé,
mais c’est une improvisation qui correspond à
ce que j’avais profondément en moi. Autrement
dit, le sentiment général n’est pas
improvisé, les manières de l’exprimer
sont très souvent improvisées. »14
Ce rapport étroit entre la vision personnelle d’un
cinéaste tel que Renoir et la démarche communautaire
qu’il adopte à tous propos est l’une
des incommensurables richesses de cette œuvre sans
pareille, qui influencera tout un pan de la cinématographie
mondiale.
Le
personnage d’Octave, dont le nom est tiré des
Caprices de Marianne de Musset, joué justement
par Renoir, assure ce lien. Ce gros ours, au sens propre
comme au sens figuré, éminemment sympathique
et cachant mal un profonde mélancolie, est une sorte
de témoin, vivant à la fois à l’intérieur
et en-dehors de ce monde codifié dont il accepte
les compromis. « Je réglais la mise en scène
puis je passais de l’autre côté. Etant
donné que tous les personnages se tiennent très
étroitement dans ce film, en mettant en scène
les autres je me mettais en scène moi-même.
Je devenais une sorte de complément des autres. D’ailleurs
ce personnage, mon personnage, est un complément
des autres personnages. C’est une espèce de
bouchon qui vient s’appliquer à différents
goulots de bouteille, c’est une cale avec laquelle
on cale le meubles. Alors je mettais en scène les
meubles d’abord, et quand il y avait un pied bancal,
j’y introduisais la cale, c’est-à-dire
moi-même. »15
Octave est un messager, pour Jurieu comme pour le spectateur,
et il n’est pas dupe de la conduite des événements.
A la fois lâche et franc du collier, il incarne à
l’écran toute la tristesse et la clairvoyance
propres à la vision du cinéaste, ainsi que
l’entreprise de démystification toute à
la fois amusée, grave et fascinante que représente
ce chef-d’œuvre intemporel qu’est La
Règle du Jeu.
1.La règle de l’exception,
émission Cinéastes de notre temps de Janine
Bazin et André S. Labarthe, février 1967.
2. ibid.
3. Jean Renoir - Ma vie et mes films (Flammarion, 1974)
4. Cahiers du Cinéma n°34, avril 1954
5. Jean Renoir - Ma vie et mes films (Flammarion, 1974)
6. ibid.
7. ibid.
8. ibid.
9. ibid.
10. Cahiers du Cinéma n°34, avril 1954
11. ibid.
12. ibid.
13. ibid.
14. La règle de l’exception, émission
Cinéastes de notre temps de Janine Bazin et André
S. Labarthe, février 1967.
15. ibid.
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Image
: Avant d’émettre un avis technique,
il faut se souvenir que le négatif original de La
Règle du Jeu a été détruit
pendant la Seconde Guerre Mondiale. La restauration du film
n’obéit donc pas aux mêmes critères
qu’à l’accoutumée. La copie présentée
ici, malgré sa granulation et ses scories (quelques
taches et rayures) est d’assez bonne qualité.
Les contrastes sont bien gérés, de même
que la compression dans son ensemble. La définition
varie par moments et certains plans apparaissent légèrement
flous ; mais il faut prendre en compte le travail effectué
dans le film sur la profondeur de champ, source de bien
des difficultés dans ce domaine précis. En
faisant la comparaison avec l’édition Zone
2 sorti chez les Editions Montparnasse en 1998, déjà
satisfaisante à l’époque, l’on
constate une véritable amélioration au niveau
de la luminosité, de la définition et des
contrastes. Bref, cette édition de La Règle
du Jeu devient incontournable.
Son : La piste sonore
est de bonne qualité dans l’ensemble. Les
voix sont claires. De même que les ambiances, malgré
certaines variations dans leur rendu. On notera un léger
souffle (bien moins prononcé que dans le DVD Zone
2 des Editions Montparnasse) et quelques rares craquements,
mais absolument rien de rédhibitoire.
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Avec La Règle du Jeu, Criterion innove en
proposant comme packaging un boîtier digipack pour
ses deux DVD, recouvert d’un fourreau bleu translucide
du plus bel effet. Le chef-d’œuvre intemporel
de Jean Renoir possède ainsi un bel écrin.
Les menus principaux sont fixes et musicaux et reprennent
la charte graphique du DVD. Menus et documents sont en 4/3
et mono.
DVD 1 :
- Renoir Introduction
(6’30’’) : le cinéaste, attablé,
s’adresse à la caméra et, avec son
bagout habituel, nous introduit à son film. Il
parle de ses intentions initiales, du mauvais accueil
public réservé à La Règle
du Jeu et de la version intégrale qu’il est
fier de présenter. En français avec sous-titres
anglais optionnels.
- Chapters : le DVD propose
28 chapitres, dotés chacun d’un titre, sous
la forme de listes réparties sur 4 pages (1-7,
8-14, 15-21, 22-29). Le chapitre 29 renferme en fait une
mire (color bars) pour régler son diffuseur vidéo.
