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Critique de film
Le film

Sweet Charity

Partenariat

L'histoire

Fin des années 60. Charity Hope Valentine (Shirley MacLaine) est entraineuse dans un cabaret malfamé de New York, le Fandango. Là, ses collègues et amies ne cessent de gentiment se moquer de son optimisme béat, de sa naïveté concernant sa certitude d’être un jour « aimée d’un amour véritable. » En effet, éternelle rêveuse malgré ses innombrables déboires sentimentaux, elle continue sans en démordre à croire au "grand amour" qui lui apportera stabilité et respectabilité. Ce jour-là, à Central Park, alors qu’elle exulte de bonheur, elle se fait violemment jeter (au propre comme au figuré) par son inquiétant amant du moment qui en profite pour la dépouiller de toutes ses économies. Elle oublie vite son chagrin et sa désillusion lorsqu’elle croise le chemin d’un acteur célèbre qu’elle idolâtre depuis longtemps (Ricardo Montalban), qui l’invite à venir passer la soirée chez elle. Elle finit malheureusement la nuit dans une penderie après que la capricieuse maîtresse de la vedette de cinéma est revenue en plein milieu de la soirée. Une panne d’ascenseur lui fait alors rencontrer un agent d’assurances claustrophobe et timoré, Oscar Lidquist (John McMartin) ; elle ne tarde pas à en tomber follement amoureuse au point d’envisager le mariage...

Analyse et critique

Fils d’un vaudevilliste, Bob Fosse monte sur les planches dès sa plus tendre enfance avant de commencer sa carrière professionnelle en tant que danseur. Les quelques rares comédies musicales qu’il chorégraphie à Hollywood durant les années 50 font désormais partie des chefs-d’œuvre du genre. Citons d'abord l’inégalable et jubilatoire Embrasse moi, chérie (Kiss Me Kate) de George Sidney pour lequel il n’était pas cité au générique en tant que chorégraphe mais sur lequel il travailla pourtant et où l'on pouvait également le voir en tant que comédien ; puis ce furent le célébrissime Noël blanc (White Christmas) de Michael Curtiz, mais également deux autres sommets au ton assez unique, Ma Sœur est du tonnerre (My Sister Eileen) de Richard Quine avec Janet Leigh, Betty Garrett et Jack Lemmon, ainsi et surtout que Pique-nique en pyjama (Pajama Game) de Stanley Donen avec Doris Day. Hormis le film de Michael Curtiz, réjouissant mais assez conventionnel, les trois autres sont des merveilles de modernité due pour une bonne partie au travail de Bob Fosse en tant que chorégraphe.


En 1969, sur les conseils de Shirley MacLaine qui l’imposa en quelque sorte aux producteurs un peu frileux, Fosse passe derrière la caméra avec Sweet Charity, premier d’un petit corpus de cinq films dont au moins trois chefs-d’œuvre : Cabaret que l’on ne présente plus tellement, nanti de ses huit Oscars, il est désormais connu de quasiment tout le monde ; Lenny, biopic intense d'une remarquable portée sociale, à la construction brillante, à la mise en scène virtuose et d'une vitalité formidable, véritable brûlot salutaire contre toutes les hypocrisies ; et enfin Que la fête commence (All That Jazz), film musical assez unique de par sa thématique principale qui n'est autre que la mort, œuvre au rythme effréné et d'un dynamisme extraordinaire sans jamais être fatigante, Bob Fosse réussissant une construction en tout point remarquable entre réalisme et onirisme, noirceur et vitalité. Entre sa carrière de chorégraphe à Hollywood puis de réalisateur, il travailla beaucoup pour Broadway, dès 1954. Il fût vite remarqué par son ton tout à fait personnel et novateur, encore plus moderniste que Jerome Robbins, sa principale source d’inspiration. Des danses et des numéros largement métissés, véritables patchworks d’influences diverses et variées, du jazz à la danse de salon, mélange détonnant d’ancien et de moderne.

