1952.
La RKO, l’un
des trois plus gros studios de l’Hollywood des années
30, est assez mal en point. Howard Hughes cherche des noms
prestigieux pour apporter une nouvelle vigueur à
la compagnie dont il est alors le directeur. Howard Hawks,
qui n’a pas connu d’échecs financiers
depuis des années, décide de tourner son second
western pour son vieil ami. Après La rivière
rouge qui décrivait les premiers convois d’énormes
troupeaux se rendant du Texas au Kansas, il cherche avidement
une autre histoire concernant une "‘première
fois historique" qu’il trouvera dans The
big sky, long roman de A.B. Guthrie. Adaptant uniquement
le début du livre, La captive aux yeux clairs
narre la première expédition sur le Missouri,
de trappeurs allant explorer le territoire réputé
dangereux des Pieds noirs. Hawks déroule son scénario
au rythme des méandres du fleuve. Nous assistons
donc à un western lent, majestueux, serein et unique
en son genre, un film d’une grande nouveauté.
Malheureusement, alors qu’il aurait du donner un second
souffle à la compagnie, il en précipitera
au contraire le déclin suite à un cuisant
échec commercial. Pourtant, dans les premières
semaines d’exploitation, le film démarre très
bien et, dans le but d’augmenter le nombre de séances,
on décide de couper 12 minutes au métrage
initial. Cette hérésie se retournera alors
contre les exploitants puisque les spectateurs ne seront
plus au rendez-vous. La version initiale disparaîtra
de la circulation jusqu’à nous être restituée
sur ce DVD.
La captive aux yeux clairs fait
partie de ces quelques films, dans la carrière de
Hawks, empreint d’une merveilleuse liberté,
à la réalisation transparente et modeste,
dont le point culminant sera Hatari, expérience
jusqu’auboutiste de fausse roublardise et de vraie
modernité. Hawks se soucie ici moins d’une
progression dramatique de son intrigue que du parfait fonctionnement
de chacune des scènes indépendamment les unes
des autres. Déjà avec Le grand sommeil
il avait réussi cet exploit : même si l’histoire
demeure toujours aussi peu compréhensible (y compris
pour l’auteur et le réalisateur), on peut regarder
chaque scène hors contexte et se délecter
de chacune d’elle sans avoir besoin de regarder le
film dans son intégralité. C’est là
que réside la modernité du réalisateur,
dans son approche de la narration, assez anti-hollywoodienne
de ne plus proposer d’intrigue millimétrée,
mais au contraire de nous faire partager l’existence
d’un groupe d’hommes et d’essayer de nous
le rendre le plus humain possible en n’ayant pas peur
de prendre son temps à le regarder vivre à
son propre rythme : cette démarche donnera également
des séquences à la limite du documentaire
dignes d’un Robert Flaherty. On comprend alors mieux
pourquoi ce cinéaste a été l’un
des chouchous de la nouvelle vague et des "Cahiers
du cinéma".
Aucune recherche de l’effet voyant,
aucun cadrages savants, aucune afféterie dans la
mise en scène, c’est là que réside
le génie de Hawks, le triomphe de la discrétion
sur la virtuosité. Hawks, aidé en cela par
le magnifique scénario de Dudley Nichols, s’immisce
au plus près de ses personnages, nous passionne sans
avoir recours à la multiplication des coups de théâtre
ou des séquences spectaculaires, nous conte avec
un plaisir non dissimulé une histoire déroulée
en de vastes paysages et pénétrée de
l’amour d’une existence virile. Hawks se spécialise
dès lors dans les scènes qui ne servent justement
à rien dans la progression dramatique de l’intrigue
mais demeurent inoubliables : comme dans Rio Bravo,
ce seront entre autres les séquences musicales et
ici en l’occurrence, celle de "Oh whisky leave
me alone" chantée avec humour par un Kirk Douglas
parfaitement à son aise dans cet exercice dont il
n’est pas coutumier. A propos de musique, la partition
de Dimitri Tiomkin épouse le minimalisme de la mise
en scène par l’utilisation de quelques beaux
thèmes discrètement élégiaques.
