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Critique de film
Le film

Où est la maison de mon ami ?

(Khane-ye doust kodjast?)

L'histoire

Pour éviter que son ami Mohammed Reda (Ahmed Ahmed Poor) ne soit renvoyé de l’école le lendemain parce qu’il n’a pas, une fois supplémentaire, fait ses devoirs, Ahmed (Babek Ahmed Poor), qui a par mégarde emporté avec lui son cahier, décide d’aller le lui rendre, au village voisin de Poshteh.

Analyse et critique


Le premier des trois films qu’Abbas Kiarostami tourne dans le village de Koker (qu’il se refusera, en dépit des échos, à qualifier de trilogie) s’ouvre, si l’on ose dire, sur une porte fermée. Elle est celle d’une salle de classe où des enfants attendent l’arrivée de leur maître, pour se faire rudoyer dès l’arrivée de celui-ci pour cause de chahut. Où est la maison de mon ami ? est un récit de réprimandes, de fermetures et d’incompréhensions, contre lesquelles va s’élever un garçon sage, méritant (le maître donne en exemple aux autres garçons de la classe la tenue de son cahier, il décline plus tard l’invitation d’un autre enfant à aller jouer avant d’avoir terminé ses devoirs) au nom d’une amitié, d’un devoir d’entraide. Ahmed est le voisin de table de Mohammed Reda, plus distrait, moins appliqué, qui connaît plus de difficultés scolaires, et qui demain sera expulsé de l’école s’il échoue à faire ses devoirs correctement. Il faut dire (ce que le double aller-retour d’Ahmed depuis Koker vers le hameau voisin de Poshteh montrera souvent) que comme beaucoup d’autres garçons de la classe, la charge de travail demandée par les parents à côté des devoirs (du fait de porter de l’eau à celui d’aller acheter le pain en passant par l’aide à la ferme) lui pèse. Les enfants du film sont déjà inclus dans le rythme de vie des adultes, mais en état de minorité (la mise en scène n’a de cesse d’adopter leur hauteur de vue face aux différentes situations), tandis qu’un adulte comme l’enseignant garde dans ses rapports aux enfants des traces du petit garçon de ce même village qu’il a lui-même été, que les membres de la famille d’Ahmed s’illustrent souvent par leur entêtement et une candeur cruelle non sans caractéristiques infantiles. En emportant par mégarde le cahier de Mohammed Reda, Ahmed lui fait courir un vrai risque (on comprend au vu de la difficulté qu’ont tous ces enfants à se faire écouter des adultes qu’il ne tient pas pour acquis qu’une explication de sa part suffira à disculper son camarade), il se découvre la responsabilité de sauver la réputation (et la situation) de son ami, de lui éviter une sanction serait-ce au prix d’en encourir une lui-même.


Le film suit le parcours qu’il effectue en quelques heures, à deux reprises, entre Koker et le hameau qui se tient de l’autre côté d’une colline, comme un autre côté du miroir auquel accéder en l’occurrence par un sentier en zigzags le long d’un mont. Ce chemin, image iconique du film, tracé pour ses besoins par Kiarostami et son équipe (qui ne rechigne pas à « tricher »  avec le réel) conduit la fiction vers un autre territoire (dont le paysage est du reste en réalité éloigné de nombreux kilomètres de Koker). Poshteh c’est un peu le monde à l’envers, un territoire inconnu où les passants rencontrés, soit refusent de lui venir en aide (ou encore : sollicitent la sienne, à l’image de cette ménagère qui lui demande son linge tombé de la fenêtre), soit l’induisent en erreur (il y a beaucoup de Nematzadeh dans le coin). Même le vieux menuisier qui prendra soin de lui la nuit tombée ne possède pas la clairvoyance suffisante pour le mener à sa destination. Ce n’est pas un lieu sûr, mais c’est aussi celui où sa famille n’est pas, d’où une expérience difficile mais émancipatrice pour ce garçon à demi-égaré. C’est le village où sont construites les belles portes en bois qu’à Koker un escroc récupère à des habitants crédules, contre d’autres banales en fer, pour les revendre à Téhéran. Le merveilleux y côtoie le cauchemardesque, la mise en scène s’y parant, de nuit, d’atours expressionnistes (tels ces reflets de vitraux) qui seraient impensables du côté de Koker, à l’exception de ce coup de vent (comme quelque chose ramené de cet envers fantastique et tumultueux) qui ouvre la porte de la chambre d’Ahmed, après qu’il a été puni, quand lui vient l’idée rendue inévitable par son échec à retrouver la maison de l’ami : faire à la place de celui-ci ses devoirs.


