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Critique de film
Le film

Sanctuaire

(La Chiesa)

Partenariat

L'histoire

Un village du moyen-âge voit fondre sur lui une horde de chevaliers teutoniques. Accusés par un prêtre intégriste d'avoir été possédés par le démon et de s'être adonnés au satanisme, ils sont massacrés par ces soldats de Dieu puis jetés dans une fosse commune sur laquelle est construite une Cathédrale destinée à empêcher le mal de revenir. Des siècles plus tard, on retrouve dans ce lieu Ewald, un jeune bibliothécaire chargé de classer les ouvrages qui y sont détenus, Lisa (Barbara Cupisti), une restauratrice travaillant sur une fresque de la nef ou encore Lotte (Asia Argento), la fille du sacristain qui s'enfuie la nuit en cachette pour aller s'éclater en boîte de nuit. Lorsque les travaux de restauration font apparaître une cavité dans la crypte, Ewald fait le lien avec des légendes indiquant que certains bâtiments sacrés cacheraient l'accès à des trésors ou des portes vers d'autres mondes. S'enfermant de nuit dans la crypte, il trouve effectivement un passage et se retrouve emporté dans de terrifiantes hallucinations. Dans sa fuite, il blesse le sacristain à la recherche de sa fille. Dès le lendemain, tous deux ont des comportements erratiques et troublants. Ce ne sont que les premiers symptômes d'un mal longtemps tapi dans le sanctuaire et qui aujourd'hui entend s'étendre sur le monde...

Analyse et critique

Bloody Bird ayant été un échec cuisant au box office, Michele Soavi doit attendre deux ans avant de signer un nouveau long métrage, ce grâce à Dario Argento - ici producteur et scénariste - qui récupère son « poulain » des pattes de Joe D'Amato. Avec Sanctuaire, Soavi peut s'engager dans la voie de l'horreur atmosphérique, s'affranchissant des codes du giallo et du slasher omniprésents dans son premier film. Un mouvement qu'il poursuivra avec La Secte et qui trouvera sa pleine expression dans Dellamorte, Dellamore. Il dispose aussi cette fois d'un budget relativement confortable et d'un tournage à Budapest, ville qui facilite toujours la création de belles ambiances fantastiques.


Sanctuaire, imaginé à l'origine comme le troisième chapitre de la franchise Démons initiée par Argento et Lamberto Bava, devient finalement un film indépendant lorsque Soavi arrive sur le projet en remplacement de Bava, initialement dévolu à sa réalisation. Dario Argento travaille de près sur le scénario avec Michele Soavi mais lui laisse les coudées franches au moment du tournage. Par contre, le maître est de nouveau extrêmement présent au montage et les deux hommes opposent souvent leurs vues, Soavi souhaitant malgré toute la déférence qu'il peut avoir pour son mentor imposer sa propre vision du film.

Pris entre les envies du jeune cinéaste, les desiderata d'Argento et les restes d'un projet opportuniste, Sanctuaire est un film extrêmement bancal mais loin d'être déplaisant. Rites sataniques, occultisme, démonologie, lutte entre le Bien et le Mal, porte des Enfers... le scénario ne révèle pas de grandes surprises, on est en plein dans les motifs classiques et ressassés d'une tradition horrifique italienne qui trouve ses prémices chez Mario Bava et qu'Argento et Fulci auront porté à son Zénith fin 70, début des années 80. Il faut cependant prendre en considération le fait que le genre est alors dans un état de décrépitude tel (Fulci, au plus bas, vient de signer Zombi 3) que découvrir à la fin de la décennie quatre-vingt un film certes basique mais honnêtement fabriqué s'avérait déjà une belle surprise en soi !


Côté scénario, le film s'avère parfois confus, sans que cette confusion ne vienne servir le récit. On a le sentiment que Soavi et Argento ont envie de jouer la carte du mystère et de l'indicible (les grands anciens de Lovecraft sont d'ailleurs cités, comme une évocation lointaine à des mythes qui dépassent l'entendement humain) mais en n'empruntant pas totalement cette voie, en apportant des bribes d'explications plutôt que d'abandonner le spectateur dans l'inconnu, ils échouent sur les deux tableaux et Sanctuaire paraît ainsi soit trop explicatif, soit trop évasif. Dans le même ordre d'idée, l'absence de héros (Ewald est vite écarté de ce rôle et ni Lisa, ni Lotte n'endossent cette charge) peut surprendre, mais au lieu d'utiliser cette originalité du script, les auteurs ne savent pas trop quoi en faire et le spectateur est plus perdu qu'autre chose par ce vide laissé dans le récit.

Les personnages ne sont plus que les pions d'une lutte ancestrale entre le bien et le mal qui dépasse les humains et qu'incarne la Cathédrale, noyau de l'intrigue. Soavi s'attache plus à l'architecture des lieux et à la mise en image de visions issues du gothique moyenâgeux qu'aux personnages auxquels il ne donne aucune profondeur. Ils sont cantonnés au rôle de victime d'un camp ou de l'autre ou ne sont là que pour faire avancer artificiellement l'intrigue. Ils influent à peine sur les événements, ne font que subir, ce qui empêche tout identification du spectateur. Le film aurait pu être pure abstraction, mais Soavi échoue sur ce point, se rattachant malgré tout à son intrigue squelettique et aux personnages plutôt que de complètement les oublier. On est dans un entre-deux guère satisfaisant, ni pour Soavi que l'on sent attiré par l'abstraction, ni pour le spectateur qui au lieu d'assister à une proposition radicale se retrouve devant un film bancal qui ne sait pas vraiment où il va.


