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Critique de film
Le film

Partition inachevée pour piano mécanique

(Neokonchennaya pyesa dlya mekhanicheskogo pianino)

Partenariat

L'histoire

Courtisée et courtisane, la veuve d'un général réunit ses amis, voisins et créanciers dans sa datcha, le temps d'un week-end ensoleillé. Derrière les jeux innocents et l'apparente insouciance de cette communauté vont peu à peu se dévoiler de pathétiques mensonges et des amours déçues...

Analyse et critique

Mikhalkov persiste dans le film en costumes avec cette adaptation attendue de Tchekhov, un auteur qu'il était appelé à rencontrer. Plus précisément, il adapte avec Alexandre Adabachian Ce fou de Platonov, une pièce de jeunesse écrite en 1878, et y ajoute des éléments tirés de trois nouvelles. Ce sera un long travail d'écriture, aboutissant à un film qu'on peut considérer comme l’une des plus fidèles retranscriptions de l'univers du dramaturge. Partition inachevée pour piano mécanique est tourné pour un budget relativement serré, entièrement en décors naturels, dans un ancien hôtel particulier de Poutchino (au Sud de Moscou). Adabachian fait également office ici de chef décorateur. Mikhalkov ne triche pas avec l'origine théâtrale de son matériau et respecte l'unité de lieu. Sa caméra explore méticuleusement chaque recoin de la maison, confinant sa troupe dans différents espaces, créant des oppositions fructueuses entre intérieur et extérieur. On retrouve ici pleinement exploité son art de la profondeur de champ, les personnages s'inscrivant et se déplaçant toujours avec précision dans le cadre plus ou moins large des décors. Et la photographie de Lebechev capte miraculeusement les mouvements de la Nature, qu'il s'agisse de la douce chaleur du soleil ou de l'humidité de la rosée matinale.

Le film nous invite à une partie de campagne douce-amère qui annonce sans équivoque l'atmosphère bucolique de Soleil trompeur (1994). On peut imaginer sans difficulté que Mikhalkov a lui-même vécu des moments semblables dans la datcha familiale. La petite société réunie dans cet environnement nous est présentée apparemment libre de toute contrainte, ayant tout pour profiter du bonheur présent, pour se réjouir des joies simples de l'existence, entre légers marivaudages et annonce de mariage. Mais c'est une société d'hypocrites et peu à peu le vernis se craquelle. Les domestiques sont présents comme des figures classiques du théâtre. Leur relation difficile avec leurs maîtres révèle l'absurdité de leur comportement, de ces ordres donnés pareils à des caprices d'enfants. Ce huis clos champêtre confronte une quinzaine de personnages qui vont se retrouver malgré eux face à leur destin, questionnés sur les choix qu'ils ont faits et appelés à les justifier. Et de vieilles blessures de se réveiller.

Mikhalkov observe et nous fait partager ces tourments intérieurs avec une sensibilité et une tendresse dénuées de jugement ou de manichéisme. Sa mise en scène s'attarde sur les regards, seule manifestation du lien profond et silencieux qui existe entre les personnages. Le moindre champ/contrechamp semble ainsi chargé du poids de l'émotion, de la pleine vérité des êtres. Chaque personnage a sa chance pour exister à nos yeux. Le cinéaste témoigne à nouveau de ses efforts de compréhension de l'âme humaine, ne tranchant jamais, peignant des personnalités complexes qui peuvent facilement trouver un écho profond en nous. C'est dans ces instants de sincérité que la musique d'Artemiev émerge discrètement, puisant à la source du souvenir. Souvenir d'une jeunesse plus belle, encore pleine d'idéaux. Mikhalkov donne un caractère merveilleux à ces moments de vérité tragique en les plaçant sous la lueur d'une cigarette ou d'un feu d'artifice.

Au-delà de ces destins individuels, c'est évidemment le portrait de toute une classe sociale qui est fait. Aristocratie sur le déclin, sauvée seulement par la comédie des apparences mais en réalité ruinée, défendant sans conviction des valeurs dépassées. Les personnages ont fui leur passé, tiré un trait sur leurs convictions d'autrefois, et s'accrochent désespérément à un présent qui bon gré mal gré leur permet de survivre. Mais pour combien de temps ? Survivre est-ce encore vivre ? D'autres se toquent de plaider la cause des paysans. Ils ont senti le vent tourner, mais ils s'y prennent avec une maladresse qui révèle à quel point ils restent loin du réel. Tout est comédie. Il s'agit de ne surtout pas se regarder dans le miroir, et de ne pas briser l'image que l'on a patiemment construite pour le regard des autres, quitte à cohabiter dans le non-dit avec ceux que l'on hait. Lorsque l'honnêteté surgit, elle se manifeste de manière agressive, témoignant de toute la rancœur accumulée depuis trop d'années, mais aussi d'une douloureuse angoisse. En ne jouant pas le jeu, on risque la folie. Platonov finit ainsi par perdre toute estime de soi en tentant de dévoiler le grotesque de son existence et de ceux qui l'entourent. Après avoir ouvert les portes sur l'hypocrisie de la société, il ne lui reste qu'à plonger dans la rivière de l'oubli. Les mensonges d'hier ne se rattrapent pas. Ils ont irrémédiablement défait le lien et scellé la trahison. Sacha, présentée comme une femme aimante mais peu futée, déclarera pourtant sans fausseté tout son amour pour son mari, s'offrant entièrement à lui, acceptant ce qu'il est. Mikhalkov n'assène pas pour autant une pseudo morale recommandant le retour aveugle au foyer. À la fin, les personnages se retrouvent en une sarabande presque irréelle dans la campagne, prêts semblent-t-ils à oublier le jeu de massacre de la veille et à continuer à vivre sur les mêmes bases, faisant le deuil des peines et des espoirs meurtris. Mais au fond d'eux ils ont changé. Dans la calèche sans cheval, les jeunes Sophia et Sergeï se retrouvent seuls avec leurs illusions perdues. Tout cela est observé par le regard de l'enfant, s'efforçant de trouver sa liberté dans ce monde d'adulte plein de règles et de faussetés. C'est l'enfant qui aura d'ailleurs droit au dernier plan, tournant le dos à la comédie humaine qui recommence.

L'ambiance de cette campagne russe, la multitude de personnages aussi amusants qu'émouvants, la subtilité dont fait preuve le réalisateur pour évoquer l'amertume d'un amour perdu, tout concourt à faire de Partition inachevée pour piano mécanique une œuvre qui nous touche avec une force inattendue, et dont le secret de fabrication nous échappe. À ce stade, la reconnaissance de Nikita Mikhalkov a dépassé celle d'Andrei son frère, qui va bientôt poursuivre sa carrière à Hollywood. Ses films gagnent une audience de plus en plus internationale. Il reviendra à Tchekhov dix ans plus tard pour ce qui sera un encore un grand succès critique et public, Les Yeux noirs.

Les autres films du coffret Mikhalkov n° 1:

Le Nôtre parmi les autres

Esclave de l'amour

Cinq soirées

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Elias Fares - le 28 janvier 2010