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Critique de film
Le film

Ophélia

L'histoire

Yvan Lesurf (André Jocelyn) vit très mal qu'après la mort de son père, sa mère (Alida Valli) se remarie immédiatement avec le frère du disparu (Claude Cerval). Il s'imagine dans la peau de Hamlet et trouve en Lucie (Juliette Maynel), fille de leur intendant, son Ophélie.

Analyse et critique

Il y a une petite tragédie chabrolienne : le cinéaste est un grand littérateur qui n’a jamais eu de chance en adaptant la grande littérature. De Simone de Beauvoir à Henry Miller en passant par Gustave Flaubert, les belles lettres ne lui ont pas réussi. S’il y a des adaptations heureuses chez lui, elles sont issues de grands écrivains opérant dans un registre d’apparence plus mineur tel que le policier (Ruth Rendell, Nicholas Blake, Georges Simenon)... Bien qu’Ophélia ne soit pas à proprement parler une adaptation, c’est un récit ouvertement inspiré de Hamlet et à se frotter à Shakespeare Claude Chabrol confirme ici cette malédiction (l’annonce, chronologiquement). Autre four après L’œil du Malin, il poussera Cha-Cha à se tourner pour une certaine période vers un cinéma plus commercial, pour ne pas dire cyniquement mercenaire (la série des Tigre). C’est un film qu’il n’aimait du reste pas beaucoup. De nombreux échecs commerciaux à leur sortie sont de grands films, autant qu’il y en a eu dénigrés par la personne à qui on les doit, mais force est de constater qu’il ne s’agit pas là d’un grand film méconnu, pas plus qu’il faille donner tort dessus à son auteur. Pourtant, Ophélia est un film étrange, tordu, noir comme sa photographie charbonneuse. Sa morbidité et son ambivalence suffisent à maintenir son intérêt. C’est aussi un film étonnamment peu drôle de la part de Chabrol - et ce de manière assez volontaire, alors que son personnage principal y met en scène une farce en fait profondément accablante et que tout paraît ici amuser certains campagnards comme marqués du sceau d’une dégénérescence. C’est au final un film très triste, d’une morosité qui va jusqu’à paraître paralyser le déroulement même de l’intrigue et de sa mise en scène.


Film de rabat-joie : de la mise en terre d’un père mort, nous passons directement, à l’ouverture, au mariage de sa veuve avec le frère du défunt. Ça ne plaît pas beaucoup au fils, Yvan, qu’on pourrait même croire, comme c’est la rumeur au village, avoir perdu la tête en raison de cela. Esprit qui bat la campagne, Yvan, rumine, macère, grimace et en vient à concevoir une idée simple, à mi-chemin entre l’analogie cruelle et le délire pur et simple. Son histoire est celle de Hamlet, dont le père a été assassiné par l’épouse pour convoler en secondes noces avec le frère de celui-ci. C’est bien de la même chose dont il s’agit pour lui et il ne se gêne pas pour le faire savoir (d’insinuations insultantes en spectacle à l’intention du village qui rejouent en boulevard filmé tel un muet un cocufiage, plus un meurtre motivé par le stupre et l’avidité). Comme Hamlet feignait la folie (à moins qu’il n’y ait sombré de fait ?), Yvan soit joue le cinglé, soit le devient, soit les deux sans que personne ne sache vraiment et ne comprenne tout à fait. En bon Hamlet il lui faut une Ophélia, quitte à trahir un peu la fiction en regard de la réalité. Ce sera Lucie, fille d’un intendant qu’il qualifiera donc de Polonius et qui n’est pas blonde comme son modèle, mais aux cheveux noirs de jais. (On pourrait ajouter qu’elle ne tient vraiment pas à incarner ce rôle, mais Yvan n’en a cure.) Ophélia c’est donc, et en même temps ce n’est pas, Hamlet. La conclusion diffère (c’est le beau-père qui meurt, finissant par s’empoisonner de honte et de dépit, plutôt que le beau-fils) alors que les prémisses sont les mêmes.


