Dans
ses mémoires, Marcel Carné déclare
: « A l ‘époque les écrans regorgeaient
de comédies, musicales ou non, brillantes, ensoleillées
et grouillantes de figuration. Et voilà que j’arrivais
avec ma boite de nuit vide, ma brume, ma grisaille, mon
pavé mouillé et mon réverbère
».
Aujourd’hui on a du mal à
imaginer comment ce jeune réalisateur de 29 ans,
qui n’a alors que deux films à son actif, a
pu trouver le financement pour produire un projet si sombre
… La genèse du Quai des brumes a été
maintes fois racontée, mais il est bon d’en
rappeler quelques détails : 1937, Gabin, en balade
dans Paris, s’engouffre dans un cinéma pour
voir ce film dont sa femme ne cesse de lui parler, Drôle
de drame. Il assiste alors à une représentation
sifflée et conspuée par le public. Mais le
comédien n’en a cure ; ébloui par le
style de Carné et les textes de Prévert, il
contacte son agent afin de rencontrer le réalisateur.
L’entretien a lieu quelques jours plus tard et Gabin
lui demande s’il a un sujet à lui proposer.
A l’époque il est une immense star et le jeune
Carné, un illustre inconnu. Cependant, celui que
le grand Jean surnommera peu de temps après «
le Môme » ne se démonte pas et propose
l’adaptation du roman de Mac Orlan : Le quai des
brumes. Gabin sous contrat avec l’UFA (compagnie
de production Allemande) pousse les studios germaniques
à accepter le scénario. Les producteurs ne
prennent pas la peine de lire l’adaptation rédigée
par Prévert. Trop content de faire tourner la star,
ils acceptent le projet et les premiers essais ont lieu
à Neubabelsberg. Mais l’ambiance des studios
d’Outre-Rhin est pesante et Carné renâcle
à tourner ses premières scènes …
Quelques jours plus tard, il reçoit une communication
de l’UFA lui indiquant que le tournage est annulé.
La censure a lu le synopsis et l’a jugé amoral
: parmi ce comité un certain docteur Goebbels impose
des idées, prémisses de son abominable chantier
destructeur …
Finalement le projet rebondit entre les
mains françaises du producteur Rabinovitch ravi de
produire le prochain Gabin ! Carné peut enfin tourner
l’adaptation du roman de Mac Orlan dont l’action,
initialement prévue à Montmartre, est transposée
au Havre. Rabinovitch et son complice Shiffrin réalisent
avec retard la puissance et la noirceur du drame rédigé
par Prévert. Ils essaient par tous les moyens de
freiner Carné dans sa création mais rien n’y
fait … Gabin soutient Carné et porte le film
jusqu’à cette avant première organisée
sur les Grands Boulevards où le film connaîtra
ses premières salves d’applaudissements.
Malheureusement le film de Marcel Carné
reste trop souvent enfermé dans le carcan de cette
belle histoire. Mais la légende ne doit pas occulter
le contenu extraordinaire du Quai des brumes et
il est juste d’en rappeler la force moderne, poétique
et prophétique qu’ont su lui insuffler le réalisateur
et son équipe.
Pendant les années soixante, les
jeunes critiques de la nouvelle vague ont lapidé
Carné qu’ils considéraient comme l’antonyme
de la modernité cinématographique. Son cinéma
noir et blanc aux dialogues ciselés, ses plans d’une
grande rigidité, et son approche poétique
étaient qualifiés de désuets. Mais
il suffit de quelques images pour ouvrir les yeux des cinéphiles
contemporains. A travers Le quai des brumes, puis
Le jour se lève ou Les enfants du paradis,
le réalisateur français impose un style dont
les héritiers sont aujourd’hui Tim Burton ou
dans une autre mesure Lars Von Trier.
En utilisant à merveille les décors
d’Alexandre Trauner, Carné inscrit son drame
dans des lieux ordinaires et dénués d’humanité
: la boite de nuit, inondée de lumière, est
peuplée d’hommes et de femmes sombrant dans
l’ennui, la cabane au bord de l’eau est le refuge
d’un artiste suicidaire et d’un guitariste sans
illusion, et enfin, le magasin de bibelots, où aucun
client ne s’aventure, est tenu par un homme qui ne
comprend pas pourquoi les gens s’aiment … Cette
caractérisation des décors et des personnages
crée une ambiance poétique et désabusée.
Certains critiques de l’époque sont subjugués
par le style « Carné » qu’ils qualifient
de « Réalisme poétique ».
Et puis il y a cet amour impossible entre
Jean et Nelly : inscrit dans un monde trop sombre, leur
histoire est sans issue. Pour exprimer ce décalage
entre leur passion et la réalité, Carné
oblige ses héros à se cacher : c’est
derrière les planches d’une bicoque que Gabin
déclare à Michelle Morgan combien ses yeux
sont beaux. Et c’est encore cachés qu’ils
prononceront le mot « Amour ». A l’opposé
de ces comédies musicales hollywoodiennes où
les héros livrent leurs sentiments à la ville
entière, la passion de Jean et Nelly ne doit pas
sortir dans la rue sous peine d’être à
jamais détruite. En mettant en scène ces héros
reclus, on ne peut s’empêcher de voir en Carné
l’augure d’une période sombre où
les hommes vivront terrés pour affronter le monstre
totalitaire. L’ironie veut que « Le quai des
brumes » fût interdit pendant la guerre : les
autorités vichyssoises accusèrent Carné
d’être à l’origine de la défaite
de quarante. Ce à quoi il répondit avec finesse
en déclarant : « On ne rend pas le baromètre
responsable de l’orage et la fonction de l’artiste
est de se faire le baromètre du temps qu’il
fait ».
Enfin comment parler de ce chef d’oeuvre
sans évoquer le talent de Prévert. Les dialogues
issus de son adaptation insufflent une touche de poésie
et donc d’espoir. Le fameux « T’as de
beaux yeux tu sais » suivi du regard amoureux de la
jeune Morgan est un exemple de ce style Prévert qui
remplit de bonheur le cœur du spectateur … La
comparaison entre le cinéma de Carné et celui
de Von Trier est ici évidente : dans ses drames aux
destinées si brutales, le réalisateur de Breaking
the waves ponctue son récit de touches poétiques
dont les plus belles sont ces rêves chantés
par Selma/Bjork. Aujourd’hui adulé par la critique
comme une icône du cinéma moderne, le cinéaste
danois s’inscrit comme héritier d’un
Marcel Carné dont le cinéma est encore injustement
considéré par certains comme obsolète
!
Pour conclure sur ce magnifique Quai
des brumes que dire si ce n’est répéter
combien il est injuste d’enfermer cette œuvre
dans le musée sombre et poussiéreux du cinéma
français. Ce film aux multiples facettes qui fût
un présage de la seconde guerre mondiale connu un
succès monstre dans les salles françaises.
Le public désabusé, comme le Jean de Carné,
était en quête de poésie et d’amour.
Aujourd’hui cette œuvre doit être vu comme
la pierre angulaire d’un cinéma réaliste,
poétique et résolument moderne …