Arrivé au mi-temps du film, on ne s'intéresse ainsi plus guère aux personnages et ce manque d'identification fait que l'on commence à suivre le déroulé des événements de manière très extérieure. On ne peut que regretter que le scénario et les personnages soient ainsi sacrifiés au seul profit du visuel et des effets spéciaux. Et il y a effectivement des scènes particulièrement réussies, notamment toute la première partie se déroulant au Moyen-Âge et un troisième volet assez délirant qui met en scène l'arrivée des démons. L'introduction historique souffre d'un côté cheap qui fait que l'on pense plus à Sacré Graal qu'à Excalibur, mais Soavi parvient malgré tout à créer une atmosphère prenante grâce à la qualité du découpage et la force de quelques visions marquantes. Comme cette fosse commune qui évoque les peintures de Jheronimus Bosch, influence que l'on retrouvera plus tard par le biais de la fresque restaurée par Lisa et par quelques images vraiment frappantes disséminées dans la dernière partie du film. Les effets horrifiques apparaissent en effet au bout de trois quart d'heures mais cette arrivée tardive et le fait que Soavi les utilise avec parcimonie les rendent d'autant plus marquants.

La partie centrale du film est par contre interminable et bavarde, chose rendue d'autant plus pénible que la direction d'acteurs part à vau-l'eau. Si la toute jeunette Asia Argento (qui était déjà dans Démons 2) nous charme, Barbara Cupisti (Opéra, L’Éventreur de New York mais aussi Bloody Bird et Dellamorte, Dellamore) ou Tomas Arena s'avèrent très peu convaincants. Quant au vétéran Feodor Chaliapin (Inferno), on le retrouve en évêque inquiétant rejouant à l'identique son célèbre rôle dans Le Nom de la rose. Durant tout ce développement, le film avance sans surprises. On devine à l'avance l'issue des événements et on a la désagréable impression de devancer les découvertes des protagonistes, largement à la traîne d'une classique histoire de malédiction. Le tout sur un rythme faiblard, Soavi enchaînant les saynètes, délaissant toute cette partie de transition et attendant la dernière partie du film pour enfin pouvoir donner libre corps à ses visions cauchemardesques.


Les protagonistes et tout un groupe de visiteurs se retrouvent alors coincés dans la Cathédrale tandis que les portes de l'au-delà s'ouvrent et que les démons ressurgissent. L'occasion pour le cinéaste de nous livrer quelques images marquantes : un accouplement avec un démon ailé, un suicide au marteau-piqueur, une masse indéfinissable de corps et d'humus qui surgit des entrailles de l'église... autant de visions gores et oniriques qui réveillent enfin notre attention. Mais ce sont des éclats et cette dernière demi-heure s'avère également être un véritable foutoir, le film lorgnant même parfois vers le comique. On dirait qu'il n'y a plus personne aux commandes, Soavi se concentrant sur ses visions fantastiques et livrant à eux-mêmes les personnages prisonniers de la Cathédrale. Réactions idiotes, dialogues inconsistants, idées qui partent dans tous les sens : plus rien n'est tenu et l'on se retrouve une nouvelle fois à attendre tranquillement que le film se termine. Ce qui devait être le climax du récit s'avère être un barnum cacophonique. On comprend que l'idée de Soavi est de montrer la folie démoniaque s'emparer de tous, mais le résultat est loin d'être à la hauteur. Dommage car il y a par ailleurs plein de belles idées, d'images, de visions...

Ne s'intéressant ni à ses personnages ni vraiment à son intrigue, Soavi soigne par contre sa mise en scène. Il propose des mouvements de caméra amples et recherchés, comme un plan séquence qui remonte des entrailles de l'église pour en parcourir ensuite la nef et sa foule de touristes et de pratiquants, ou encore une course folle en voiture nous emportant dans les rues de la ville. Il joue de fortes contre-plongées et travaille avec beaucoup de soin sur l'architecture des lieux. Toutes choses qui lui permettent de créer par moments de belles ambiances fantastiques et d'éviter au film de n'être qu'une bisserie de plus. Mais ne dégageant aucune émotion, échouant à impliquer le spectateur, Sanctuaire n'est guère plus qu'un beau livre d'images horrifiques.


Le film est en fait un peu à l'image d'une bande originale signée par Philip Glass, les Goblin et Keith Emerson : une association qui pouvait faire saliver mais qui au final se révèle être une fausse bonne idée. A l'instar de la musique fourre-tout d'ouverture qui mêle allégrement ritournelle moyenâgeuse, grands orgues religieux, nappes synthétiques et guitare électrique hystérique, Soavi jette tous les ingrédients dans le pot mais ne sait pas trier pour aboutir à quelque chose de solide. On pouvait attendre beaucoup du pitch (la barbarie du Moyen-Âge s'emparant du monde moderne, l'opposition entre passé et présent, entre légendes enfouies, croyances et monde moderne... sujet tout juste esquissé par quelques images et par une troublante séquence finale qui rattrape in fine le film) et de l'association Soavi/Argento mais l'on se retrouve avec un petit film de série, pas désagréable pour un sou, mais vite oublié.

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Par Olivier Bitoun - le 23 août 2018