- Audio commentary : la
page d’introduction précise que le commentaire
est en réalité un texte écrit par
l’universitaire Alexander Sesonske, auteur de l’essai
Jean Renoir : the French Films 1924 - 1939. Le
texte est lu par le réalisateur américain
Peter Bogdanovich, grand cinéphile devant l’éternel
et fervent amateur du cinéma européen. Ce
commentaire est très riche en informations diverses
et propose une longue analyse de la mise en scène
de Renoir et surtout du scénario, des personnages
(leur psychologie et leur rôle social) et de l’usage
des objets et du décor. Quelques scènes
sont étudiées plus précisément
comme la fameuse séquence de la chasse. Le commentaire
ne suit pas toujours le film à la lettre (ce que
nous voyons à l’écran), car l’important
reste l’analyse elle-même. De plus la paraphrase
est limitée, ce qui est un très bon point.
La lecture comporte peu de pauses. Le débit régulier
et monocorde de Bogdanovich démontre bien que le
réalisateur lit un texte. Ainsi le rendu apparaît
comme assez scolaire et appliqué, et le manque
d’implication émotionnelle devant le film
se fait sentir (sauf lors de la partie de chasse). Ainsi,
malgré la belle élocution du réalisateur
(les anglophiles seront comblés), certains auditeurs
risquent de trouver l’ensemble un peu lourd. Cependant,
la somme des informations fournies et l’intelligence
du propos font de ce commentaire audio un supplément
incontournable de cette édition DVD. Ce document
ne dispose d’aucun sous-titres.
- Version Comparison :
L’historien du cinéma Chris Faulkner se prête
au jeu de la comparaison entre deux versions différentes
de la fin de La Règle du Jeu. Ce supplément
se décompose en 3 parties.
Short version ending
(8’32’’) : on nous propose d’abord
de visionner la totalité de fin de la version courte
(celle durant 81 mn). La qualité technique est
assez médiocre mais là n’est pas l’essentiel.
Analysis of the shooting
script : une petite analyse écrite
(en anglais) sur plusieurs pages du découpage du
film soumis aux aléas du tournage et du montage.
Elle est illustrée par des photos et des extraits
du scénario annoté par Renoir. Chris Faulkner
traite des différentes coupes dues au retard pris
par la production et de la réception du film jusqu’à
la reconstruction de 1959.
Version comparison
(13’05’’) : grâce à un
astucieux et aisé stratagème qui coupe l’écran
en deux, l’auteur présente et compare les
deux fins de La Règle du Jeu (celles des
versions de 81 mn et de 106 mn) tel un monteur devant
sa table de montage virtuel, et fait comprendre l’importance
des coupes au regard des intentions développées
par Renoir Un document très instructif. En anglais
sans sous-titres.
- Scene Analysis : en
juillet 2003, Chris Faulkner a enregistré un commentaire
sur deux scènes de La Règle du Jeu
pour cette sortie DVD. Ces analyses peuvent être
visionnées séparément ou à
la suite. En anglais sans sous-titres.
Public and Private
(5’28’’) : l’auteur souligne le
rapport entre la réalité et l’illusion,
la vérité et la représentation, selon
l’usage de la lumière et du cadrage ;
Corridor (2’40’’)
: l’auteur analyse ici l’usage de la profondeur
de champ chez Renoir, et comment elle agit sur la perception
que le spectateur a des personnages.
DVD 2 :
- Jean Renoir, Le Patron
(31’09’’) : ce documentaire nous est
introduit par une page de texte en anglais nous précisant
qu’il fait partie d’un ensemble de trois programmes
de télévision produits par Jacques Rivette
pour la série Cinéastes de notre temps.
Nous est présenté ici le La règle
de l’exception, second volet de ce triptyque. Jean
Renoir est interviewé par Rivette et André
S. Labarthe dans une salle de projection. Le grand cinéaste
revient sur son désir de réaliser le film,
son inspiration, ses méthodes de travail (écriture,
découpage, mise en scène et traitement des
personnages). On assiste également à un
moment émouvant : Jean
Renoir retourne au château de la Ferté-Saint-Aubin
et retrouve Marcel Dalio qui l’accueille sur le
perron. Ils nous font partager leurs souvenirs et une
intéressante discussion s’engage. Ils parlent,
entre autres choses, de la fonction du décor, du
personnage du marquis de La Chesnaye, du choix de Dalio
pour l’interpréter, de leur travail en commun
et du fameux plan du limonaire. La passion et la volubilité
de Renoir font plaisir à voir. Le document est
indexé (8 chapitres). Sa qualité visuelle
est plutôt médiocre avec quelques problèmes
de définition, la présence de griffures
et de points blancs. Granuleux, il est régulièrement
surexposé et manque de contraste. Le son en mono
2.0 est parfaitement audible malgré la présence
de craquements et de bruits parasites. Mais tout cela
ne nous empêche pas de boire toutes ces informations
comme du petit lait. Les sous-titres anglais sont optionnels.
