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Critique de film
Le film

Nous ne vieillirons pas ensemble

Partenariat

L'histoire

Catherine et Jean vivent depuis six ans une relation illégitime. Les deux amants se retrouvent fréquemment dans la voiture de Jean. Celui-ci est cinéaste et a promis à Catherine de lui faire faire du cinéma. Mais Jean ne travaille pas beaucoup. Il est irritable et intraitable avec sa maîtresse. Il passe ses nerfs sur elle. Ils essayent de se séparer mais reviennent toujours ensemble. Un jour Catherine ne répond pas à ses appels. Il apprend qu’elle a rencontré un homme et va se marier avec lui.

Analyse et critique

Grâce aux magnifiques rééditions de l’œuvre complète de Maurice Pialat chez Gaumont, il est désormais possible de visionner chez soi Nous ne vieillirons pas ensemble, deuxième long métrage du cinéaste après L’Enfance nue et l’expérience télévisuelle euphorisante de La Maison des bois. Nous ne vieillirons pas ensemble est l’œuvre la plus autobiographique de Pialat même si tous ses films sont en grande partie inspirés et extirpés de son expérience personnelle. C’est le film de la reconnaissance, celui où il a voulu tout mettre de lui-même, se découvrir sans fard. D’où une impression réelle vécue par le spectateur d’expérience intime et de communion. J’ai voulu rencontrer Marlène Jobert, héroïne bouleversante du film, pour connaître la part d’improvisation d’une œuvre en apparence si libre. Elle a bien voulu me recevoir dans son appartement coquet du XVIIème arrondissement. Elle m’a parlé avec volubilité d’un film dont elle se rappelle bien, d’un tournage houleux, de son lien très fort avec Jean Yanne et du pessimisme proverbial de Pialat. Mais elle fut aussi catégorique : le scénario qu’elle a lu était totalement écrit. Tous les dialogues du film s’y trouvaient déjà. « Rien n’a été improvisé... »

En 1970, Jean-Pierre Rassam, le beau-frère de Claude Berri, a décidé de se lancer dans la production. Personnage haut en couleur, revêtant les nippes d’un Howard Hugues du cinéma français, Rassam est persuadé d’avoir trouvé la formule du succès artistique et financier. Il lui suffit de donner à un cinéaste tous les moyens dont il a besoin pour mettre en images ses idées. Rassam a rencontré Pialat chez Claude Berri, dont il est l’ami et aussi le compagnon de sa sœur Arlette.

Rassam et Pialat montent la société de production Lido Films, et Rassam offre à Pialat un budget conséquent pour tourner Nous ne vieillirons pas ensemble, récit co-écrit avec Arlette sur la passion amoureuse du cinéaste pour une certaine Colette entre 1960 et 1966. Rassam a juste besoin de "vedettes". Pialat fait venir Jean Yanne avec qui il avait joué dans Que la bête meure de Claude Chabrol. Sans doute le cinéaste voit-il en Yanne un alter ego, aussi bien physiquement qu’humainement. Il est vrai que les deux hommes sont trapus et robustes. Comme Pialat, Jean Yanne « disait toujours ce qu’il pensait. » Marlène Jobert s’est très bien entendue avec Jean Yanne : « qui était un personnage excessivement brillant, très intelligent. Il avait toujours le sens de la répartie, de l’à-propos ; un œil juste, un œil qui juge très vite. »

Jean Yanne, qui recevra le prix d’interprétation à Cannes, semble ne pas jouer dans le film. « Et dans la vie non plus, jamais il ne trichait. Il y avait une liberté chez lui qui pouvait être insolente et parfois séduisante. » Si l’acteur semble très à l’aise à l’écran, dès que la caméra cesse d’enregistrer, il s’énerve contre Pialat. Le cinéaste ne veut pas le voir utiliser des "nègres", des antisèches plantées sur le plateau. Mais surtout, à mesure que Yanne découvre son personnage, il se met à le mépriser : « Jean était contre le personnage d’inspiration autobiographique. Il n’aimait pas sa lâcheté, la façon dont il traitait sa fiancée. Ca l’énervait. Ce personnage, il ne voulait plus le jouer. Et Maurice Pialat tenait absolument à ce que ce soit comme ça. »

