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Critique de film
Le film

Un été capricieux

(Rozmarné léto)

L'histoire

Antonín (Rudolf Hrusínský), maître-nageur, quinquagénaire de province, surveille bien tranquillement ses bains d’eau douce en compagnie râleuse de Katerina (Míla Myslíková) qui voudrait bien d’un partenaire moins veule et engourdi par les années. Il passe son temps en compagnie de deux confrères : un homme d’Église (Frantisek Rehák) et le Major Hugo (Vlastimil Brodský), aussi peu affairés que lui. Tout change quand débarquent en ville un magicien-funambule (Menzel) et son assistante (Jana Preissová)… dont ils tombent tout trois sous le charme. Ils partent à sa conquête. L’un y perd la fidélité de son épouse, l’autre une oreille, le dernier l’usage d’un bras. Il pleut beaucoup, cet été-là, dans la Bohème d’Années pas si Folles, quand on n’habite pas la capitale.

Analyse et critique

Un été capricieux est le deuxième long-métrage de Jiri Menzel et le premier en couleur. Tourné durant l’été 1967, il pourrait indirectement témoigner de la liberté de ton et d’attitude, qui a précédé au Printemps de Prague. Il est aussi l’expression d’un décalage : celui d’une génération plus âgée confrontée à une jeunesse désirable dont elle ne fait plus partie. Dans la rencontre de « vieux mâles », pour utiliser une expression atroce, et d’une belle jeune femme, ce n’est pas exactement eux qui tiennent la dragée haute. Non pas que cette dernière soit présentée comme dédaigneuse et cruelle : elle est une circassienne généreuse de ses charmes, une fille « facile » ce qui chez Menzel semble plutôt une qualité, qui ne promet rien ni ne s’attache, le départ en roulotte pour une autre ville étant toujours imminent. Eux, en revanche, sont plus empêtrés dans cette vie provinciale, dans des fonctions au caractère pour certains abstrait (entre autres un militaire en temps de paix vivant de ses rentes dans une bourgade). Ils ne bougent pas et le temps passe. Le film est une adaptation de Vladislav Vancura, située dans les années 20 en Bohême, dans l’entre-deux guerre et si nostalgie il pouvait y avoir dans le choix de ce matériau elle est quelque peu tempérée : ce sont trois personnages vieillissants durant un été maussade qui sont filmés, faisant de ce retour bucolique en arrière un geste ambigu. Menzel est un cinéaste à la fois du charme et de l’inertie de la vie provinciale, au sein d’un pays condamné par son histoire au provincialisme.

Le cinéaste décrit le tournage estival (l’occasion pour lui de tourner avec Rudolf Hrusínský et se lier d’amitié avec l’acteur) comme singulièrement heureux. Pas forcément un indicateur prometteur de drôlerie chez celui auquel un documentaire est consacré sous le titre de To make a comedy is nos fun en s’inspirant de ses propres propos (à l’opposé, et selon la même logique, Bergman décrivait celui de Cris et chuchotements comme inhabituellement joyeux). Menzel s’avérera en fait horrifié dans un premier temps de ce qu’il avait lui-même tourné… jugement un peu dur vu la séduction diffuse que le film possède encore, non pas en dépit, mais en vertu, de son cadre un brin ingrat. Il est possible que le fait que le cinéaste ait eu à y jouer un rôle au pied levé (celui d’un magicien et funambule, pratiquant avec une maladresse obligée, mais malgré elle bien vue, les numéros du personnage en question) ait contribué à cette gêne. Encombré par les dialogues paradoxalement précieux de Vancura, il réduit son propre texte à une portion congrue, apportant une autre figure taiseuse au film, en plus d’Anna, qui ne dit pratiquement rien à ses prétendants. D’incarner un autre homme de spectacle lui permet d’endosser très littéralement une figure de funambule et prestidigitateur, communiquant malgré lui une certaine idée de la mise en scène.

Si passivité il y a, il est question d’activité physique dans tout cela. Antonín Dura est maître-nageur, propriétaire de bains douce situés dans la rivière de l’Orse (c’est au bord de la Lusnice que le film sera tourné), qu’il gère conjointement (et bien tranquillement, vu la fréquentation et le courant) avec son épouse Katerina, elle-même gentiment lasse de cet homme indolent qui ne cache pas trop son intérêt pour les baigneuses. Il est constamment flanqué de deux autres bourgeois à l’emploi du temps également très libéré : un chanoine et un major, de vrais assis. Ces trois quinquagénaires (incarnés par des comédiens eux-mêmes nés dans les années 20) font passer le temps comme ils peuvent, à mater quand l’occasion se présentent en picolant et engloutissant de la charcuterie. Peut-être un lien avec le manque de beau temps de cet été particulier, ils sont d’une blafardise potentiellement cadavérique, qui leur donne aussi des airs de clowns augustes, prêts à se ridiculiser dans des aventures passionnées qui ne leur réussiront pas trop. Chez Menzel, toutefois, le ridicule ne tue pas et il ne les blâme pas une seconde de tenter de s’offrir une seconde jeunesse face à celle qui la possède encore. Car l’arrivée du magicien et funambule les invitant à un spectacle le soir-même (en profitant pour goûter au passage leur vin et leur saucisson) produira la révélation pour les trois de la présence dans leur petite ville d’une beauté singulière sur laquelle ils vont chacun à leur tour cristalliser, projeter des passions inhibées auxquelles elle ne répondra par presque pas le moindre mot (mais une disponibilité nonchalante). Cet élan s’avérera avoir un prix pour chacun, mais que ce soit trop cher payé l’infatuation n’est pas nécessairement le propos.

