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Critique de film
Le film

Thunder Rock

L'histoire

Un gardien de phare intrigue l'administration car il ne prend pas de vacances et n'encaisse jamais ses salaires. En fait, dans une autre vie, il fut un journaliste antifasciste mais désabusé et dégoûté par les réactions de ses compatriotes et amis européens devant la montée du nazisme dans les années 30, avant d'accepter un poste de gardien de phare à Thunder Rock. Un naufrage advint un siècle auparavant dans les parages et dont une inscription commémore les victimes, des émigrants européens, à l'intérieur du phare...

Analyse et critique

Des frères Roy et John Boulting, on retient plus aisément aujourd'hui les comédies satiriques des années 50 et 60 comme Private's Progress (1956) sa suite I'm Alright, Jack (1959), Carton Brown of the F.O. (1959) ou Heavens above ! (1963) dans lesquels ils mettaient joyeusement en boîte les travers de la société anglaise. Les Boulting débutèrent pourtant dans un registre nettement plus sérieux où se manifestaient déjà leurs préoccupations sociales. Ce formidable et déroutant Thunder Rock en offre une preuve des plus éclatantes. La scène d'ouverture est typique de leur humour caustique. Dans un bureau administratif quelconque, des employés s'alarment face à l'impensable : un gardien de phare n'a pas donné signe de vie depuis de nombreux mois, n'encaissant pas ses salaires et ne prenant pas de congés. Un agent est dépêché sur place et le mystère s'épaissit sur le mode de vie singulier du gardien. David Charleston (Michael Redgrave) semble en effet renforcer l'isolement inhérent à sa fonction par l'absence totale du moindre élément lié à l'extérieur dans son environnement austère : pas de journal, de livre ou de radio. Un échange vif entre Charleston et son ami et pilote Streeter (James Mason) nous éclaire sur son état d'esprit puisque notre héros a sciemment choisi de fuir les affaires de ce monde où la guerre est pourtant imminente. A la place, il s'est réfugié dans le souvenir du drame survenu alentour un siècle plus tôt, lorsqu’un navire d'immigrants anglais fit naufrage à l'approche du Nouveau Monde.

Thunder Rock est un exemple typique de l’originalité du cinéma de propagande anglais, puisque c'est clairement ce dont il s'agit ici. Le film adapte une pièce de Robert Ardrey qui fut un grand succès public en Angleterre, au contraire des Etats-Unis où elle fut initialement jouée mais passa inaperçue. La pièce était une diatribe anti-isolationniste incitant le pays à s'engager alors que les tensions montaient en Europe avec la montée du nazisme allemand et du fascisme italien, mais les Etats-Unis d’avant Pearl Harbor n'étaient sans doute pas encore prêts à entendre le message. Dans cette volonté de propagande, les changements effectués par les Boulting ajoutent donc des flash-back sur le passé de Charleston où nous découvrons qu'il fut journaliste politique et couvrit la montée de tous ces extrêmes, mais se confronta à l'indifférence, l'incompréhension et l'inconscience de ses concitoyens face au danger imminent. Le message est clair entre les images d'archives de discours d'Hitler, les séquences où Charleston est malmené par des policiers fascistes italiens hostiles aux Anglais, et un échange absurde dans lequel les Français vantent leur précieuse ligne Maginot. Les Boulting réservent cependant leur meilleur fiel pour leurs compatriotes anglais, notamment lorsque Charleston verra ses articles alarmistes altérés par ses éditeurs et surtout cette scène saisissante où dans un cinéma les actualités montrent l'invasion de la Pologne par les nazis face à un public indifférent et plus réactif à l'épisode de Popeye qui suit.

Charleston abandonne donc la lutte, laisse le monde courir à sa perte et part s'isoler en tant que gardien de phare. C'est là qu'intervient l'aspect le plus captivant du film qui ouvre clairement la voie au grand mélodrame fantastique, gothique et psychanalytique façon L'Aventure de Mme Muir (1944) ou Le Portrait de Jennie (1946). Dans ces films, l'intervention du surnaturel était constamment questionnée par l'équilibre psychologique des héros qui y trouvaient une béquille réelle ou imaginaire pour surmonter leurs fêlures. Ici cela se manifestera par les apparitions des victimes du naufrage de 1839, vrais fantômes ou purs produits de l'imagination de Charleston. Chacune de ces figures fut à son tour amenée à défendre un idéal et y faillit cruellement. L'ouvrier Ted Briggs (Frederick Cooper) allait aux Etats-Unis pour trouver de l'or et subvenir à sa famille nombreuse, la féministe Ellen Kirby (Barbara Mullen) renonçait à ses convictions pour devenir l'une des épouses d'un mormon, et le médecin Stefan Kurtz quittait sa patrie où ses innovations sur les anesthésiques étaient mal perçues. Tout cela pourrait prendre un tour trop symbolique mais les Boulting privilégient les émotions aux idées en ajoutant à nouveaux des flash-back à la pièce sur le passé des naufragés. Loin de faire dans le sur-explicatif, ces moments renforcent encore le drame et les renoncements des protagonistes en confrontant le héros aux siens. Réelle ou rêvée, la destinée tragique des naufragés doit l'inciter à reprendre son destin en main et se battre, lui qui est toujours en vie. C’est une manière puissante et poétique de raviver l’appel à la lutte.

Visuellement le film est d'une grande audace dans les séquences fantastiques. La mise en scène de Roy Boulting suggère subtilement la possible création de l'esprit que sont les fantômes, telle cette première apparition du Capitaine Joshua (Finlay Currie) sous forme de voix, puis d'ombre et enfin de mystérieuse silhouette aux côtés de Charleston installé à son bureau. Mankiewicz reprendra l'idée dans L'Aventure de Mme Muir où Rex Harrison apparaissait souvent sur le côté de Gene Tierney comme un mauvais génie issu de son inconscient. L'agencement théâtral est aussi longuement repris, les naufragés évoluant dans le décor du phare comme s'ils se trouvaient toujours sur le navire, renforçant l'idée d'espace mental confiné. Les flash-back sur le passé de Charleston s'illustrent ainsi en fondu enchaîné tandis que ceux des naufragés sont toujours des extensions du décor par des idées de mise en scène brillantes (mouvements de caméra, profondeur de champ nouvelle par une porte ou un objet dévoilant un autre lieu...) qui symbolisent l'altération des barrières psychiques du héros par ses découvertes façon Christmas Carol de Charles Dickens.

Les jeux d'ombres et les cadrages obliques renforcent, quant à eux, l'atmosphère gothique des plus prononcées. C'est vraiment captivant de bout en bout et porté par un casting parfait. Michael Redgrave est aussi habité dans la passion que le renoncement, les naufragés sont tous également touchants dont une formidable Lilli Palmer, et James Mason fait une remarquable apparition au début. Superbe film proche des meilleurs Powell / Pressburger ou du mysticisme de They Came to a City (1944) de Basil Dearden dans l'ambition et la manière de transcender la commande propagandiste par un propos plus universel où le rêve et l'imagination nourrissent la détermination du réel. Le film remportera un grand succès public et critique, dont assez ironiquement aux USA (car sorti au bon moment) où la pièce fut boudée.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 11 décembre 2020