Le cinéaste est à vrai dire peu tendre avec son personnage. Il en a fait un mufle et un goujat. Il accumule les échecs professionnels et passe ses humeurs sur sa compagne. « Il teste les limites de son pouvoir sur elle, c’est un vrai enfant. Il l’aime d’abord parce qu’elle est amoureuse de lui. Il y a des hommes comme lui à qui l’on demande pourquoi ils aiment une femme et qui vous répondent : "Parce qu’elle m’aime." » S’il lui promet de lui faire faire du cinéma, il n’y arrive pas, se montre réellement incapable de se mettre au travail. Et quand elle l’aide, dans une scène fameuse d’un reportage sur un marché, il se montre intransigeant et la somme de déguerpir devant les badauds hilares. « J’ai connu cette fameuse Colette du temps où elle était avec Maurice. Ce ne devait pas toujours être facile. » Pialat se montre impitoyable vis-à-vis de lui-même. Il désire filmer la vérité nue de leur union comme pour demander au spectateur d’en juger par lui-même. « Pialat a réussi à fabriquer un cinéma qui donne au public l’impression d’être un voyeur. Ca dérange le public qui se dit qu’il n’aurait peut-être jamais dû voir ça. » Jean Yanne accumule les scènes où il crache à la figure de sa partenaire des horreurs. Il semble lui balancer en fait les quatre vérités qu’il pourrait s’envoyer à lui-même. Mais comme elle reste passive, il est encouragé à poursuivre dans sa voie de destruction. Un soir où elle rentre tard, il met la main à son sexe pour vérifier si elle n’aurait pas couché avec un autre homme. « Fallait-il l’aimer pour supporter cela. Mais elle l’admire tant. Il a de la culture, elle qui n’en a pas du tout. »

Nous ne vieillirons pas ensemble est le récit d’une rupture qui s’étale sur plusieurs mois. Le film montre des scènes qui se répètent inexorablement, des coups de gueule qui n’en finissent pas, une désunion qui met du temps à prendre acte. Les ellipses incessantes, et dont Pialat usera tout au long de sa carrière, donnent au film une réelle sensation de griserie mélancolique. Il devient difficile de replacer chronologiquement la succession des scènes jusqu’à la rupture brutale. Cette perte ou absence de repères temporels renforcent l’impression de monotonie de leur histoire, de spirales passionnelles infernales. Mais surtout d’épuisement. Comme le fait remarquer Lucien Bodard dans un des nombreux bonus du DVD, la lente agonie de l’idylle est entièrement découpée au scalpel. Le film est le plus classique de tous ceux réalisés par Maurice Pialat : à peine cent sept plans alors qu’un film en compte souvent près de sept cents. La répétition mécanique et asphyxiante des scènes de rupture peut en partie expliquer ce découpage. Mais le statut social du couple en donne une toute autre explication. La plupart des scènes ont lieu dans la voiture de Jean : « C’est normal. Un couple illégitime, qui manque d’argent, où voulez-vous qu’il se rencontre ? La voiture, il n’y a rien de mieux. On ne peut ni aller chez l’un ni aller chez l’autre ou alors on est malheureux. Cela m’apparaît donc juste. Cela m’est apparu comme la grande originalité du film, ce qui le rendait si particulier. »

Les répliques sont si longues que Pialat s’oblige à filmer surtout en plan-séquence et en champs / contre champs pour faciliter la tâche des acteurs. Mais rien n’y fait, Jean Yanne et lui ne parviennent pas à s’entendre. « Il y en a un qui a cassé une bouteille sur la tête de l’autre. » Une nuit, devant son hôtel, Pialat est tabassé par des inconnus. Très vite, ils ne se parlent plus du tout et Marlène Jobert et Macha Méril expliquent à l’un et à l’autre ce dont ils ont besoin. Les premiers rushes s’avèrent catastrophiques. Rassam et Yanne trouvent un terrain d’entente puisque le producteur financera juste après le premier film réalisé par Yanne, le grand succès populaire Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Pour l’heure, ils font bloc avec le producteur associé Jacques Dorfmann contre Pialat. Une fois de plus, le cinéaste se retrouve tout seul : « Il s’est toujours senti incompris. »

« Un vendredi soir en Camargues, j’avais dit à mes parents qui habitaient La Seyne-sur-Mer à coté de Toulon que je viendrais les voir. Rassam est passé me dire : "Ecoute Marlène, on arrête. On a vu les rushes. C’est n’importe quoi. On arrête. Ce n’est même pas la peine de revenir lundi." J’étais vraiment très déçue parce que j’aimais bien le scénario qui m’avait bouleversée. Tout était profondément bien écrit et fouillé. Rien n’a été improvisé. Alors je suis partie en week-end et pendant ces deux jours, je me sentais mal dans ma peau. "S’ils arrêtent, c’est trop bête. Et puis si lundi matin, ils font venir les huissiers et que je ne suis pas là... Tant pis, j’y retourne." Et le lundi, j’y étais. Le tournage a bien dû reprendre. Je me demande si ce n’est pas un peu grâce à ça que le film s’est poursuivi. Quand ils m’ont vue, ils ont été obligés de tourner. Ils se sont sentis forcés. Mais ce genre de choses, ça ne se fait pas. Peut-être m’auraient-ils rappelée pour me dire que le tournage reprenait. Mais je n’en suis pas si sûre. Ils étaient vraiment déterminés. »