L’arrivée de gens de spectacle sur la corde raide ne sera pas que pour ces trois hommes l’occasion de tomber amoureux, mais également pour Katerina, sous le charme du magicien-équilibriste. Quand Antonín la trompe une nuit, dans la cabine des bains, avec Anna, elle se rend en représailles, mais par désir sincère aussi, auprès du magicien (qu’on comprend, vu qu’ils partagent leur roulotte, avoir été un ancien compagnon d’Anna, l’être peut-être encore à certains égards). Si la beauté venue d’ailleurs correspond à tous les critères du mannequinat, Menzel fait de l’épouse du coin une femme plus grosse dont la sensualité propre ressort paradoxalement d’être mise en relief avec ce canon-là (d’autant plus associée à la maigreur de Menzel dans le rôle de son amant). Si Anna est un objet de fixation qui échappe fatalement à ceux qui la désirent, Katerina offre son propre désir à un homme chanceux, avant de retourner sans grande histoire à un mari qu’elle estime avoir assez fait souffrir (trois jours). Il y a dans les deux cas, selon des modalités différentes, une certaine idée de la disponibilité, au sein d’un cinéma qui n’aime pas faire de grandes histoires autour de la jouissance, qui accepte aussi l’obscène comme faisant partie de la vie. C’est une pratique autrement plus paillarde que l’amorce du plan où Antonín masse le pied de sa conquête suggère, au sein d’un récit dont le carton introductif assume un regard débonnaire sur la « débauche », peut-être non sans lien avec l’ennui fatalement associé à l’existence provinciale.

Puis il y a les deux vieux garçons qui (en raison d’une provocation en duel et d’un passage collectif à tabac) perdront temporairement l’usage d’un bras ou un peu de cartilage (Antonín offrant au malheureux quelques points de suture avec un hameçon). Incarnations de l’autorité militaire et religieuse, ils sont non seulement des hommes comme les autres, mais particulièrement désœuvrés. Leurs discours ne parlent à personne et ils ne servent à rien, ce qui pourrait suggérer que la crise d’autorité que connaît alors la société tchécoslovaque puise ses racines dans un passé et des dispositions plus lointains que cette conjoncture, s’agissant ici d’un cadre historique. Opérant sa propre conversion, l’abbé présente un corpus dont l’œuvre à l’évidence se revendique : non seulement L’art d’aimer d’Ovide, mais Rabelais, Shakespeare, Cervantès… un picaresque qui se moque de certains bons sentiments mais approuve la vie dans ce qu’elle a de plus physique et immédiat, accompagné d’un rapport défiant et distant au pouvoir, aussi. Trois représentants de l’autorité masculine sous des formes diverses mais conjointement bourgeoises sont ramenés à une certaine humilité par la turbulence de leurs désirs, la manière dont ils deviennent les jouets de passions qui vont contre le calcul.

Le film n’échappe pas à l’anecdote (sans faire l’apologie du grand sujet, il fallait à Menzel l’ossature de la violence historique pour rendre d’autant plus frappantes ses rêveries désirantes, timides et mélancoliques), peut-être faut-il cependant deviner la brutalité d'autres époques en creux. Il comprend pourtant certaines des plus belles choses qu’il ait filmées. Adaptation littéraire, il tient en partie sur le paradoxe d’une langue très travaillée au sein d’un univers plébéien, provincial (mais on a le temps d’y trouver les mots, après tout), une préciosité mise en dialectique avec une paillardise relâchée. Ainsi du monologue fort littérateur d’Antonín recousant une oreille, enjoignant ironiquement à une littérature vertueuse et édifiante, plutôt qu’à la poésie allant chercher son inspiration dans les lupanars et sous les draps – soit l’alliance de la poésie et du licencieux où le second serait comme une condition de la  première  Beauté de la langue et plastique (témoin ce plan superbe sur Anna aspergée et allongée), la mise en scène tendant aussi dans ses moments au cirque au petit exercice de style, qui, par-delà l’inévitable maladresse des corps et des affects, affirme des aspirations plus nobles que le rinçage d’œil, la goinfrerie et la picole. « Aimer et être aimé est la plus grande félicité. »

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La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 22 janvier 2024