Alice Hyatt est une femme au foyer menant une existence tranquille mais ennuyeuse dans sa petite ville de Soccoro, au Nouveau-Mexique. Le drame survient dans sa vie quand son mari meurt dans un accident de la circulation. Seule avec son fils Tommy, elle se retrouve dans l’obligation de vendre sa maison. Alice décide alors de changer de vie et prend la route en direction de Monterey en Californie afin de concrétiser un rêve d’enfance qui n’a jamais quitté son esprit : chanter. Elle croit d’abord trouver son petit bonheur après avoir été engagée dans un club. Mais une liaison courte et orageuse avec un homme violent l’oblige à repartir sur les routes. La mère et l’enfant échouent à Tucson. En dernier recours, et pour nourrir sa famille, Alice trouve un emploi de serveuse qu’elle estime temporaire. Elle se prend alors d’affection pour un rancher divorcé qui fréquente régulièrement le restaurant où elle travaille, pendant que Tommy commence à s’habituer malgré lui à sa nouvelle vie. Entre la réalisation d’un rêve et la promesse d’une nouvelle vie en couple, quelle direction Alice va-t-elle prendre cette fois ?
Alice n'est plus ici
(Alice Doesn't Live Here Anymore)

Réalisé
par Martin Scorsese
Avec Ellen Burstyn, Kris Kristofferson, Alfred Lutter, Harvey Keitel, Diane Ladd, Billy Green Bush, Jodie Foster
Scénario : Robert Getchell
Musique : Richard LaSalle
Photographie : Kent Wakeford

Une production Warner Bros.
USA - 112 mn - 1974
1973, le jeune et bouillonnant Martin Scorsese vient de réaliser son troisième long métrage, Mean Streets, qui connaît un grand succès critique, et commence à se faire un nom au sein de la profession. Au même moment à Hollywood, John Calley, le patron des studios Warner prépare un film pour l’actrice Ellen Burstyn qui vient de triompher dans L’Exorciste de William Friedkin. Burstyn, désireuse d’interpréter un rôle de femme libre et déterminée, en phase avec les idées féministes de l’époque, tombe sous le charme d’un scénario de Robert Getchell contant l’histoire d’Alice, un petit bout de femme dynamique qui décide de changer radicalement de vie après un drame personnel. Sur les conseils de Francis Ford Coppola, elle se tourne vers Martin Scorsese qu’elle fait engager par la Warner après avoir été impressionnée par l’énergie émanant de Mean Streets. Le cinéaste est séduit par le projet et la possibilité de travailler sur un personnage féminin, expérience inédite pour lui et qui ne se reproduira pas de sitôt dans sa carrière (il lui faudra attendre 1993 et sa magnifique fresque intime et historique, le bouleversant Temps de l’innocence). Il obtient aussi la possibilité de modifier le script à sa convenance et de recourir à des improvisations sur le tournage, en restant ainsi fidèle à une technique de travail avec les comédiens qui a largement porté ses fruits.

A priori, le script de Alice n’est plus ici paraît fort éloigné de l’univers urbain et frénétique de Martin Scorsese, peuplé de personnages masculins violents et névrosés, et de son cinéma foncièrement influencé par les films européens et l’œuvre de John Cassavetes. Mais ce serait oublier la forte dualité qui préside à ses goûts cinématographiques. Scorsese est également passionné par le cinéma hollywoodien et son imagerie classique qui accompagne sa cinéphilie depuis son enfance. Après trois films indépendants, dont Boxcar Bertha film d’exploitation réalisé pour Roger Corman, le voilà appelé à tourner son premier film de studio. Qui plus est, pour mettre en scène un "Woman’s Picture", un type de mélodrame dont la Warner s’était fait une spécialité dans les années 1940 et 1950. En outre, Alice n’est plus ici présente quelques points communs avec le road movie, genre américain par excellence pour un jeune cinéaste en quête de reconnaissance. Enfin, Ellen Burstyn, l’actrice principale du film, est une figure emblématique du célèbre Actor’s Studio. Toutes les conditions sont donc réunies pour que le cinéaste entre de plein pied dans la légende hollywoodienne. D’autant que les années 1970 sont propices à l’épanouissement personnel des jeunes réalisateurs, travaillant avec un minimum de contraintes, à la différence de leurs aînés… et de leurs successeurs.

