Tourné
pour la Continental, compagnie de cinéma française
régie par l’occupant allemand, Le Corbeau
est le second film d’Henri-George Clouzot, qui officiait
alors en tant que docteur es scénarios et venait
de rencontrer le succès pour ses débuts de
réalisateur avec L’Assassin habite au 21.
Formidable triomphe lors de sa sortie, retiré des
écrans à la Libération, sujet de toutes
les polémiques, son deuxième film est depuis
rentré dans l’Histoire du cinéma…
non sans encombres.
Etrange destin en effet que celui du Corbeau,
film honni de toutes parts, tant par la presse clandestine
et résistante (le fameux critique et historien du
cinéma George Sadoul allant même jusqu’à
comparer le film à Mein Kampf) que par le
pouvoir de Vichy, qui attendait de sa filiale cinématographique
des films autrement plus glorieux et optimistes que cette
sinistre et sordide histoire de chantage. Destin d’autant
plus étrange que le film fut finalement accusé
des mêmes maux de part et d’autre : une vision
dégradante et anti-française de la société
de l’époque. Le film, que ce soit sous Vichy
ou à la Libération, fut donc une cible idéale,
ainsi que son créateur qui se vit interdire à
vie toute activité cinématographique dès
juin 44 (cette peine fut finalement réduite à
deux ans).
Force est de reconnaître que les
portraits brossés par Clouzot et Chavance allaient
à l’encontre de tout romantisme et pouvaient
faire grincer des dents tant du côté de la
Résistance (nous sommes loin du portrait idyllique
de la France vue par René Clément dans La
Bataille du Rail) que des adeptes de Pétain.
Ainsi à l’image de sa fameuse (et formidable)
scène métaphorique de l’ampoule, personne
n’est tout blanc ou tout noir chez Clouzot. Tout en
nuances claires-obscures, ses personnages ne pouvaient servir
de modèle à quelque pouvoir que ce soit :
Clouzot est trop misanthrope et désespéré
pour être utilisé en vue d’une quelconque
propagande…
Hors ces circonstances politico-historiques
(auxquelles Tavernier met un point final dans le documentaire,
en lavant Clouzot de tout soupçon collaborationniste
: ce dernier aurait, une fois dans la place, aidé
de nombreux juifs persécutés et pourchassés
par les allemands…), le film garde aujourd’hui
une puissance cinématographique tout bonnement ahurissante.
Baladé d’indices en indices, de suspects en
suspects, le spectateur assiste à un suspens de premier
ordre, ce que le contexte chargé du film ne devrait
pas nous faire oublier. En effet, Le Corbeau est
un grand film de cinéma, point final ! On aurait
ainsi pu craindre que le passé de scénariste
de Clouzot pèse sur le film et sur sa réalisation
(votre serviteur, au risque de vous choquer, persiste à
penser que le surestimé Assassin habite au 21
doit plus à son scénario astucieux qu’à
de réelles qualités de mise en scène),
mais il n’en est rien. Certaines scènes, proches
de l’expressionnisme donnent au film une griffe fantastique
passionnante - cadrages déstructurés, jeu
sur la profondeur de champ, ombres démesurées,
jeux de lumières d’une beauté fulgurante
: Clouzot s’impose comme un vrai cinéaste,
avec un regard et un style que l’on retrouvera dans
ses films suivants.
Sans parler de son amour des acteurs…
Car Le Corbeau, c’est aussi
une galerie de personnages haut en couleurs, une ribambelle
de comédiens talentueux s’en donnant à
cœur joie. Servis par des dialogues brillants (une
constante chez HG Clouzot), Ginette Leclerc, Pierre Larquey
(délicieux dans son rôle de docteur, réfléchi
et posé) ou encore Noël Roquevert (qui offre
une interprétation loin des clichés auxquels
il se cantonna parfois) jouent tous à merveille,
condition sine qua non pour que fonctionne le suspens inhérent
à toute histoire de corbeau (tout le village peut
être coupable, et doit donc être suspecté
au fur et à mesure par le public). Accusé
de parfois forcer son jeu, Pierre Fresnay obtient lui, un
de ses plus beaux rôles, un de ses plus modernes aussi.
Dans une oeuvre tout aussi moderne. Combien d’autres
films de l’époque osaient affronter frontalement
des questions aussi actuelles que la drogue, l’avortement
ou l’adultère ? Combien de films d’alors
se permettaient de dresser un portait au vitriol des instances
dirigeantes de la France (il faut voir la manière
dont sont dépeints tous les politiques du Corbeau…)
Voilà aussi pourquoi le film déplut tant à
Vichy : personne dans le village ne peut censément
représenter les valeurs vichyssoises de triste mémoire
(Travail Famille Patrie). Et pourquoi il ne plut pas plus
aux Résistants : la France décrite dans
le Corbeau n’a rien d’héroïque,
c’est la France des couards, des traîtres et
des délateurs.
C’est donc le regard neuf, loin de
toutes ces considérations politiques importantes
mais révolues, qu’il faut se présenter
face au second film de Clouzot, pour lui laisser toutes
ses chances, et y trouver un véritable plaisir de
spectateur.
60 ans plus tard, Le Corbeau
garde en effet toute sa force, même si l’on
pourra peut être lui reprocher un dénouement
légèrement décevant au regard de l’intrigue
développée avec maestria tout au long du film.
A l’image de certains scénarios malins d’aujourd’hui
(La Prisonnière Espagnole, Sex Crimes…)
et d’hier (Les Diaboliques, de Clouzot…
déjà), c’est finalement plus l’intrigue
que sa conclusion qui cloue le spectateur dans son fauteuil.
Mais cette infime réserve ne saurait vous éloigner
de ce film brillant et sombre à la fois, d’une
modernité tout à fait bluffante pour un film
de cette époque.