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Critique de film

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L'histoire

1917. Profitant de son statut de ressortissant de pays neutre, Julien Eschenbach (Mathieu Carrière), jeune pianiste luxembourgeois, exerce son métier à Paris alors que ses amis sont au front. Il reçoit un jour un télégramme de son ami Jacques, pilote de guerre français, qui l’invite pour le week-end à La Fougeraie, sa maison de famille à Bray. Julien y est accueilli par une jeune servante mystérieuse. Alors que son ami se fait attendre, Julien, intrigué par la jeune femme, plonge dans ses souvenirs…

Analyse et critique

Malgré la proximité géographique, certaines œuvres, certains films, certains cinéastes, restent encore aujourd’hui totalement ignorés, comme mis à l’écart de l’intarissable fontaine de jouvence née du DVD. Le belge André Delvaux était, jusqu’à aujourd’hui, de ceux-ci. Premier véritable ambassadeur d’un pays qui a depuis assis sa légitimité grâce à Jaco Van Dormael, à Lucas Belvaux ou aux frères Dardenne, le réalisateur d’Un Homme un train nous a quittés en 2002 sans avoir pu assister à la renaissance numérique de son œuvre. Disparition d’autant plus ironique que Delvaux était alors en train de superviser l’étalonnage de ses films, en vue d’éditions à venir.

Cinéaste estimé, dont la célébrité outre-Quiévrain dépassa rapidement les frontières (Rendez-vous à Bray remporta le Prix Louis Delluc en 1971) mais dont l’œuvre n’avait paradoxalement pas encore bénéficié d’une quelconque résurrection numérique, Delvaux est donc aujourd’hui honoré de manière posthume, grâce à la Cinémathèque de Bruxelles - et au courage d’un nouvel éditeur français (La Vie est belle), qui propose ce mois-ci deux de ses films le magnifique: L’Homme au Crâne Rasé, et Rendez-vous à Bray - ce dernier tiré d’une nouvelle de Julien Gracq, et qui nous intéresse aujourd’hui.

Erudit et passionné d’art(s), André Delvaux aimait travailler à l’adaptation de romans ou de nouvelles : de tous ses films, un seul est d’ailleurs tiré d’un scénario original (Belle), et c’est le moins réputé de ses longs métrages. Homme de partage, le réalisateur ne s’intéressait qu’à des ouvrages contemporains. Johan Daisne, Julien Gracq, Marguerite Yourcenar : autant d’auteurs de son époque avec qui Delvaux souhaitait pouvoir confronter ses idées de mises en scène - l’adaptation étant selon le réalisateur de L’œuvre au Noir la variation ou la recréation d’une œuvre initiale, et non sa simple retranscription à l’écran. De la courte mais dense nouvelle de Gracq (Le roi Cophetua), Delvaux tire ainsi un pur manifeste cinématographique, épargnant notamment au spectateur la convention d’une voix-off, tournant le dos aux règles établies de l’adaptation, s’éloignant de la matière écrite pour mieux conjuguer les formes - comme si le 7°Art était la somme des 6 autres, ainsi qu’il est joliment dit dans les bonus du DVD.

Grand amateur de peinture (Delvaux hantait les musées à chacun de ses voyages, inondant ses amis de cartes postales représentant ses tableaux préférés) et, plus que tout, de musique, le cinéaste se fit ainsi fort, tout au long de sa carrière, de soigner à l’extrême photographie, cadrages et accompagnement musical de ses films. C’est le cas ici plus qu’ailleurs, où chaque note de musique est partie intégrante du processus créatif - au point d’en devenir le moteur même.

Dans sa prime jeunesse, étudiant au Conservatoire de Bruxelles, Delvaux accompagnait au piano les classiques du muet à la Cinémathèque Royale de Belgique - anecdote que l’on retrouve d’ailleurs dans une des plus belles scènes du film, et qui symbolise finalement assez bien l’art de Delvaux : soit prendre un récit, et y apporter sa propre petite musique. Dans un entretien accordé à la sortie du film en 1971, Delvaux expliquait en quoi Rendez-vous à Bray est "un film musical. Pour moi, le film en soi est plus proche des formes musicales que des formes narratives comme on les trouve dans le roman par exemple. J’avais depuis longtemps pensé faire un musical, c’est à dire un film dont la construction serait celle de la musique. Et je m’aperçois que Rendez-vous à Bray est un peu cela. (…) La mise en scène et tout le travail des mouvements que j’ai fait avec Ghislain Cloquet ont une respiration qui est celle de la musique." Les intermezzi de Brahms, qui donnent au film sa ponctuation si particulière, comptent autant, voire plus que les mots, dans un long métrage qui en est avare. C’est le premier tour de force de Rendez-vous à Bray, réussir à rassembler les pièces d’un puzzle alambiqué - le film est un savant mariage de flash-back, de présent et de scènes oniriques - par la seule force de la musique.