Son premier film en tant que metteur en scène porte déjà en germe toutes les caractéristiques de ses futurs chefs-d’œuvre, malheureusement ici encore mal dégrossies et moyennement bien gérées, qui aboutit néanmoins à une œuvre, bien que maladroite, bougrement attachante. S’inspirant du scénario des Nuits de Cabiria de Federico Fellini (un cinéaste avec qui Fosse possède de nombreux points communs, à commencer par la caractérisation savoureusement outrancière des personnages, le fait d'oser des innovations formelles qui pourront paraitre grossières à certains, une certaine vulgarité assumée...), Bob Fosse en fit tout d'abord une adaptation scénique pour un spectacle sur Broadway. Pour son passage à l’écran, les chansons furent étirées en longueur tout comme d’ailleurs chacune des scènes, musicales et autres. Et c’est surtout là que le bât blesse : la durée inhabituelle du film comme de chacune de ses séquences n’est absolument pas justifiée d’autant que le pitch est très mince. Alors que certains ne manqueront pas d'argumenter que, comme certains cinéastes qui y parviennent parfaitement, les auteurs se sont servis expressément de la dilatation du temps pour permettre à l'empathie de mieux s'installer, cet étirement forcé par Bob Fosse et son scénariste n’est visiblement pas en faveur de leur film qui en devient parfois épuisant à force de faire du sur-place. Ceci étant dit, même si ce défaut empêche Sweet Charity d’être aussi convaincant que ses réussites ultérieures, le résultat est néanmoins sacrément réjouissant. Et avant tout grâce à Bob Fosse qui s’avère d'emblée un réalisateur fougueux, talentueux et novateur, des qualités qui s'appliquaient déjà toutes à l'artiste en tant que chorégraphe.


Prenant à bras-le-corps tous les outils de la grammaire cinématographique à sa disposition, il s’en amuse en les triturant avec une délectation et avec une exubérance qui font plaisir à voir ; une frénésie formelle faite de dissonances visuelles et sonores, d’un montage syncopé et de ruptures brutales - les forts contrastes au sein d’une même chanson entre douceur et stridence venant se succéder parfois jusqu’au malaise sonore - un rythme dégingandé et saccadé qui trouve son pendant visuel dans un grand nombre de chorégraphies qui jouent beaucoup avec la gestuelle hachée d'automates aux regards vides. Zooms assez agressifs, ralentis, accélérations, surimpressions, arrêts sur image, successions d’images fixes, jeu sur les contrastes de couleurs (le sublime morceau I’m a Brass Band en rouge et noir), etc., Bob Fosse fonce tête baissée et ose tout, préfigurant ce qu'il fera à nouveau dans ses films à venir, tout aussi modernes et remplis de vitalité mais néanmoins beaucoup mieux canalisés. Pour les amateurs de comédies musicales, c’est un véritable régal de retrouver disséminés ici et là quelques gros clins d’œil ou hommages à ces chefs-d’œuvre que sont Pique nique en pyjama (à travers le sublime Hey, Big Spender ! et ses bruits de bouche chuchotés en guise d’instruments), Une étoile est née (la succession d’images fixes, sur lesquelles le réalisateur zoome en avant ou en arrière, ne serait-elle pas là pour évoquer la version reconstituée du superbe film de George Cukor ?), Un jour à New York (On the Town) de Stanley Donen (avec notamment la scène en haut de l’Empire State Building) et, plus voyants encore, à la fois West Side Story et Kiss Me Kate lors de la danse des trois prostituées (Shirley McLaine, Paule Kelly et Chita Rivera) sur le toit du Fandango. On notera aussi une ressemblance voulue ou non avec An Affair to Remember (Elle et lui) de Leo McCarey lors de la séquence du restaurant où nos deux tourtereaux se retrouvent dos à dos.