Dans La captive aux yeux clairs,
l’intrigue possède donc beaucoup moins d’importance
que les relations entre les personnages, les scènes
statiques étant plus nombreuses et aussi intéressantes
que les scènes d’action proprement dites. Tout
comme dans Le convoi des braves de John Ford, film
qui ressemble par le rythme et le thème à
celui de Hawks, tous les coups durs n’altèrent
en aucune manière l’optimisme des personnages
et le scénario ne verse jamais dans le dramatisme
outrancier. On peut aussi rapprocher les deux films dans
leur approche et leur traitement de la violence. On ne peut
pas dire qu’elle soit souvent présente mais
quand elle surgit, c’est brutalement et sèchement
: la danse sur le bateau violemment stoppée par une
flèche venant brusquement percer le cou d’un
danseur est totalement inattendue et son impact en est d’autant
plus fort.
L’un des thèmes principaux,
typiquement hawksien, de ce film est la description d’une
très forte amitié qui devra résister
à l’amour que portent les deux hommes pour
la même femme. Cette expédition servira de
voyage initiatique qui transformera ces grands enfants bagarreurs,
susceptibles et chahuteurs en hommes mûrs et sensés,
sachant gérer leur vie sans que ce soit au détriment
de cette formidable amitié. "Deux hommes sont
amis, une fille arrive et bientôt ils ne sont plus
amis du tout. L’un s’en va en laissant ce que
l’autre aurait donné son bras droit pour garder
et je me demande ce qu’ils vont faire pour pouvoir
arranger ça" prononce Arthur Hunnicutt en résumant
la situation juste avant le final. Final qui, dans un autre
film aurait pu se résoudre par un affrontement dramatique,
nous dévoile au contraire un Howard Hawks profondément
intelligent et d’une grande maturité. La décision
respective des deux amis clôt le film en beauté.
Beaucoup de critiques ont voulu voir dans cette description
de l’amitié virile, une homosexualité
latente : Hawks a du être le premier étonné.
Cette mode qui cherche à trouver des traces d’homosexualité
dans un film dès qu’il aborde le sujet de fortes
amitiés peut se révéler parfois ridicule
et c’est le cas ici.
Hawks aurait voulu Robert Mitchum et Marlon
Brando pour jouer les deux personnages principaux, il devra
se rabattre sur Kirk Douglas, qui se révèle
excellent acteur, et Dewey Martin un peu plus fade mais
correspondant parfaitement à ce rôle beaucoup
moins exubérant. L’indienne est jouée
par le mannequin Elisabeth Threatt qui depuis, a complètement
disparu de la circulation. Et c’est Arthur Hunnicut
qui se colle au personnage de vieillard picaresque et bourru,
personnage récurrent dans tous les westerns de Hawks,
et il l’interprète ici à la perfection,
un peu plus sobrement même que Walter Brennan, l’inénarrable
Stumpy de Rio Bravo. Tout comme Brennan, Hunnicutt
était loin d’avoir l’âge du rôle
puisque ici, il avait à peine 40 ans ! Une belle
interprétation d’ensemble qui ne cherche pas
à faire d’étincelle à l’image
du ton du film.
Hawks a toujours été discret
sur son film, il n’en est d’ailleurs pas très
satisfait et on se demande vraiment pourquoi tellement cette
pépite cinématographique se regarde toujours
avec le même intense plaisir et sans la moindre lassitude
malgré les multiples visions. Un ton nonchalant,
serein, chaud et humain qui nous émerveille et nous
fige un sourire aux lèvres à chaque fois.
Un très beau film sans aucune descendance puisque
les westerns suivants de Hawks (de Rio Bravo à
Rio Lobo) ne ressembleront en rien à ce
big sky.
Bonus critique : extrait de La
grande aventure du western par Jean-Louis Rieupeyrout
(Ramsay Poche Cinéma 1964) : "L’eau de
la rivière, les rochers de la montagne, la profondeur
des forêts composent le décor classique du
western le plus vigoureusement sain, celui qui sait être
lyrique sans prétention et laisse la métaphysique
à l’ancre."