Sans que cela n’enlève rien à la singularité du cinéaste et de ses films, il y a finalement quelque chose de François Truffaut (veine La Chambre Verte / Adèle H) dans le cinéma d’André Delvaux, et dans cette volonté émouvante, érudite et cultivée, de marier les arts. Et si Delvaux n’a jamais été rattaché à une quelconque chapelle, c’est d’une certaine manière Bulle Ogier qui tisse des liens, certes ténus, entre le cinéaste belge et ses collègues français (Rivette) et suisses (Tanner). De même qu’Anna Karina, égérie de Jean-Luc Godard, dessine immanquablement une évidente filiation à Rendez-vous à Bray… Mais, et c’est une des forces du film, Delvaux affirme dans un même geste artistique une descendance et un sillon unique et singulier. Son film ne ressemble à nul autre, et doit autant à la Nouvelle Vague qu’au Nouveau Roman (narration consciente d’elle-même, volonté de briser les codes), au cinéma des origines (ouvertures à l’iris, référence amoureuse à Feuillade) qu’au 7° Art dans toute sa modernité (brusques sauts narratifs, opacité de la narration), au réalisme qu’au surréalisme… au point que l’art de Delvaux, si difficile à ranger dans une case, est depuis ce film qualifié de "réalisme magique".

Le réalisme magique, initié par la littérature sud-américaine (Jorge Luis Borges, Gabriel Garcia Marquez entre autres) et qui connut une importante descendance belge, tant dans la peinture (Aubin Pasque, Paul Delvaux, René Magritte), la littérature (Johan Daisne, Xavier Hanotte) que le cinéma (André Delvaux, donc) ne répond pas à une définition stricte de genre en soi. Mais son simple nom dessine assez bien ses contours : l’irruption du fantastique et de l’étrange dans la réalité, ou encore ce que Gérard de Nerval définissait comme "l’épanchement du songe dans la vie réelle" (Aurélia). Quelle meilleure interprétation de Rendez-vous à Bray, dont la narration cotonneuse balance constamment entre rêve et réalité. Qui est cette femme étrange, presque spectrale, qui accueille le héros à La Fougeraie ? Une servante ? Une amante ? Julien, comme assommé par l’imposante demeure familiale (il est souvent surpris en train de dormir ou de rêvasser), partagé entre quotidien et souvenirs, fait-il encore la part entre songe, fantasmes et réel ? Liberté est laissée au spectateur : Delvaux lui ouvre les yeux dès le premier plan (avec une ouverture à l’iris) pour ensuite mieux le laisser vagabonder au fil des rêves de Julien. Le montage, souvent virtuose dans ses raccords, est ainsi une invitation à la déambulation mélancolique, mélange de nostalgie et de songes entremêlés.

Ce clair-obscur mystérieux, entre chien et loup, doit énormément au découpage du film, à ses cadrages, très étudiés, ainsi qu’à la photographie de Ghislain Cloquet, magnifique, et qui n’a rien à envier à l’art de la lumière des prestigieux peintres flamands (on pense parfois à Jan Vermeer). La direction artistique du film est à l'avenant, dont chaque détail, du papier peint aux costumes en passant par les tableaux exposés, semble mûrement réfléchie et donne au film une patine fascinante. Rendez-vous à Bray souffre d’ailleurs parfois de ce sens du détail quasi-entomologique, étouffant chaque étincelle de vie dans certaines scènes d’intérieur. Mais il est finalement au diapason de la nouvelle de Julien Gracq, dont l’écriture ciselée a forcément induit le rythme mezzo tempo de ce film à la précision d’une portée musicale.

Les acteurs, au diapason, jouent eux aussi leur propre partition avec délice : l’accent luxembourgeois de Mathieu Carrière apporte une tonalité étrange aux dialogues, créant un contrepoint étonnant avec les silences d’Anna Karina, trouble et érotique, et le timbre chantant de Bulle Ogier. Carrière, quasiment de tous les plans, ne convaincra d’ailleurs pas tout le monde : entre renfrognements Bressoniens et envolées colériques (la scène de dispute après la séance de cinéma), il n’est pas toujours très juste, mais ce décalage (dont on ne saurait jurer qu’il est inconscient) participe aussi, bizarrement, au charme singulier du film. Autour de lui, le casting joue sans fausses notes, et rappellera au bon souvenir du spectateur les regrettés Jean Bouise et Boby Lapointe. Le poète de Pézenas, ici dans son dernier film, aura eu une carrière météorique (avec tout de même - excusez du peu - un François Truffaut, un Marcel Carné et deux Claude Sautet au menu), mais sa courte et émouvante apparition ne fait que renforcer à posteriori la beauté mélancolique de cet admirable film, exigeant et… fascinant, comme peut l’être un tour de magie.

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Par Xavier Jamet - le 18 mai 2006