Marlène Jobert permet au tournage de se poursuivre. Pourtant Pialat n’est pas tendre avec elle non plus. Suite au film qu’elle venait de tourner, L’Astragale, dans lequel elle était souvent en petite tenue, le cinéaste l’appelle "Miss T-Shirt". Elle s’oppose aussi à tourner nue dans des scènes qui ne l’exigent pas. Et puis les exigences d’authenticité de Pialat lui semblent parfois excessives : « Collette avait un petit maillot de bain vichy à carreau bleu et blanc. Pialat voulait absolument que je porte le même. Je lui ai dit que cela ne se faisait plus. Le styliste a cherché partout en vain. Finalement j’ai mis le maillot de bain que je voulais. » Comme Jean Yanne, elle n’aime pas particulièrement son personnage de Catherine : « Mon personnage était mou, il m’a énervée parfois (…) et puis elle en supporte des vexations. Elle l’aime d’une manière incroyable parce qu’il l’épate, il est brillant. »

Jean use le cœur de Catherine à force de se séparer d’elle sans jamais réussir à partir. « Tu ne fais jamais ce que tu dis », ose-t-elle lui faire la remarque. Sans doute n’imagine-t-il pas qu’elle puisse le quitter ? Catherine est effectivement molle et incapable de s’opposer aux colères terribles de Jean. Alors Jean en profite pour déverser toute sa bile sur ses chétives épaules. Elle subit en silence ses interrogatoires et ses passages à tabac verbeux. Mais à force de fréquenter cet homme cultivé, qui parle souvent de cinéma, elle se met à lire. Alors elle s’en va, rencontre un autre homme avec qui elle se mariera. Dans la dernière scène, elle lui dit même que s’il lui arrive quelque chose, ça ne lui fera rien du tout. Elle lui a rendu la monnaie de sa pièce. « Ce qu’elle lui dit à la fin, c’est horrible. C’est gonflé. Elle a fini par le désaimer à un point inimaginable comme elle l’avait aimé d’une manière inimaginable. A chaque fois, cela me sidère d’avoir pu aimé puis désaimé quelqu’un aussi fort. » Pour Pialat, la séparation était déjà contenue dès l’origine ; d’ailleurs ne lui dit-elle pas qu’elle savait depuis toujours qu’elle ne vieillirait pas avec lui.

Il serait vain ici de prétendre comprendre d’où émane la force toute-puissante de ce film à une époque où s’accumulent les autofictions complaisantes. « Il faut oser se montrer telle quel. Oser avouer que l’on est un mufle, un lâche, un caractériel. » Mais on peut affirmer que le film ne se livre à aucune psychologie, que jamais les personnages ne s’analysent devant la caméra. Pialat montre la vérité nue sans jouer les hypocrites qui ont l’air de prétendre qu’au fond, même s’ils sont difficiles à vivre, ils restent très intéressants comme sujets d’étude. « C’était un pessimiste horrible. Il n’arrêtait pas de dire une chose que je détestais, que la vie était une tartine de merde dont on est obligé de manger une bouchée chaque jour. Il était un peu aigre. Quand on lui faisait un compliment, ça l’agaçait et la moindre critique aussi. Alors comment faire ? » Il est rare que dans un film, on ait l’impression d’avoir tous vécu la même expérience. Tant l’histoire de cette séparation ne s’embarrasse d’aucun spectacle si ce n’est la monotonie d’une certaine passion. Peut-être est-ce la raison qui en fit un grand succès populaire, un des rares de la carrière de Pialat : « Tout le monde s’est identifié à cette souffrance, à ce mal-être. »

A Cannes cette année-là, la sélection est si désastreuse que pour l’année suivante, les sélectionneurs ont dû réinventer leur manière d’opérer des choix. Le film est considéré par certains membres du jury présidé par Joseph Losey comme l’un des plus extraordinaires : « Jean a eu le prix d’interprétation. On m’a dit au téléphone trois jours avant le palmarès que j’aurais peut-être le prix. C’est Susannah York qui l’a obtenu pour Images d’Altman. Si le héros de ce film avait été un homme, on me l’aurait donné. Alors vous imaginez à quoi ça tient un prix ? »

Dans le générique de fin de Nous ne vieillirons pas ensemble, on peut voir Marlène Jobert s’amuser dans l’eau. Le plan renvoie à une scène du film où elle et Jean s’amusaient simplement dans l’océan. A cet instant ultime de la narration, l’image est tout simplement bouleversante. Quand on dit à Marlène Jobert qu’elle est devenue l’incarnation de la femme que tous les hommes ont aimée puis perdue, elle relève la tête, vous fixe les prunelle et sourit : « C’est vrai qu’à la fin quand je suis dans la mer, c’est vrai, il y a quelque chose. Quelle bonne idée ! Ca, c’est Pialat. »

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Par Frédéric Mercier - le 28 février 2007