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Critique de film
Le film

West 11

L'histoire

A Londres, Joe Beckett arrive une fois de plus en retard à son poste de vendeur dans un magasin de vêtements, avant d'être renvoyé quelques instants plus tard par son employeur, excédé par son comportement et son manque d'enthousiasme. C'est à ce moment qu'il est repéré par Richard Dyce, un ancien officier de l'armée qui se rapproche rapidement de lui. Au bout de quelques jours, Dyce propose 10 000 livres à Joe, toujours sans emploi et rongé par l'ennui, pour tuer sa riche tante en simulant un cambriolage, ce qui permettrait à l'ancien officier d'hériter de la défunte.

Analyse et critique

Le film West 11 est l’adaptation très fidèle du roman de Laura Del-Rivo, The Furnished Room (1961, inédit en français). Née en 1934 de parents d’origine bourgeoise à Cheam, dans la banlieue sud de Londres où habitent agents de change et autres personnes du même milieu professionnel, Laura Del-Rivo s’en échappe dès la fin des années 50 pour s’installer à Londres. Occupant de petits meublés miteux similaires à celui qui sert de décor au film, elle est successivement libraire, modèle et serveuse dans des cafés et des cafétérias à Soho. C’est grâce à l’un de ces établissements situé sur Rathbone Place - repaire légendaire d’écrivains tels que George Orwell et Dylan Thomas - qu’elle fait la connaissance de Colin Wilson, l’auteur à la réputation assez sulfureuse de L'Homme en dehors (1), qui lui permet de vivre et travailler dans un meublé plus convenable au 24 Chepstow Villas. En fait, il s’agit là d’un bâtiment qui a déjà hébergé les écrivains d’avant-garde influents Bill Hopkins et Alexander Trocchi, l’acteur Dudley Sutton dont la collaboration avec l’Atelier Théâtre de Joan Littlewood et les rôles dans les films The Boys et The Leather Boys de Sidney J. Furie font autorité à l’époque. A la même adresse, mais à une date antérieure, ont aussi vécu deux artistes écossais, Colquhoun et MacBryde, connus comme "les deux Roberts", dont les folies et les excès ont inspiré aussi bien les livres Memoirs of the Forties [inédit en français] de Maclaren Ross que Soho in the Fifties [inédit en français] de Daniel Farson.


L’influence du néo-existentialisme particulier à Wilson traverse The Furnished Room, mais on ne doit surtout pas oublier la volonté tout aussi forte dont Laura fait preuve pour prendre ses distances avec sa scolarité dans un couvent dirigé par des religieuses. Tel un avatar en colère de son esprit d’adolescente prête à tout remettre en question, Joe Beckett, le protagoniste de Laura, est un homme qui voulait devenir prêtre catholique avant de perdre la vocation et qui finit par mener une vie d’errance crépusculaire dans les meublés de Ladbroke Grove à la recherche de quelque chose qui pourrait provoquer en lui un choc lui permettant de recouvrer des sensations. C’est le West 11 dont les loyers modestes ont attiré des immigrants antillais et des étudiants du Royal College of Arts et dont le marché de Portobello Road était au centre de la vie nocturne, éclairée par les lumières rouges des façades. Les fascistes à la botte d’Oswald Moseley et un tueur en série de prostituées hantaient les rues où, dans un dédale de speakeasies (bars clandestins) surnommés "shebeens" ou "mushroom clubs" (clubs où circulaient des substances hallucinogènes), des arnaqueurs issus de l’aristocratie fourguaient des comprimés à la racaille ou aux protagonistes de l’affaire Profumo qui fit scandale, réunis pour chercher de quoi se défoncer de façon illicite. Le film, tourné dans les rues mêmes qu’il est censé dépeindre, présente un David Hemmings plein d’énergie juvénile, au sein d’un gang de hooligans qui s’en prennent au vieux M. Cash, incarné par Finlay Currie devant son meublé sur Powis Square - et cela à un jet de pierre de ce qui à la fin de la décennie va devenir le repère hippie de Turner, le musicien plein aux as dans Performance de Nicolas Roeg et Donald Cammel.