Durant ce parcours, éprouvant pour un garçon de son âge que presque personne ne semble prendre en considération, il découvre l’injustice du monde tel qu’il va (la figure terrible de son grand-père qui lui fait perdre un temps précieux en l’envoyant acheter ses cigarettes, alors que son interlocuteur et lui en ont de toute façon, histoire de le dresser à l’obéissance aveugle), sa corruption (l’escroc qui arrache une feuille à son cahier pour effectuer ses calculs de profit). Il fait l’expérience de l’échec, puis de l’iniquité (la sanction paternelle au retour, que Kiarostami se refuse à filmer). Mais il apprend, aussi qu’il est capable de supporter cela, qu’on peut trouver des solutions et que la désobéissance parfois n'a pas que des retombées négatives : Alain Bergala remarque dans son analyse que la mère qui (dans une scène dure avec son personnage) se montrait incapable de l’écouter au retour de l’école et l’envoyait dès lors vers ce périple interdit, se montre discrètement prévenante et tendre le soir. Elle semble avoir à ce moment, pas uniquement de la pitié, mais un respect nouveau pour lui. Le chemin d’Ahmed, son apprentissage, est spirituel. Il accomplit en quelques heures ce qui prend à d’autres des années, que certains n’apprennent jamais. Peut-être est-ce cette carence qui donne au grand-père justifiant sa propre éducation violente, et au père qu’on peut imaginer se sentir vaguement coupable de la correction qu’il a infligée à son fils au retour de sa journée de travail, ces allures d’enfants butés, d’êtres interrompus dans leur propre développement. C’est la communauté des enfants qui est ici détentrice des valeurs les plus élémentaires (laissés à eux-mêmes, souvent exploités, ils paraissent ne pas avoir d’autre possibilité que de se serrer les coudes et se faciliter la vie les uns les autres autant que possible) et c’est au motif de celles-ci (on ne peut pas laisser quelqu’un d’autre payer pour sa propre erreur, il faut se soucier du sort d’un ami) qu’Ahmed, que rien (sinon peut-être paradoxalement sa diligence) ne prédisposait à le faire, refuse d’obéir à des adultes, qui du reste ne l’écoutent pas et lui donnent des ordres contradictoires.


Primé à Locarno, succès national à sa sortie, Où est la maison de mon ami ? est un récit à hauteur d’enfants malheureux comme Truffaut pouvait parfois en filmer (bien que Kiarostami ne puisât pas particulièrement son inspiration au cinéma, on peut songer aux Quatre cents coups ou à L’Argent de poche). Cette histoire au potentiel unanimiste sert de révélateur, dans un geste quasi documentaire, de l’organisation rurale du pays (ainsi de l’usage de la langue turque entre des villageois en Iran). Or cette impression est partiellement trompeuse. Kiarostami n’est pas un naturaliste : s'il traque les effets de réel (1), il a recours aux puissances du faux sans fausse honte (un linceul blanc recouvrait toute l’école pour que les scènes en classe soient tamisées d’une lumière de basse intensité) et chez lui les effets de réel côtoient une picturalité marquée (le sentier, les reflets de vitraux), les éléments naturels servent un ton proche du fantastique (une terreur et un émerveillement primaires, enfantins, devant le monde quand on y est laissé à soi-même), les choses du quotidien s’imbriquent dans une dramaturgie qui ne craint pas le risque de l’artificiel s’il s’agit d’accéder au symbolique (la fleur glissée dans le cahier). Le trajet n’épouse pas pleinement celui d’Ahmed, abandonné une première fois pour filmer un « mauvais » vieillard (que le garçon pourrait devenir, sachant que le vieil homme se définit comme le produit de l’éducation qu’il reconduit avec son petit-fils), une seconde pour accompagner le « bon » vers le coucher (cette échappée funèbre en sourdine se substituant au châtiment du garçon). Le lendemain matin, nous sommes dans sa classe avant son arrivée (ce retard générant un suspense vis-à-vis du destin de l’ami). Le monde ne se résume pas à sa présence et l’expérience qu’il en fait. Comme le vieillard de Poshteh, Kiarostami était menuisier à ses heures perdues. Il y a dans ses films une passion de la construction qui, aussi discrète soit-elle encore ici, n’en est pas moins caractéristique de son art à la fois de conteur et de styliste. À l’occasion de chaque retour à Koker, il ajoutera une dimension, une perspective supplémentaire. Chez lui, les personnages sont excédés par l’environnement qui les entoure, peuplé d’autres vies, différentes mais reliées (d’où la centralité de l’entraide). Le réel et le merveilleux se côtoient dans une union des contraires (la concurrence constante du récit et du pictural), dans une instabilité passionnante qui raconte, autant qu’elle dessine, quelque chose d’une terre qui oscille entre plusieurs influences et traditions. Ce n’est que le début (enfin, le film est déjà la culmination de réalisations effectuées pour le Centre du Développement Intellectuel des Enfants et des Jeunes Adultes) d’une œuvre passionnante et déjà, à cette hauteur modeste, le grandiose est là, contenu dans une bourrasque, une fleur dans un cahier.


(1) Il n'avait pas peur, proche en cela de Pialat, de la manipulation émotionnelle de plateau et de l'autoritarisme : faire pleurer, pour les besoins d'une scène, un garçon en déchirant devant ses yeux une photo de lui ne le faisait pas reculer. L'acte de création, chez Kiarostami, n'est moral que jusqu'à un certain degré.

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La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 10 décembre 2020