Les premières images du film, le générique suivi du prologue, témoignent de la faculté que possède Martin Scorsese d’utiliser l’imagerie de l’âge d’or hollywoodien pour s’emparer de sa force évocatrice. Il fait construire un décor éclairé d’un rouge flamboyant rappelant les classiques MGM en Technicolor, dont principalement Le Magicien d’Oz puisque il s’agit de filmer un flashback dans un Monterey onirique présentant la jeune Alice rêvant d’un avenir merveilleux. La transition avec la scène suivante est brutale, le cinéaste nous ramenant au réel et au présent en raccordant sur des plans larges des habitations de Soccoro qu’il filme avec des travellings arrières et latéraux sur la chanson All The Way from Memphis de Mott The Hoople. Ces quelques plans opérant le passage du rêve à la réalité définissent la personnalité d’Alice avant même que celle-ci n’apparaisse à l’écran, la jeune femme ne pouvant se résoudre à choisir entre l’illusion d’un rêve de chanteuse et une vie banale, réglée comme du papier à musique. Le style visuel et sonore de Scorsese s’affirme immédiatement dans les scènes suivantes : panoramiques rapides, travellings avants furtifs, mouvements de grue descendants, décadrages, et bien entendu l’utilisation de standards musicaux qui viennent souligner l’état d’esprit de son personnage principal et inscrire parfaitement les personnages dans leur époque.

L’énergie du cinéaste est mise au service d’un personnage en perpétuel mouvement, et qui cherche à trouver la place qui lui convient dans une société contrariant ses désirs (et dans l’espace filmique aménagé par le réalisateur). Les scènes d’intérieur sont le plus souvent filmées en caméra portée et en courte focale pour exprimer un malaise existentiel : les scènes de ménage au début du film entre Alice et son époux, les relations à la fois ludiques et passionnées entre la mère et l’enfant, et la violence inattendue manifestée par le premier amant d’Alice interprété par Harvey Keitel. Lorsque le personnage du gentil cow-boy entre en scène, la caméra de Scorsese se fait moins agitée, les plans gagnent progressivement en stabilité, le style est plus apaisé. Si ce choix artistique trouve une justification évidente, il nous sera permis de remarquer que la tranquillité sied plus ou moins bien au cinéaste - même si certains plans sont d’une beauté fulgurante - et encore moins le bonheur de vivre. Nous sommes sûrement trop habitués à le voir exprimer une rage intérieure, à insuffler de l’intensité et du dynamisme dans sa mise en scène, ou à propulser ses personnages dans une course effrénée à l’échec puis à la Rédemption par la souffrance. Martin Scorsese aura l’occasion d’opter à nouveau pour une réalisation moins vigoureuse et plus posée dans La Valse des pantins, mais ce dernier film développera une thématique bien plus dérangeante et originale. Dans ses moments de calme, la relative modestie du scénario de Alice n’est plus ici apparaît malheureusement au grand jour, même si celui-ci conserve sa fraîcheur et bénéficie de dialogues intelligents car témoignant d’une grande profondeur derrière une apparente simplicité. Scorsese se repose donc parfois sur les performances de ses comédiens. Mais lorsque l’on est en présence d’une artiste aussi impressionnante que Ellen Burstyn, le jeu en vaut largemet la chandelle.

Agée d’une quarantaine d’année, Ellen Burstyn irradie et vampirise l’écran. Les spectateurs réfractaires à l’enseignement de Lee Strasberg et Elia Kazan pourront parfois faire la fine bouche devant son interprétation, les autres seront émus par sa vitalité et sa sensibilité. En jouant sur différentes gammes d‘émotion, Burstyn fait passer alternativement Alice pour une mère courage, une femme enfant, une femme mature blessée par la vie et une femme amoureuse retrouvant la beauté de sa jeunesse. Ellen Burstyn obtiendra justement l’Oscar de la meilleure actrice pour ce rôle. Lors d’une belle séquence qui la montre chanter en jouant du piano bar, Martin Scorsese choisit de la filmer avec sensualité, utilisant une succession de travellings circulaires qui confère un certain lyrisme à la scène tout en l’isolant au centre d’un bar quasi déserté, puis peuplé de clients lors d'un récital en soirée. Le temps semble s’arrêter. Une nouvelle fois, grâce à la performance de Burstyn et au mouvement scorsesien, Alice vit entre deux niveaux d’existence : celle d’une chanteuse et celle d’une personne anonyme confrontée aux dures lois de la réalité dont elle essaie difficilement de s’affranchir. A bien y réfléchir, ce personnage n’est pas si différent des protagonistes habituels des films de Scorsese, écartelés entre leur condition sociale qui les maintient prisonniers de leur existence misérable et leurs aspirations à une vie meilleure. A une différence près : une fin ouverte et optimiste est ici de rigueur. Le dernier plan à Monterey agit comme la fin d’une quête mais aussi comme le début d’une nouvelle vie dont les détails ne nous seront pas donnés. La mère et l’enfant, tournant le dos aux spectateurs, avancent vers un futur indécis mais vraisemblablement enrichissant.