Dans West 11, c’est un Alfie Lynch au regard triste qui incarne Beckett à la perfection. Lynch est lui-même un catholique de la classe ouvrière habitant l’East End (les quartiers est de Londres) qui a accédé au grand écran via The Royal Court Theatre et l’Atelier Théâtre dans le rôle d’un homme qui perd la raison dans un cercle de femmes sans pitié et de dangereux conspirateurs. Le scénario de West 11 fait penser au roman Hangover Square [inédit en français] écrit par Patrick Hamilton, une histoire parallèle qui se déroule dans les quartiers ouest du Londres d’avant-guerre. Comme Hamilton, Laura a du flair pour dénicher un type particulier de vaurien : le genre escroc capable d’exploiter la confiance, beau parleur, à la prestance militaire, conforme à ses modèles de la vraie vie que furent John George Haigh et Neville Heath qui traquaient leurs proies dans ces mêmes quartiers de Londres dans les années 40. Laura a donné à son personnage le nom de Dyce et l’a décrit ainsi : « Le faux major qui vit dans un cabaret chic de style Tudor qui vous tape dans le dos et vous demande de convertir son chèque en espèces. » Il prend vie sous les traits d’Eric Portman, lâche qui, avec ses sourcils arqués et le sourire d’un homme confronté à une mauvaise odeur qui lui flotte en permanence sous les narines, est né pour jouer ce genre bien particulier de goujat au charme irrésistible.

Le sort de Beckett est scellé dans ce contexte lors d’une soirée où chaque invité apporte à boire. Après avoir été plaqué en public de façon pour le moins humiliante par l’inconsistante Isla Barnes, sa petite amie étudiante en arts plastiques, éméché, il se met à draguer Georgia, une ancienne beauté à présent sur le déclin, incarnée à l’écran par une Diana Dors impeccable comme toujours. Mais ses efforts sont anéantis par l’arrivée de Dyce qui, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la convainc que Beckett en tant que soupirant n’est pas de son calibre, tout en évaluant les capacités de ce dernier à entrer dans un projet bien plus sombre.


Même si Beckett se méfie instinctivement, Dyce parvient à l’attirer comme une araignée dans sa toile dans des combines en exploitant son désœuvrement, son manque de loyauté et sa réticence à se cantonner dans une vie sans relief. En faisant allusion au fil de la conversation à une vieille tante fortunée au cœur fragile, Dyce met en branle l’idée que Beckett avait justement en tête, comme ce dernier l’explique à Dyce dans le roman : « Le nihilisme est un état de claustrophobie, une prison. Je pense que le crime peut-être une tentative de s’échapper de cette prison ; de la dynamite qui peut en faire voler les murs en éclats... Le nihiliste n’a qu’une chose en tête, éprouver des sensations ; voilà pourquoi il s’en prend à la vie afin que la vie puisse lui rendre la monnaie de sa pièce... Bien sûr, le seul crime qui compte, c’est le meurtre... »

C’est David Farson qui a inventé l’expression « angry young men » [ou « jeunes hommes en colère »] pour résumer avec concision le réalisme social qui, à l’époque, avait imprégné les mondes littéraire, théâtral et cinématographique après l’adaptation réussie à l’écran d'Une pièce au soleil (2) de John Braine et de La Paix du dimanche (3) de John Osborne en 1959, initialement présentées sur la scène du Royal Court Theatre. Ces deux films ont provoqué une nouvelle vague : l’adaptation réalisée par Karel Reisz du roman Samedi soir, dimanche matin (4) d'Alan Sillitoe a fait un tabac en 1960 tout comme, peu après, en 1961, celle proposée par Tony Richardson avec Un Goût de miel écrit par une jeune femme en colère, Shelagh Delaney. La même année a vu la publication de The Furnished Room dont s’est emparé un autre réalisateur de 27 ans, Michael Winner, soucieux d’imposer son empreinte dans le milieu cinématographique.

West 11 fut pour le jeune Winner le premier projet de long-métrage d’envergure faisant suite à une série de courts-métrages parmi lesquels on retiendra un film érotique tourné à Longleat sous les auspices du Marquis de Bath, magistrat local et propriétaire terrien, un badinage inspiré de Gilbert et Sullivan (auteurs d’opérettes très prisés des britanniques) intitulé The Cool Mikado avec Frankie Howard comme tête d’affiche. Sans oublier un "clip" musical faisant la promotion de la chanson Play It Cool de Billy Fury. Après ces deux productions "cool", Winner s’est bien rendu compte qu’il aurait besoin de l’aide d’un spécialiste afin de relever le niveau avant de se lancer dans son nouveau projet. C’est pourquoi il s’est tourné vers un véritable "jeune homme en colère".


