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Critique de film
Le film

Loin de la foule déchaînée

(Far from the Madding Crowd)

Partenariat

L'histoire

Angleterre, 1870. Bathsheba Everdene, femme de caractère, hérite d'une terre qu'elle doit exploiter seule. Trois hommes vont marquer son existence : le fringant caporal Troy, le riche propriétaire Boldwood et le berger Gabriel Oak.

Analyse et critique

Avec ses trois premiers films, Un amour pas comme les autres (1962), Billy le menteur (1963) et Darling (1965) décrivant respectivement le milieu ouvrier, la vie dans le nord de l'Angleterre et le Swinging London, John Schlesinger était un cinéaste plutôt associé à des univers et des préoccupations contemporains. La surprise est donc grande de le voir s'attaquer au film d'époque avec cette adaptation du roman de Thomas Hardy, Loin de la foule déchaînée. Il retrouve pour l'occasion son actrice fétiche, Julie Christie, déjà de l'aventure dans Billy le menteur et Darling. Celle-ci incarne Bethsabée Everdene, jeune femme héritant brusquement d'un vaste domaine fermier. Parallèlement à son apprentissage de la gestion de sa propriété et aux difficultés pour s'imposer, se dessine un parcours initiatique pour elle à travers son rapport aux trois hommes qui se disputent ses faveurs. Il y a tout d'abord le plus fiable, Gabriel Oak (Alan Bates), rugueux et solide campagnard qui réclamera sa main avant que la fortune lui sourît. On trouve ensuite le plus passionné avec le propriétaire terrien Boldwood (Peter Finch), dont la nature austère et froide se voit troublée par sa passion soudaine pour Bethsabée. Hautaine et moqueuse avec eux, cette dernière va pourtant céder corps et âme au peu recommandable Sergent Francis Troy (Terence Stamp), homme à femmes porté sur le jeu et la boisson.


L'intérêt du film gagne grandement quand on est lecteur de Thomas Hardy tant Schlesinger a bien su capter l'esprit de l’auteur. L'aspect très documenté et détaillé du mode de vie rural dans ces différents travaux, très présent dans Loin de la foule déchaînée ou un autre roman comme Les Forestiers, est ainsi fort réussi et immersif. Schlesinger instaure une douce torpeur dans sa description du quotidien de la ferme, qui peut à tout moment être brisée par les éléments (un orage brutal qui va ruiner une récolte), la maladie (une séquence très réussie où les moutons sont victimes d'un mal étrange) ou la malchance pure et simple comme cette scène incroyable où un troupeau entier de moutons se jette du haut d'une falaise. Le quatuor d'acteurs est assez exceptionnel. Julie Christie passe avec aisance de la jeune fille arrogante à l'amoureuse transie, et malgré les multiples erreurs et faux pas de son personnage, parvient à susciter l'empathie par sa modernité. Terence Stamp rend magnifiquement humain ce Francis Troy qui aurait pu être facilement détestable dans ses excès, notamment dans son rapport avec Fanny, la seule femme qu'il ait réellement aimée. Moins nuancé, Peter Finch confère une intensité maladive à Boldwood et Alan Bates (amené à reformer un couple avec Julie Christie dans Le Messager de Joseph Losey) transpire l'authenticité dans son incarnation de Oak en communion avec la nature.


Le cadre n'incite pas Schlesinger à céder à une mise en scène académique, bien au contraire (notamment de la récente et trop sage adaptation de Thomas Vinterberg en 2015). Plusieurs moments détonnent par leur modernité, tel le montage saccadé lors de la démonstration d'escrime de Troy où Schlesinger adopte ainsi le regard étourdi et l'image magnifiée qu'a Bethsabée de lui à cet instant. De même, lors de la scène où elle se rend en ville pour rompre avec lui, la bande-son couvre leur dialogue par le bruit des vagues et c'est seulement l'expression peu à peu adoucie et amoureuse de Julie Christie qui laissera deviner l'issue de l'échange. On peut aussi évoquer un montage percutant dans son art de l'ellipse comme le dialogue à distance entre Oak et Bethsabée lorsqu'elle lui demande de venir sauver son troupeau, on saute une partie de la réponse de l'un que l'on devine par la réaction de l'autre dans le moment suivant, ce qui confère un sacré dynamisme à une scène potentiellement lourde. Schlesinger confère donc une forme moderne au film d'époque, à l'instar de son compère du Free Cinema Tony Richardson avec Tom Jones (1963) mais sur un mode plus discret. L'emblème de cette modernité est finalement Julie Christie, qui conserve une allure (et notamment sa coiffure similaire à celle arborée dans Billy le menteur) et son personnage à cheval entre volonté d'émancipation et soumission amoureuse à un homme retors.


Le film est une grande réussite plastique avec de longs moments contemplatifs, dans lesquels la photo stylisée et naturaliste à la fois de Nicolas Roeg magnifie les paysages ruraux du Dorset et du Wiltshire où fut tourné le film. On retrouve l'extrême noirceur et le poids de la fatalité typique des écrits de Hardy lors de saisissants moments de cruauté. Ils peuvent être psychologiques, telle cette scène où Troy affligé par la mort de son amante affiche un mépris absolu pour Julie Christie, ou plus pathétique, notamment ce montage alterné entre la beuverie des hommes et l'orage qui à leur insu attaque la récolte à l'extérieur. En dépit de son ampleur (comme pas mal de grosses productions historiques de l'époque, le film est doté d'une ouverture et d'un entracte musical), on assiste donc plutôt à un récit intimiste avec l'évolution ou le surplace de ces personnages dans un cadre restreint sur plusieurs années. Schlesinger trouve l'équilibre idéal entre sa mise en scène ample et cette tonalité plus feutrée qui donne tout son charme au film, avec une narration lente comme le temps qui passe parvenant à nous happer dans son rythme languissant. Une belle réussite, qui pour du Thomas Hardy a le mérite de se conclure sur une note plutôt positive avec un Bethsabée levant enfin les yeux sur celui qui a toujours été là pour elle. C’est une sorte de petite parenthèse également dans la filmographie de Schlesinger qui allait retrouver les trépidations urbaines avec son film suivant, le célèbre Macadam Cowboy.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 26 mars 2021