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Critique de film
Le film

Prête à tout

(To Die For)

Partenariat

L'histoire

Adapté du roman de Joyce Mainard (1), lui-même inspiré d’un fait-divers réel, ce cinquième long-métrage de Gus Van Sant a pour protagoniste Suzanne Stone (Nicole Kidman). Native de Little Hope, une petite (et apparemment) paisible cité du New Hampshire, issue d’une famille conforme en tous points aux standards de la middle-class, Suzanne a a priori tout pour être heureuse. Aussi blonde que séduisante, la jeune femme a convolé en justes noces avec l’élu de son cœur, Larry Maretto (Matt Dillon), le séduisant patron d’un prospère restaurant italien. Et ce sont des jours heureux que le couple semble couler dans le confort de sa vaste maison. Mais Suzanne est habitée, obsédée même, par le désir de devenir une célébrité de la télévision. Irrésistiblement résolue à réaliser son fantasme, elle se fait bientôt engager par la station locale de télévision, WWEN, pour laquelle elle anime le bulletin météorologique quotidien. Ce poste de Miss Météo n’est cependant pour elle qu’une première étape. Faisant feu de tous bois médiatiques, Suzanne entame alors la réalisation d’un documentaire sur quelques-uns des élèves de la high-school de sa ville. C’est ainsi qu’elle rencontre un trio d’adolescents formé par Jimmy (Joaquin Phoenix), Lydia (Allison Foland) et Russell (Casey Affleck). Ces derniers joueront un rôle clef dans cette satire criminelle...

Analyse et critique

Prête à tout constitue la première incursion de Gus Van Sant - jusqu’alors cantonné au domaine du cinéma indépendant - dans l’industrie hollywoodienne. S’il s’agit donc d’un film de commande, tiré d’un roman à succès, qui plus est porté par quelques stars des années 1990 (Nicole Kidman, Matt Dillon), Prête à tout trouve néanmoins toute sa place dans la filmographie de Gus Van Sant. Cette chronique criminelle offre en effet l’occasion au réalisateur de My Own Private Idaho (1991) et d’Elephant (2003) - entre autres peintures critiques de la société étasunienne - de mettre à nu de manière pareillement implacable les sombres fondements de l’american way of life.


Une entreprise démystificatrice qu’annonce, d’emblée, un générique d’une remarquable cohérence programmatique. Après qu’un carton a annoncé que Prête à tout se déroule dans une localité du New Hampshire (haut lieu de l’histoire et de la civilisation américaines, puisqu’il s’agit de l’une des treize colonies fondatrices des États-Unis), défile à l’écran une première série de plans dépeignant la cité de Little Hope. L’endroit constitue a priori un petit coin de paradis étasunien. Dominé par les clochers de plusieurs églises (apparents et immobiliers garants de la rectitude morale de la ville), le paysage plus villageois qu’urbain de Little Hope se compose pour l’essentiel de demeures individuelles aux murs pastel, sortes de maisons de poupée grandeur nature, environnées de jardins à la végétation soigneusement entretenue, souvent nantis d’une piscine de belle taille. Idéal, Little Hope semble d’autant plus l’être que la localité - ainsi que le révèle une autre vision de ce tour d’horizon - est baignée par l’Atlantique, jouissant ainsi d’une plage au-dessus de laquelle se dresse un phare ajoutant au pittoresque maritime de l’endroit. Le caractère idyllique de Little Hope paraît d’autant plus affirmé qu’une épaisse couche de neige teinte l’ensemble d’une blancheur éclatante, lui donnant des allures de carte de vœux façon "White Christmas".


Mais ainsi que le sous-entend ironiquement le toponyme de la ville (pour les non anglophones, Little Hope peut se traduire par Peu d’Espoir...), l’endroit n’est sans doute pas aussi idyllique que ce que semble annoncer son paysage. Ce que suggère l’enchaînement suivant de plans, emmenant cette fois-ci spectateurs et spectatrices dans le cimetière de Little Hope. Les silhouettes de quelques antiques pierres tombales, puis l’image d’un cercueil sur le point d’être enseveli, révèlent alors que c’est de mort dont il va être question dans Prête à tout. Plus précisément, de celle tragiquement provoquée par une société fondamentalement mauvaise, aux ressorts mortifères et que le film va mettre à jour. L’on notera d’ailleurs que, passé le générique, la ville se voit peu à peu privée de son charme initial, enlaidie ici par l’apparition à l’écran d’une casse automobile crasseuse, là par la façade pareillement sordide d’un pavillon dans un quartier déshérité.


Il y a donc quelque chose de pourri dans l’État du New Hampshire, et plus largement dans toute la société étasunienne. Par quelle(s) logique(s) néfaste(s) celle-ci est-elle taraudée ? Là encore, le générique de Prête à tout dispense de précieux indices, permettant aux spectateurs et spectatrices de commencer à dessiner les contours du diagnostic in fine dressé par le film. Le surgissement dans le cimetière d’une cohorte galopante de journalistes, puis l’avalanche stroboscopique de gros titres de journaux montre, bien évidemment, que la frénésie médiatique est l’une de ces passions mauvaises dont souffrent les États-Unis. D’autant plus, lorsque celle-ci se combine en un élan d’une parfaite perversité avec l’obsession narcissique de celles et ceux qui, telle Suzanne, sont prêt.e.s à tout pour obtenir leur quart d’heure warholien.


Le film dénonce donc, et à son acide manière, les désastreux effets de la fascination de la société américaine pour les médias les plus racoleurs, faisant leur lit d’un désir maladif de célébrité. La charge est d’autant plus redoutablement efficace que Prête à tout adopte, du moins pour une partie de son récit, la forme d’un "vrai-faux" documentaire. Marchant sur les traces des mockumentaries fameux que sont Prends l’oseille et tire-toi et Zelig de Woody Allen ou bien encore Spinal Tap de Rob Reiner, le film donne à certaines de ses séquences la forme d’interviews ou d’images d’archives, réunies par des journalistes enquêtant a posteriori sur le fait-divers au cœur de Prête à tout. Volontairement dénuées de la moindre originalité visuelle - les entretiens adoptent uniformément le plan fixe et américain, réduisant l’espace avoisinant l’interviewé.e au rang de simple décor -, ces prises de vues para-documentaires transforment les personnages de Prête à tout en autant de marionnettes de la société du spectacle que constitue, in essentia, celle des États-Unis.


Ce diagnostic est encore confirmé in fine par l’apparition finale d’un cinéaste (bien réel (2)) dans le rôle d’un glaçant deus ex-machina. C’est en effet par son biais que l’affaire criminelle de Prête à tout connaît sa surprenante résolution aussi bien narrative que morale. Soit une malicieuse manière de dire pour Gus van Sant qu’au pays de la servitude volontaire médiatique, l’exercice de la puissance passe par l’art du storytelling et de la mise en scène...

(1) Aux éditions Philippe Rey pour la traduction française.
(2) Histoire de ne pas divulgâcher le plaisir de celles et ceux n’ayant pas encore vu Prête à tout, on taira donc le nom dudit réalisateur. Non sans noter, cependant, que celui-ci n’a cessé d’interroger la manipulation et les faux-semblants dans ses films. Sans doute son apparition en guest star dans Prête à tout n’est-elle pas un hasard...

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 22 décembre 2020