Keith Waterhouse avait déjà connu une période féconde au début des années 60 comme journaliste, dramaturge, scénariste à succès. Il a obtenu une reconnaissance mondiale en 1963 grâce à l’adaptation de son propre roman Billy le Menteur (5) confiée au réalisateur John Schlesinger, mais il avait déjà alors à son palmarès deux scénarios remarquables écrits en collaboration avec son ami d’enfance Willis Hall, rencontré à la maison des jeunes de Leeds. Le travail exceptionnel qu’ils ont fourni grâce à leur oreille fine pour les dialogues et leur empathie pour un large éventail de personnages dans Le Vent garde son secret de Bryan Forbes en 1961 et Un amour pas comme les autres de Schlesinger en 1962 était en phase avec l’humeur de l’époque. Ces trois films sont à présent considérés comme des classiques de l’âge d’or du cinéma. Waterhouse n’a, par contre, gardé de l’adaptation de The Furnished Room sortie sous le titre West 11 (qu’il évoque dans ses mémoires Streets Ahead en 1995, inédites en français) qu’un souvenir pour le moins brumeux. Selon lui, « West 11 s’inspirait d’un roman écrit par une auteure hippie au nom exotique de Laura Del-Rivo qui a accepté 1 000 Livres au titre des droits d’auteur, qui a aussitôt pris le chemin de l’Amérique du Sud et n’a plus jamais donné signe de vie. Après tant d’années, deux souvenirs me reviennent. D’abord, le producteur, Danny Angel, a refusé de valider le choix de James Mason pour le motif qu’il avait fait son temps et celui de Julie Christie encore débutante pour le motif que c’était une actrice de série B. Ensuite, qu’il n’a jamais daigné rencontrer notre réalisateur, Michael Winner, dont c’était quand même le troisième long-métrage. En fait, le film était en salle alors que nous n’étions même pas au courant qu’il avait été tourné. »


Des affirmations de Waterhouse, deux ont été confirmées en 2010 quand Michael Winner fit une apparition au Portobello Pop-Up Cinema, à Londres, pour présenter son œuvre à un public nouveau. J’ai eu la chance d’y être, ravie de pouvoir enfin voir un film sur lequel j’avais tenté sans succès de mettre la main depuis des années, depuis que j’avais engagé des recherches - c’était en 2007 - pour écrire un roman intitulé Bad Penny Blues qui se déroule à la même époque et dans le même quartier. Je savais que Winner avait réalisé West 11 à partir du scénario écrit par Waterhouse et Hall ; mais Winner lui-même n’était pas parvenu à en trouver une copie et c’est grâce à une enquête minutieuse menée par Tim Burke, le directeur du Pop-Up qui en a retrouvé une dans les archives du British Film Institute, que nous sommes parvenus à le voir. Winner fut clairement ravi de l’accueil réservé à lui et à son film, et il partagea alors les souvenirs qu’il gardait de la production avec une grande modestie. Effectivement le producteur lui avait refusé de prendre James Mason dans le rôle de Dyce et Julie Christie pour celui de Ilsa Barnes. Ce deuxième refus venait du fait que, dans l’esprit de Danny Angel, si Winner la voyait dans le rôle, c’est parce c’était "un enfoiré d’homosexuel". Par contre, Laura Del-Rivo n’avait jamais disparu corps et biens en Amérique du Sud. En réalité, elle n’était pas allée bien loin. Elle tenait un étal au marché de Portobello où j’avais pris l’habitude d’acheter mes collants et chaussettes depuis presque trente ans, sans me rendre compte un seul instant que cette femme au goût si raffiné en bonneterie n’était autre que la première auteure beatnik britannique, une femme au cœur même du monde que j’avais moi-même tenté si fort de faire revivre.


Winner fit monter Laura sur la scène et lui promit de l’inviter à diner, une proposition, je suis navré de le dire, que le vieux roublard n’a jamais honorée avant sa mort en 2013. Et avec la modestie qui est la sienne, Laura affirma que toutes les bonnes répliques du film étaient dues à Waterhouse et Hall. Ce qui est faux là aussi. Depuis, les éditions Five Year Press ont réédité le roman dans sa version originale, et lorsque je l’ai lu, je me suis rendue compte que la plupart des meilleures répliques étaient bien celles qu’elle avait écrites elle-même et qu’elles avaient été bel et bien "pompées" dans leur intégralité. Ainsi s’achève ce voyage extraordinaire et j’espère que vous prendrez autant de plaisir que moi à découvrir le monde secret de West 11.

(1) édité en français par Gallimard
(2) édité en français par Stock
(3) édité en français par Théâtre en Poche
(4) édité en français par L’Échappée
(5) édité en français par Le Mercure de France

La Britannique Cathi Unsworth est non seulement l’auteure de beaux romans criminels (Au risque de se perdreLe ChanteurBad Penny BluesZarbi et London nocturne - tous parus en français chez Rivages), mais elle est aussi une journaliste et critique reconnue, spécialisée dans la musique et le cinéma. Cathi Unsworth a notamment collaboré aux éditions en DVD/Blu-ray du British Film Institute de quelques trésors oubliés du cinéma made in UK : Man of Violence ou bien encore That Kind of Girl.

Traduit de l’anglais par Dominique Lafosse.

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Par Cathi Unsworth - le 1 septembre 2020