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Critique de film
Le film

Un dimanche comme les autres

(Sunday Bloody Sunday)

L'histoire

Bob Elkin, un jeune sculpteur œuvrant dans l’art contemporain, a une relation amoureuse avec une femme divorcée plus âgée, Alex Greville, une fonctionnaire... Parallèlement, Bob, qui est bisexuel, a aussi une liaison avec le docteur Daniel Hirsh, un quinquagénaire BCBG... Bob vit sereinement ses histoires d’amour bien plus qu’Alex et Daniel, au fait de la situation et pressentant confusément qu’aucun d’entre eux n’aura jamais sa préférence.

Analyse et critique

Après le succès mondial et les Oscars de Macadam Cowboy (1969), retour en Angleterre pour John Schlesinger avec ce Sunday Bloody Sunday. On retrouve donc des préoccupations sociales plus typiquement britanniques dans ce qui semble être une continuité de deux de ses plus beaux films, l'inaugural Un amour pas comme les autres (1962) et Darling (1965). Dans le premier, Schlesinger montrait les déboires d'un jeune couple lié presque par la force des choses et voyant se profiler une morne existence dans une cité ouvrière grisâtre. Darling était une des premières œuvres à porter un regard critique sur le Swinging London, qui sous la légèreté et l'hédonisme était un nid d'égoïstes narcissiques rêvant de célébrité. Sunday Bloody Sunday fait une sorte de bilan qui entrecroise ces deux univers quelques années plus tard. Chaque dimanche, Bob Elkin (Murray Head), jeune et séduisant artiste contemporain, se partage entre les bras d’Alex (Glenda Jackson), une jeune femme divorcée, et Daniel (Peter Finch), un médecin quinquagénaire. Tous deux sont les victimes consentantes de ce ménage à trois dans lequel leur bel amant mène le jeu avec indifférence.

Schlesinger montre d'abord le dispositif à la fois tendre et cruel de cette relation. Tendre car Bob est un partenaire aimant, sensible et prévenant pour chacun de ses amants, les scènes sensuelles alternant avec d'autres montrant un plus paisible quotidien à deux. Cruel parce que Bob est aussi inconstant et égoïste, un(e) amant(e) ne lui manquant jamais plus que quand il est en compagnie de l'autre et il n'hésitera jamais à se volatiliser pour le rejoindre. Dès que l'ennui et l'ordinaire qui cimentent aussi une relation de couple daignent se manifester, Bob s'évapore car il ne souhaite que les bons moments. Ainsi chaque apparition du personnage est synonyme de plaisir, et l'histoire dévoilera progressivement le désert qu'est l'existence d’Alex et Daniel en son absence. Le préhistorique système de messagerie téléphonique que l'on voit dans le film est une sorte de fil rouge narratif de l'attente constante d'Alex et Daniel loin de Bob. Les entraves se révèlent peu à peu entre emploi administratif ennuyeux pour Alex, sexe fugace pour Daniel mais aussi pression sociale et religieuse.

Comme dans Un amour pas comme les autres, les personnages aspirent à autre chose, à un amour sincère et passionné mais devront se contenter des miettes que daigne leur offrir Bob. On retrouve ce thème de Schlesinger de héros refusant de se plier à une réalité terne et rêvant de plus (la superbe scène entre Glenda Jackson et Peggy Ashcroft jouant sa mère, qui lui reproche de trop attendre de la vie et de ne pas accepter le peu qu'elle lui offre) mais toujours amené à rester cloué au sol par les circonstances (là on pense aussi bien sûr à son Billy Liar (1963)). Bob est, lui, un pendant de la Julie Christie de Darling, un jeune homme moderne dont l'évolution dans un milieu "hype" a nourri l'indifférence et l'égo. On ne s'étonnera pas de la séparation finale terriblement amère et désinvolte. Le constat est assez désespéré d'ailleurs, Schlesinger renvoyant dos à dos la tradition (le mariage silencieux et malheureux de la mère d'Alex) et la modernité (la famille d'amis hippies tout à son libre arbitre un peu vain) et admettant presque ainsi l'acceptation résignée que l'on doit avoir des maigres instants d'amour qui peuvent se présenter à nous, la tirade finale face caméra de Peter Finch allant justement dans ce sens.

L'atmosphère du film est à la fois éthérée et austère, alternant d'étonnantes séquences de rêverie (dont une superbe traduisant le sentiment d'insécurité de Glenda Jackson) et un réalisme gris, dépressif, dans lequel nous baigne la magnifique photo de Bill Williams. Glenda Jackson est comme souvent magnifique, représentant la facette émotionnelle la plus expressive. A l'inverse, Peter Finch, tout en désespoir contenu, allie sobriété et fragilité, prenant de sacrés risques avec ce qui est un des premiers films grand public à représenter avec autant de normalité un personnage gay. Sa performance est d'autant plus à saluer que Ian Bannen, initialement choisi, manifesta tant de gêne à tourner des scènes d'amour entre hommes que Schlesinger le remplaça après deux semaines de tournage. Un très beau film donc, qui témoigne tout de même du pessimisme de John Schlesinger puisqu'il faut qu'il se plonge dans le passé - la magnifique adaptation de Thomas Hardy, Loin de la foule déchaînée (1967) - pour que ses héros puissent inverser le cours de leur destin dans ses œuvres sociales.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 8 juillet 2022