- BBC Documentary (59’56’’)
: ce documentaire britannique nous est introduit par un
texte en anglais qui nous informe que le réalisateur
David Thompson a réalisé en 1993 un documentaire
en deux parties consacré à Jean Renoir.
La première partie, From La Belle Epoque to
World War II couvre la jeunesse du cinéaste
et sa carrière jusqu’à La Règle
du jeu. C’est ce documentaire qui nous est
présenté en anglais non sous-titré.
Celui-ci a recours à de nombreuses interviews de
Jean Renoir en anglais et de ses proches et collaborateurs
(comme Jacques Renoir, Norman Lloyd, Claude Heymann, Maurice
Baquet, Paulette Dubost), ainsi qu’à des
entretiens avec des artistes tels que Peter Bogdanovich,
Bernardo Bertolucci, Louis Malle, Claude Chabrol ou Bertrand
Tavernier. Ce documentaire est illustré par de
nombreuses images d’archives et par des de séquences
filmées à deux époques différentes.
Sont évoquées, par exemple, l’enfance
et l’éducation de Renoir, sa découverte
du cinéma et son amour de Chaplin, Erich Von Stroheim
et Griffith. Les extraits de film proposés sont
de bonne qualité. Le film est indexé (13
chapitres) et sa qualité technique est excellente.
Ce documentaire, riche de renseignements, s’avère
fluide et plutôt instructif, fidèle en cela
au savoir-faire anglais en la matière. Le survol
de la filmographie de Renoir est un peu léger mais
les interventions des participants apportent un éclairage
bienvenu.
- Production History :
ce supplément propose deux documents vidéo
traitant du parcours tumultueux de La Règle
du Jeu.
Le premier
(8’15’’) est commenté par Chris
Faulkner, historien de La Règle du Jeu.
Illustré par des photos, des documents d’époque
et des extraits du film, il évoque l’historique
du chef-d’œuvre de Renoir, de sa conception
à sa restauration en 1959. En anglais non sous-titré.
Le second
(10’01’’) fait intervenir Jean Gaborit
et Jacques Durand, les deux responsables de la restauration
de La Règle du Jeu. Il s’agit d’une
interview tirée de l’émission Les
écrans de la ville réalisée
en 1965. Ils racontent le cheminement de leur travail
de reconstruction du film et apportent un éclairage
sur la raison des nombreuses coupes effectuées
et la modernité du film. En français avec
sous-titres anglais optionnels.
- Interviews : Trois interviews
introduites par une petite notule biographique. Les deux
premières sont en français avec sous-titres
anglais optionnels, la troisième est en anglais
sans sous-titres.
Max Douy (9’01’’)
: lors de cette interview filmée en juin 2003 à
Paris, le grand chef décorateur (assistant de Eugène
Lourié sur le film de Jean Renoir) nous parle de
sa profession, du rôle des décors en général
et sur La Règle du Jeu en particulier.
Illustré par des photos et des extraits du film,
ce petit document instructif aurait gagné à
être plus long.
Mila Parély
(16’13’’) : cet entretien a été
réalisé pour le documentaire Histoires d’un
tournage en Sologne en 1995, et remonté par Criterion
pour le DVD. L’actrice française d’origine
polonaise revient sur son engagement, son rôle,
le tournage du film, sa relation avec Renoir et la manière
de travailler du cinéaste. Sa vigueur et son émotion
font plaisir à voir.
Alain Renoir
(18’15’’) : interviewé chez lui
en Californie en mai 2003, le fils du réalisateur
parle de sa famille, de ses débuts au cinéma
(comme assistant) et, bien entendu, insiste sur son père
en s’exprimant sur sa personnalité, son travail
et sa réaction par rapport au rejet de son film.
Il finit enfin par donner sa vision personnelle de La
Règle du Jeu.
- Tributes : Criterion
a demandé à des écrivains et à
des réalisateurs de rendre hommage au film de Renoir
à leur manière sous forme de notes écrites.
On peut ainsi consulter les contributions, plus ou moins
longues, de : Paul Schrader, Alain Resnais, Amy Taubin
(critique), Luc Sante (écrivain), Robin Wood (historien
du cinéma), Noah Baumbach (scénariste /
réalisateur), Kent Jones (historien du cinéma),
Kenneth Bowser (scénariste / réalisateur),
J. Hoberman (critique), Peter Cowie (historien du cinéma),
Cameron Crowe et Robert Altman. Tous ces textes sont évidemment
en anglais.

Pour finir, Criterion
fournit un livret de vingt-quatre pages dans lequel sont
réunis les informations techniques du film et du
DVD, et surtout un court essai de l’universitaire
Alexander Sesonske et des textes de Jean Renoir (tiré
de Ma vie et mes films), Bertrand Tavernier,
François Truffaut et Henri Cartier-Bresson. Ce
textes sont bien entendu écrits en anglais.
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