La mise en scène s’avère aussi expansive que ses personnages, la vitalité de l'ensemble cachant bien évidemment les failles de chacun, une profonde mélancolie et un immense désarroi, surtout pour Charity, inoubliable Shirley MacLaine qui avait déjà tenu un rôle semblable de prostituée naïve au grand cœur dans Comme un torrent (Some Came Running) de Vincente Minnelli ainsi que dans Irma la douce de Billy Wilder. Des femmes qui se sentent souvent désespérément seules et qui sont en quête perpétuelle du grand amour. Ici, avec sa sensibilité unique faite d’un mélange d’innocence, de douceur, de charme et d’exaltation, l'actrice porte le film sur ses épaules, en fait des tonnes sans presque jamais nous agacer, le scénariste Peter Stone (le complice de Stanley Donen pour ses films d’espionnage des années 60) lui ayant écrit un personnage sur mesure, profondément touchant. A ses côtés, on trouve un inénarrable Ricardo Montalban dans la peau d’une vedette de l’écran suffisante mais pas forcément antipathique, John McMartin qui se sort parfaitement bien du rôle peu gratifiant de l’agent d’assurances timoré, d’autant plus que la première séquence où il apparait est celle sacrément laborieuse de la rencontre dans l’ascenseur qui tombe en panne, ou encore Stubby Kaye dans le rôle du tenancier de la boite de nuit, "inélégant" et radin (voir à ce propos la scène très drôle du gâteau d'anniversaire).


Quant à la partie purement musicale et chorégraphique, elle est bien évidemment de très haut niveau, toujours aussi moderne près de 50 ans après. Appréciant tout particulièrement les instrumentations cuivrées, le compositeur Cy Coleman nous délivre une partition d’un dynamisme et d’une puissance assez étonnants. Rythmes syncopés, mélodies assez rapidement reconnaissables, vigoureux contrastes sonores, voici un ensemble très réussi avec, outre les mémorables Hey, Big Spender et I’m a Brass Band évoqués plus haut, les non moins superbes My Personal Property chantée par une Shirley MacLaine exubérante, If you could see me now, autre one-woman-show de la comédienne dans "l’antre" de Montalban, le ballet se déroulant au Pompeii Club composé de trois tableaux successifs aussi formidables les uns que les autres (The Aloof, The Heavyweight et The Big Finish) emmené par une sculpturale et contorsionniste danseuse au charme certain, Suzanne Charney, le fameux numéro sur les toits du Fandango, There's Gotta Be Something Better Than This par les trois prostituées (Shirley MacLaine, Paula Kelly, Chita Rivera) ou encore le délirant et très amusant The Rhythm of Life conduit et chanté par un Sammy Davis Jr. en hilarant en gourou Flower Power. Musicalement formidable, le film en met également visuellement plein les yeux grâce aux costumes chamarrés d’Edith Head et à la photographie lumineuse de Robert Surtees.

Le casting a beau être très réussi, les chorégraphies d'une étonnante modernité et la mise en scène ne manquer ni d'originalité ni d’inventivité - préfigurant notamment au travers du montage celles de ses chefs-d’œuvre à venir -, l’ensemble n’emporte donc pas totalement l’adhésion faute à un manque de maitrise du rythme qui fait souvent piétiner le film ! Une œuvre inégale donc et qui aurait mérité d’être resserrée mais cependant très attachante, énergique et remplie de fulgurances visuelles et émotionnelles. Et puis le final inhabituel, mélange d’amertume et d’espoir, devrait rallier tous les suffrages. Même s’il ne se révèle pas aussi satisfaisant que les autres films de Bob Fosse, son monumental échec financier me semble totalement injuste ; il est sûr que cette superproduction de 20 millions de dollars et son réalisateur étaient un peu trop en avance sur leur temps ! Il est temps d’aller réhabiliter Sweet Charity et faire retrouver une seconde jeunesse à ce film à l’image de son actrice principale, tendre, savoureux et pétulant !


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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 14 septembre 2016