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Critique de film
Le film

Montclare : Rendez-vous de l'horreur

(Next of Kin)

L'histoire

Une jeune femme, Linda Stevens, hérite du domaine de Montclare à la mort de sa mère. Ce manoir perdu dans le bush australien a été transformé en maison de retraite dans les années 1950. Elle revient là où elle a vécu enfant. Très vite, d’étranges événements surviennent et Linda va devoir faire face à son passé...

Analyse et critique

Patrick, Long Weekend, Mad Max... Next of Kin, sorti en 1982, est un nouveau repère dans cette ozploitation remise au goût du jour depuis une dizaine d’années. Sorti en France sous le nom Montclare : rendez-vous de l’horreur, le film disparaît puis est ressuscité par le documentaire essentiel sur l’histoire de l’ozploitation, Not Quite Hollywood. Next of Kin est le résultat d’une coopération entre Tim White, Michael Hiss et Tony Williams, trois personnes qui se connaissent bien, ont travaillé dans la publicité et le documentaire. Leur travail bénéficie de la loi de finance de 1978 (puis celle de 1981) qui va permettre aux investisseurs privés d’investir énormément dans le cinéma en échange d’avantages fiscaux.


Tony Williams est un documentariste important, suivi par la critique de cinéma australienne. Pour Next of Kin, qu'il va entièrement story-boarder pour gagner du temps, il s’entoure de précieux collaborateurs comme Toby Philipps. Ancien foreur devenu caméraman, formé auprès de Gareth Brown, le récent inventeur du steadycam, Philipps participera notamment au tournage de Mad Max III et fera une carrière plus qu’honorable à Hollywood dans la deuxième partie des années 1980 et durant les années 1990. Il propose à Tony Williams de tourner entièrement Next of Kin avec ce nouveau système portatif qui permet de filmer avec stabilité et fluidité, en évitant les longues installations de travelling. D’autres personnes ayant travaillé pour ce film sont tout aussi importantes : Alexandre Stitt (graphic designer en Australie; il a réalisé des affiches de films et des longs-métrages d’animation), qui s'occupe ici du générique, ou également Gary Hansen, chef opérateur qui s’est inspiré de la photographie des films Le Dernier tango à Paris et Mourir de plaisir de Roger Vadim. Klaus Schultz, ancien membre du groupe Tangerine Dream, composera un score finalement non utilisé, le réalisateur préférant plutôt reprendre certains de ses anciens morceaux.


La qualité de cette collaboration est visible dès l’introduction qui commence par une boucle : la première scène et la dernière scène se rejoignent. Le spectateur voit Linda, hagarde devant une sorte de diner complètement détruit. Cette séquence est tournée au ralenti pour s’identifier au ressenti du personnage. Le générique survient et nous allons suivre cette jeune femme durant tout le film pour savoir comment elle a pu en arriver là. Elle va voir sa vie bouleversée, un peu comme l’instituteur malheureux de Wake in Fright dont on assiste au départ de sa bourgade perdue en plein Outback et à son retour dramatique dans ce même village.


Parenté avec le film de Ted Kotcheff mais aussi Mad Max. Le plan suivant démarre par un plan de demi-ensemble qui présente Linda dans un pick-up sur la route par un mouvement de caméra : le paysage et la scène (fluidité des mouvements de caméra, voiture isolée) font écho au premier volet de la tétralogie de George Miller. Linda arrive au diner : cet établissement semble être le seul lieu de convivialité de ce territoire désertique. Il s'avèrera essentiel pour l’histoire, lieu de départ et d’arrivée dans cette boucle réalisée par l’héroïne. Le spectateur la voit reprendre contact avec son passé en discutant avec le gérant qui évoque le décès de la mère de Linda. De cette discussion émane une nostalgie qui s’installe avec une chanson de country dans le regard de la jeune femme qui revient faire face à son passé.


Une ambiance étrange se met en place à partir de son arrivée à Montclare, et c’est tout l’intérêt du film. Le vent, la pluie, un arbre descendu par la foudre, le bruit de l’eau dans un grenier mal éclairé, une lumière bleutée et un plan digne de Vertigo pour montrer l’escalier menant à ce grenier (le retour dans la passé, la découverte labyrinthique de choses cachées pour accéder à la vérité ?) : la présentation de cet institut est digne d’histoires fantastiques plus classiques que la littérature propose depuis la fin du XVIIIème siècle.

Au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire, cette jeune femme semble absorbée par ses pensées et se pose beaucoup de questions sur cet institut, décidément bien mystérieux à ses yeux. L’aspect psychologique est essentiel dans ce film et la technique se trouve au service du personnage de Linda. Dès le départ, la musique de Klaus Schultz permet d’instaurer cette ambiance fantastique et inquiétante. La caméra suit naturellement la jeune femme. Que de travellings fluides grâce à la steadycam ! Et ce dès le départ pour traverser les lieux de ce manoir (le jardin, le couloir à l’étage qui revient sans cesse dans le film), un régal pour les yeux.


Le réalisateur installe une ambiance fantastique en utilisant de nombreux procédés pour nous plonger dans la psychologie de Linda : voix off, mouvements de caméras (travellings compensés), ralentis qui la replongent dans son passé et qui troublent le spectateur. La personne âgée noyée sortie d’une baignoire semblait appartenir au passé de Linda qui, petite fille, a vu un mort dans une salle de bains. Le ralenti proposé sur l’évacuation de ce cadavre trouble le spectateur : la scène ne se passe pas dans la tête ou dans un cauchemar de l’héroïne, mais bien au moment de son retour à Montclare.


Ce jeu avec les registres, les points de vue et la place du spectateur est également une des grandes qualités du film. Il est courant d’utiliser ces éléments pour accroître la tension dans un récit fantastique ou d’enquête (ils sont même utilisés excessivement dans les gialli), d’ailleurs toute la grammaire du cinéma est au service de ce jeu intellectuel. L’ambiance fantastique peut devenir horrifique (la fontaine dans la cour du manoir qui fait couler du sang), une balade romantique de Linda et de son petit ami peut vite devenir anxiogène (une ombre qui traîne dans une forêt) par une ambiance de type slasher, genre cinématographique alors en vogue depuis la sortie de Halloween en 1978. Mis bout à bout, tous les éléments cités créent les pièces d’un puzzle qui sera reconstitué par Linda : les doutes se transforment en faits et les menaces en meurtres. Le destin mènera Linda au diner, lieu de la boucle du film et symbole de son trajet réalisé pendant ce long-métrage : elle mettra ainsi un terme à son passé trouble et pourra voir l’avenir avec plus de sérénité.


Next of Kin était un projet au départ qui devait s’apparenter à une comédie noire inspirée du travail de Tobe Hooper. Tony Williams est plus influencé par le cinéma européen, ce qui se ressent énormément dans le résultat final à travers l’ambiance fantastique et la proposition d’un personnage de jeune femme en proie à son passé et à ses doutes. Le film n’est jamais sorti officiellement dans les circuits de salle importants en Australie, mais il a été très apprécié en Europe (il fut présenté à Sitges mais aussi au Festival Fantastique de Paris au début de des années 1980). L’édition vidéo du Chat qui fume rend encore une fois hommage à la ozploitation en proposant de (re)découvrir une oeuvre originale qui mériterait une nouvelle sortie dans les salles obscures.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Kévin Béclié - le 3 septembre 2020