Alice Doesn’t Live Here Anymore n’est certes pas une œuvre essentielle dans la carrière de Martin Scorsese, bien qu’elle représenta pour lui une occasion de se confronter à la psychologie féminine, comme il l’avoua par la suite. Ce film lui ouvrit également les portes des grands studios avec lesquels il put composer en signant un film de commande qu’il sut pourtant investir avec sa personnalité artistique, sa culture cinéphile et son style visuel affirmé, avant que le paysage hollywoodien ne change de nature à l’orée des années 1980. Pour ceux qui n’auraient que faire de ces considérations historiques, il ne reste pas moins que Alice n’est plus ici propose un émouvant portrait de femme moderne, oscillant entre tendresse, drame et humour, et servi par une comédienne d’exception entourée d’acteurs débutants comme Kris Kristofferson, révélé dans Pat Garrett et Billy le Kid (1973) de Sam Peckinpah idéal en cow-boy au grand cœur, le jeune Alfred Lutter d’un naturel confondant, et la pimpante Jodie Foster, onze ans et déjà parfaitement à l’aise dans le registre du garçon manqué impétueux et gouailleur.




Image : La propreté du master proposé est un bonheur pour les yeux. La copie a vraisemblablement bénéficié d’une restauration. Le grain original du film a également été respecté. Les couleurs sont idéalement saturées et la définition, comme les contrastes, sont excellents. En revanche, on remarquera un peu de bruit vidéo et une compression parfois visible dans quelques mouvements et certains arrière-plans, mais le confort de vision n’est pas réellement altéré. La couleur rouge, importante dans le film, bave légèrement sur certains plans, comme dans la séquence d’introduction.

Son : La piste originale anglaise est claire et bénéficie d’une belle dynamique. Le mono est parfaitement équilibré entre les voix et les ambiances. La version française, comme d’habitude, porte les voix en avant et la postsynchronisation se fait trop sentir. En outre, elle présente un léger souffle sur la continuité du film. Néanmoins, le doublage est de bonne qualité, même si le timbre des voix choisies ne correspond pas du tout aux voix originales.

Warner
112 mn
Zone 1
DVD 9
Chapîtrage fixe
Format cinéma : 1.85 : 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : Anglais Mono 1.0 / Français Mono 1.0
Sous titres : Anglais / Français / Espagnols
Le DVD est orné d'une jaquette indigente qui ne rend pas vraiment service à ce film fort sympathique.
Le menu principal est fixe et musical.

Le chapitrage, fixe et muet, est composé de 33 chapitres répartis sur 6 pages.

Commentaire audio de Martin Scorsese, Ellen Burstyn, Kris Kristofferson et Diane Ladd. Les quatre artistes, enregistrés séparément, ne s’expriment pas sur la totalité du film. Le DVD sélectionne automatiquement les scènes commentées. L'ensemble dure finalement une cinquantaine de minutes. Martin Scorsese s'explique sur ses motivations, le casting, et sur quelques choix de mise en scène. Son temps de parole est plutôt limité et on aurait pu s'attendre à plus d'investissement de sa part. Peut-être la confirmation que Alice n'est plus ici se révèle donc ne pas être un film très personnel, malgré l'attachement sincère que lui porte son réalisateur. Les comédiens sont plus diserts, principalement Ellen Burstyn et Diane Ladd (dont le nom est absent de la jaquette). Burstyn s'exprime sur sa forte implication dans le film, aussi bien au niveau de la production que du scénario. L'intervention de Kris Kristofferson est réduite à une portion congrue. Les comédiens parlent en général de leur personnage et de la direction d'acteur de Martin Scorsese en s'appuyant le plus souvent sur les images défilant à l'écran. De manière inattendue, la plus émouvante reste Diane Ladd qui n'hésite pas à s'épancher en mettant en relation sa vie personnelle et son interprétation dans le film. En conclusion, ce commentaire s'avère moyennement instructif si on se place du point de vue du cinéaste mais assez intéressant si l'on épouse celui des comédiens.

Second Chances (19’52’’), 16/9 et mono 2.0. Il s’agit d’un documentaire portant abusivement le nom de making of alors qu’il est constitué d’interviews croisées de Ellen Burstyn et de Kris Kristofferson enregistrées en 2003, et illustrées par des photos et des extraits du film. Burstyn raconte la genèse du film qui fut monté sur son nom et dont elle choisit elle-même le réalisateur, de l’importance du scénario, des anecdotes de tournages habituelles, et de son implication personnelle dans l’ensemble du projet. Elle revient également sur son appréciation de la mise en scène. Kristofferson, de son côté, insiste plus sur son rôle et ses hésitations propres à son début de carrière, ainsi que sur sa collaboration enrichissante avec Martin Scorsese (il a par exemple improvisé son dialogue final). Ce court documentaire est un peu décousu et manque de point de vue général sur le film. L’absence de Scorsese est à ce titre pénalisante. Reste heureusement le commentaire audio.

Bande-annonce (2’29’’) 16/9 et mono 2.0. De bonne qualité technique malgré ses points blancs et ses rayures.

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Roy Neary

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