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Critique de film
Le film

Mona Lisa

L'histoire

George vient de sortir de prison et recherche du travail. Il finit par dégoter un boulot comme chauffeur, le chauffeur de Simone, une call-girl de luxe. Entre George et Simone, des liens se tissent. Puis Simone s'attire des ennuis...

Analyse et critique

Il y a dans les meilleurs films de Neil Jordan souvent un jeu de va-et-vient entre réel et imaginaire, dans les postulats des récits comme dans les aspirations des personnages. Des protagonistes surnaturels s'immiscent dans notre réalité pour s'y fondre ou s'en défier avec la créature marine d'Ondine (2009), les vampires d'Entretien avec un vampire (1994) et Byzantium (2013). Le mysticisme s'invite dans la romance tragique de La Fin d'une liaison (1999), et La Compagnie des loups (1984) joue littéralement les émois de l'adolescence dans un jeu entre rêve teinté de conte et réalité. Mona Lisa se révèle étonnant pour exprimer cela puisque, contrairement aux autres films évoqués, il est totalement dénué du moindre élément fantastique (car même le mélo La Fin d'une liaison pouvait entretenir une certaine ambiguïté).

Le personnage d'ancien taulard de George évoluant dans un Londres contemporain réveille les souvenirs du fameux The Long Good Friday (1980), d'autant qu'il est incarné par le charismatique Bob Hoskins. George sort de sept ans de prison - ce qui ajoute à la continuité avec ce dernier film - et se trouve livré à lui-même tant du côté familial, avec une ex-épouse qui le rejette et sa fille qu'il ne peut voir, que de celui de ces anciens acolytes qui l'ont oublié durant sa peine. Il va subsister en devenant le chauffeur de Simone (Cathy Dyson), une call-girl de luxe qu'il conduit d'un client nanti à un autre dans les plus prestigieux hôtels londoniens. Ces deux caractères bien trempés mais authentiques vont s'opposer puis se rapprocher dans une première partie prenante. Les hautes sphères qu'elle fréquente à sa façon vont amener Simone à "civiliser" un George mal dégrossi, qui de son côté va dérider sa passagère par sa gouaille et lui donner une vision moins cynique des hommes. Seulement, Simone cache une profonde douleur : elle recherche une ancienne compagne d'infortune exploitée par d’ignobles proxénètes locaux et George, amoureux, va l'y aider.

L'environnement du film a un pied dans une certaine tradition du polar anglais et l'autre dans la modernité. Le finale sanglant à Brighton lorgne évidemment sur le légendaire Brighton Rock (1947) de John Boulting et la trame, évoquant l'exploitation sexuelle sur certains points, sur le Get Carter (1971) de Mike Hodges. Par contre, le Londres du melting-pot est un choc pour le personnage de George (ce « Where they do come from ? » lorsqu'il est pris à partie par des Noirs dans son ancien quartier, quelques saillies xénophobes qui lui échappent plus par inculture que racisme) qui est vraiment une réminiscence dans de plus petites sphères et la folie meurtrière en moins que le Shand de The Long Good Friday. On sent également une influence des polars new-yorkais glauques des années 80 (notamment ceux d'Abel Ferrara) dans la manière de filmer les bas-fonds londoniens, tel que le Kings Cross interlope où tapinent de trop jeunes prostituées ou alors un Soho sordide à souhait et tout en néons où doit s'enfoncer George pour retrouver la disparue. Dans tout ce milieu, une seule logique existe, celle du dominant (vieux, nanti et libidineux) et des dominées (jeunes, brutalisées et conditionnées à la soumission). Si Simone est aguerrie à cette mentalité, le dur à cuire George se révèle finalement le plus innocent. La dimension de conte intervient à travers ce personnage se rêvant en chevalier blanc, qui extraira la femme qu'il aime de cette fange. Seulement, il s'avèrera peut-être lui aussi une pièce aussi exploitable et sacrifiable, comme il le constatera tardivement à ses dépens.

Le gimmick des intrigues policières farfelues que George invente avec son ami Thomas (Robbie Coltrane) anticipe ainsi le monde imaginaire qu'il se rêve face au réel sinistre. Le personnage, sous ses airs taciturnes, est un amoureux naïf et attachant qui aspire lui aussi à l'affection, ce qui le rend bouleversant grâce à l'interprétation habitée de Bob Hoskins. Les interactions avec Simone transpirent l'authenticité, et la facette fantastique de Jordan transparaît dans sa description des méchants. Tous les clubs de strip-tease, sex-shops et hôtels de passe pouilleux sont filmés et éclairés comme l'antichambre des enfers, dont le mac violent Anderson (Clarke Peters) est le cerbère tandis que le patronyme gothique et les airs démoniaques élégants de Mortwell (Michael Caine glaçant à souhait) en font la figure du mal absolu. C'est le cœur brisé mais la pureté d'âme intacte (le sentiment amoureux s'avérant toxique au final) que George pourra réchapper de ces lieux où il n'a pas sa place. Mona Lisa est une grande réussite souvent trop oubliée dans la filmographie de Neil Jordan, même si la prestation de Bob Hoskins marquera les esprits avec un Prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes en 1986 (ex-æquo avec Michel Blanc pour Tenue de soirée), un BAFTA du meilleur acteur en 1987 et une nomination aux Oscars.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 12 février 2021