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Critique de film
Le film

Rendez-vous avec la peur

(Night of the Demon)

Partenariat

L'histoire

Après la mort aussi atroce que mystérieuse du Professeur Harrington, le docteur Holden, éminent psychologue américain venu rendre visite à son collègue, enquête à la demande de la fille de la victime. Joanna est persuadée qu'un certain Dr Karswell, spécialiste de l'occultisme, que son père avait publiquement accusé de charlatanisme, est impliqué d'une manière ou d'une autre dans le décès de son père. Holden se rend chez Karswell qui entend bien impressionner le visiteur et déclenche sous ses yeux une véritable tempête qui s'abat sur le pays...

Analyse et critique

Quand Hal Chester, obscur producteur anglais, propose à Jacques Tourneur de tourner Night of the Demon, celui-ci accepte aussitôt. C'est l'occasion pour ce cinéaste américain, d'origine française, de renouer avec le genre fantastique. Il y a laissé, en effet, une empreinte indélébile, notamment grâce à sa collaboration avec le producteur Val Lewton, au sein de la R.K.O, où il signa au début des années 40 trois films considérés comme des classiques du genre : Cat People (1942), I Walked With a Zombie (1943) et, dans une moindre mesure, The Leopard Man (1943).

Jacques Tourneur a oeuvré dans différents genres cinématographiques pour lesquels il a signé quelques réussites, comme dans le western (Canyon Passage, Wichita), le film d'aventures (The Flame and the Arrow, Appointment in Honduras), le film noir (Out of the Past).


Rendez vous avec la peur est tiré d'une nouvelle d'un auteur anglais, Montague R. James, intitulée "Casting the runes". Une première mouture du scénario a été écrite par Charles Bennett (qui avait travaillé dans les années 30 avec Alfred Hitchcock, notamment sur Les 39 marches) qui abandonna faute de moyens le projet à Hal Chester, qui réécrivit le script. Pour Tourneur, qui croit sincèrement aux forces occultes et au surnaturel, le film est l'occasion pour lui de faire partager au spectateur cette conviction. L'histoire, en effet, a tout pour plaire au cinéaste : un scientifique américain, le docteur Holden, débarque en Angleterre pour démasquer le leader d'une secte satanique. Le film va confronter celui-ci, fermement et profondément cartésien, à une multitude de phénomènes paranormaux qui auront raison de son scepticisme et qui verront ses certitudes s'effondrer au fur et à mesure du récit en le laissant seul face à ses doutes . "Maybe it's better not to know" ("il vaut mieux ne pas savoir") sera la phrase de conclusion du film.

Mais, au-delà de l'aspect parapsychologique, ce qui intéresse Tourneur, c'est la relation que l'homme entretient avec la peur. Il va reprendre les recettes qui ont fait le succès de ses précédents films fantastiques en le situant dans un cadre contemporain (l'Angleterre des années 50, pays des fantômes et des châteaux hantés) car, selon lui, "l'épouvante, pour être sensible, doit être familière". Puis il va imposer sa marque de fabrique : suggérer la menace plutôt que de la montrer.

Malheureusement, les producteurs, pas aussi intelligents et avisés que Tourneur, lui imposent de tourner des scènes supplémentaires ou l'on voit apparaître un démon, plus grotesque qu'effrayant à vrai dire, ce qui, dans une certaine mesure affaiblit le propos du film et son impact sur le public. En effet le film repose sur l'existence ou non de forces démoniaques chargés d'accomplir une malédiction ; voir celle-ci confirmée dès les premières minutes du film enlève tout suspense. Sans cette faute de goût, le doute aurait été total dans l'esprit du spectateur. Tourneur a toujours regretté ces ajouts car il était très fier de ce film qu'il citait parmi ses préférés. Mais les défenseurs du film, dont votre serviteur fais partie, tenteront de justifier ces apparitions comme des hallucinations dont les héros sont victimes, paralysés par la peur, et qui naissent par autosuggestion (rien ne nous empêche de croire que les soi-disant victimes du démon sont mortes accidentellement)


Pourtant, malgré ces réserves, Night of the demon est un chef d'oeuvre du genre, peut-être le plus beau film de Tourneur, un de ces films que l'on chérit car uniques. C’est un film ou sont mêlés habilement polar et fantastique, ou l'atmosphère y est constamment oppressante, étouffante, menaçante (sentiment renforcé par la superbe musique de Clifton Parker) et la nature inquiétante (la scène dans le bois ou Holden se sent poursuivi par un nuage de fumée blanche).Tout au long du film, le rythme ne faiblit pas. La mise en scène de Tourneur notamment par sa fabuleuse utilisation de l'éclairage (la photographie de Ted Scaife est pour beaucoup dans la réussite du film) et du son, crée un climat d'incertitude et un suspense haletant quant au sort du héros, possesseur du parchemin (synonyme de mort certaine par les puissances des ténèbres s'il s'auto consume), véritable moteur dramatique du film. Le spectateur a une longueur d'avance sur le personnage principal du film car il sait ce que lui ignore : une des plus belles scènes du film est celle ou l'on voit le parchemin s'envoler des mains de Holden et se diriger sur un feu de cheminée mais se heurter a une grille de protection, ce qui sauve le héros de la malédiction. Le film regorge d'autres morceaux d'anthologie (scènes que je ne préfère pas vous révéler afin de ne pas vous ôter le plaisir de les découvrir) que l'on peut voir comme un florilège des différentes formes d'occultisme comme la sorcellerie, la magie noire ou le spiritisme.

A la fin du film, on ne peut pas affirmer à coup sur qui du rationnel ou du surnaturel a pris l'ascendant sur l'autre. Bertrand Tavernier, dans Amis Américains (aux éditions Institut Lumière/Actes Sud p.355),dit "Chez Tourneur, la plupart du temps, la victoire est minime, les ombres demeurent, et pratiquement rien n'a été résolu. Les héros (le mot convient mal aux personnages principaux de Tourneur) vivront avec leurs angoisses. Ils auront simplement appris qu'il y a des puissances extérieures, des forces surnaturelles et ils devront en tenir compte".

Pour interpréter les rôles principaux, Tourneur fait appel à Dana Andrews (qui a tourné, entres autres, avec Preminger et Lang) dont il apprécie les qualités humaines et qu'il a déjà dirigé dans Canyon Passage - il l'utilisera à nouveau dans Fearmakers. Dans le rôle du professeur Holden, il est prodigieux, passant de l'assurance à l'inquiétude puis au doute avec beaucoup de crédibilité. Il est aidé dans son enquête par la nièce du Pr Harrington, jouée par la délicieuse et rare Peggy Cummins, connue par tous les cinéphiles, pour avoir été l'héroïne du génial Gun Crazy (Le Démon des armes) de Joseph Lewis. Face à eux, dans le rôle de l'inquiétant Dr Karswell, un acteur irlandais, Niall McGinnis (qui a joué notamment dans Jason et les argonautes et The Edge of the World), qui tient là le rôle de sa vie et qui vole presque la vedette à Dana Andrews.

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La fiche IMDb du film
Par Altar Keane - le 22 février 2003