Mais même cela n’est pas sûr. Rien ne dit que les manigances noires qu’Yvan prête à sa mère et son nouveau mari soient avérées, elles paraissent même assez absurdes. Il pourrait cependant y avoir un autre « crime » occulté, quelque chose de pourri dans cette riche famille provinciale. Alors que les « papa » du beau-fils à son beau-père sonnent de façon atrocement sardonique, le « mon fils » que le second adresse avant de mourir au premier pourrait être pris très à la lettre. Depuis quand la mère était-elle avec le frère en dépit du mari ? Sa culpabilité lui fait presque tout passer à son fils, jusqu’à ce qu’il aille si loin dans l’outrage et l’humiliation qu’elle doive se résoudre à ne plus voir que sa haine, son mépris, sa folie de détester aveuglément. Yvan est un fanatique qui voudrait plaquer la tragédie shakespearienne sur le réel et qui, par cela même, la nourrit, la provoque. C’est aussi un bouffon atroce, adepte des imitations les plus vaches et déformantes, qui feint une aspiration comique pour traîner dans la boue la plus éclaboussante, et dans le dos duquel le bon peuple qu’il soutient contre les siens, propriétaires d’un domaine, gloussent et ricanent. Il perçoit Shakespeare dans le monde, mais ce faisant, il l’y impose, s’en fait concrètement, avec ses proches, la victime tragique. Ophélia est un film dérangeant sur la nature du réel, la violence potentielle de nos projections (en cela, il est très freudien), les risques d’une vision symbolique, un récit incertain (est-ce ou non une adaptation ? que penser de l’acte de dénonciation d’un fou cruel ?) comme pouvait les affectionner Paul Gégauff, l’ange noir de la Nouvelle Vague, qui opère ici sous pseudonyme.


Fou ou non à proprement parler, Yvan est psychiquement malade : il ne peut pas travailler (en même temps, il n’en a pas besoin) et il ne peut pas aimer. L’amour que lui porte Lucie ne lui parvient pas, il ne veut voir qu’Ophélia en elle alors qu’elle s’y refuse raisonnablement. En dehors de cette idéalisation qui annihile la réalité de l’autre, il incarne dans sa plénitude le sentiment incapacitant que Truffaut dénonçait chez les aînés de cette génération de cinéastes - le mépris. Il hait tout le monde, il n’épargne aucuns ridicules (il faut entendre les recommandations qu’il donne à ses « acteurs », dont une bistrotière et un fossoyeur, et où tout en affirmant une idée de la « présence » qui est au fond celle du jeu moderne, il épingle des vanités et fatuités dont on peut assez s’imaginer Chabrol et Gégauff se venger pour de vrai), il n’a aucune considération pour les autres qu’il traite de façon purement utilitaire (voir, encore, la façon dont il vire son actrice d’une chaise au premier rang de sa projection pour y faire asseoir son Ophélia). Il est sans égards et sans ménagements. C’est très dur, mais d’autant plus malaisant que Chabrol lui-même n’épargne pas ces provinciaux qu’il considère ici clairement comme des médiocres. Par certains aspects, Chabrol n’est pas loin du ton tranchant, blessant, des Bonnes femmes, mais sans l’émotion que des vies idiotes finissaient par y prendre. La serveuse/actrice paraît simplement bête, elle ne gagne pas de dimension supplémentaire : cette souffrance que même - voire qui sait, surtout ? - les gens bêtes endurent. Il en va de même pour le fou (pour le coup très sûr) qu’incarne László Szabó. C’est ce qui rend le film en même temps borné et stimulant, qu’il confirme par bien des aspects la misanthropie de son protagoniste en imposant une galerie d'êtres sans envergure, tous plus antipathiques les uns que les autres.


Le désespoir n’a pas ici la dimension aboutie, presque dangereusement noble, que lui confère Louis Malle dans Le Feu follet (avec lequel Patrick Saffar fait un rapprochement avisé dans un supplément du Blu-ray), la rage va aussi loin que celle du fils des Poings dans les poches mais sans la ferveur contestataire (les sympathies politiques d’Yvan pour les grévistes sont trop psychologisées pour cela, perçues sous un prisme de stricte revanche dédaigneuse envers son beau-père qu’elles visent). Son mépris et son dédain enserrent un personnage qui, se retrouvant bloqué sur lui-même, arrête le film avec lui dans une irrésolution glaciale, terrible. Le film possède l'anti-sentimentalisme d'Yvan, quand il prend de haut le roman à l'eau de rose qu'une fille qui s'ennuie lit, mais hésite devant le romantisme (noir, forcément) d'un amoureux qui s'aveugle sur la réalité de l'aimée. Ophélia, incapable de générosité, possède une acidité qui finit par ronger le film lui-même, le laissant désolé, décharné. Non-réconcilié, comme se concluent les Chabrol les plus torturés. D'autant plus dommage qu'il paraisse inabouti.

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La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 3 février 2022