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Critique de film
Le film

Mon Premier amour

L'histoire

Jane (Anouk Aimée) habite avec son fils d’une vingtaine d’années, Richard (Richard Berry). Ce dernier a une vie très active, ne passe chez lui qu'en coups de vent et est sur le point de partir en vacances avec sa petite amie (Nathalie Baye) ; mais au dernier moment sa mère lui demande de l’accompagner à l’hôpital où elle doit passer des examens. Il ne sait pas qu’elle est gravement malade et qu’elle est déjà suivie depuis plusieurs mois. Ce jour-là, le médecin lui apprend que sa mère n’a plus pour longtemps à vivre. Cette nouvelle tragique va grandement les rapprocher ; il décide du jour au lendemain de tout abandonner pour lui procurer des derniers moments inoubliables en sa compagnie...

Analyse et critique

11 films en 40 ans pour un homme qui ne pensait pas du tout se consacrer au cinéma, c’est le bilan "filmographique" d’Elie Chouraqui, cinéaste que l’on a souvent rapproché à ses débuts de Claude Lelouch pour tout un tas de raisons à commencer par son actrice fétiche, la divine Anouk Aimée qui dans les années 70 n’avait quasiment plus rien fait au cinéma. Excepté un film avec chacun de ces deux réalisateurs : Si c’était à refaire avec Lelouch ainsi que ce premier long métrage de Chouraqui, la comédienne ayant dit à plusieurs reprises avoir adoré le scénario de Mon premier amour que le jeune homme avait d’ailleurs écrit spécialement pour elle en adaptant le roman éponyme de Jack-Alain Léger. Chouraqui ayant été l’assistant de Lelouch, notamment sur Si c’était à refaire dans lequel il était aussi figurant, il est fort probable que le célèbre réalisateur d’Un homme et une femme ait logiquement donné un coup de pouce son cadet ; quoi qu’il en soit, dans une interview donnée à l’époque de la sortie du film, la comédienne semble très sincère dans son amour pour le travail d’écriture du réalisateur/scénariste/producteur ; elle avait eu le nez creux car non seulement elle rayonne du début à la fin de ce superbe mélodrame mais aussi, comme vous l’avez déjà compris, le coup d’essai de Chouraqui derrière la caméra se révèle être un coup de maître, un film bouleversant mais toujours pudique, malheureusement un peu tombé aux oubliettes et méritant instamment d’en être "délivré".


Mais avant d’y revenir, survolons rapidement le parcours atypique de cet homme finalement assez discret qu’est Elie Chouraqui : avant de se consacrer au 7ème art, il a été volleyeur de haut niveau - portant le maillot tricolore une centaine de fois - et même capitaine de l'équipe de France avant d’entrer à France Soir comme journaliste sportif. Dans les années 70 il se forme avec Claude Lelouch - qu’il a rencontré sur le tournage de Smic, Smac, Smoc -, Claude Pinoteau ou encore Yves Robert, réalise énormément de films publicitaires, et c’est en 1978 qu’il réalise son premier long métrage. Après un passage très remarqué par la petite lucarne avec l’adaptation de Zola, Une page d’amour (encore avec Anouk Aimée), s'ensuivront de gros succès publics et critiques comme Qu'est-ce qui fait courir David ? avec Francis Huster et de nombreuses autres célébrités, Paroles et musique avec Catherine Deneuve et Christophe Lambert, ou encore Les Marmottes. Il ira même tourner un film d’espionnage aux États-Unis, "appelé" par le producteur Arnold Milchan (Brazil, Il était une fois en Amérique...) qui lui offre pour le casting de Man of Fire Joe Pesci, Danny Aiello et Scott Glenn. Ne voulant pas se consacrer uniquement au cinéma, en 2000 il met en scène la comédie musicale Les Dix Commandements composée par Pascal Obispo avec encore le succès que l’on connaît. Pour son retour derrière la caméra, il s’exile pour tourner Harrison's Flower's dans la Yougoslavie en guerre et au Proche-Orient pour Ô Jérusalem.


1977. Personne ne veut produire un premier film au sujet "trop déprimant" en même temps que plutôt osé, celui d’un fils qui accompagne sa mère malade jusqu’au jour de sa mort, vivant avec elle une puissante histoire d’amour qui semble sans arrêt frôler l’inceste. Le jeune réalisateur décide alors de monter sa propre société et se charge lui-même de la production : "Je pouvais tout perdre mais comme je ne possédais rien, cela ne faisait pas grand-chose." Il sort Anouk Aimée de sa relative retraite, donne l'occasion à Richard Berry d’avoir pour la première fois le rôle principal masculin et lui fait côtoyer la toute jeune Nathalie Baye qui, elle, n'en était pas à son coup d'essai, l'excellent acteur italien Gabriele Ferzetti (Morton, le patron de chemin de fer paralysé dans Il était une fois dans l'Ouest), ainsi qu'un autre comédien de la famille Lelouch, le toujours sympathique Jacques Villeret. Il parvient à travailler à la technique avec des noms prestigieux comme Karl Lagerfeld pour les costumes, Hilton McConnico pour les décors ainsi que Michel Legrand qui compose pour l’occasion un thème entêtant et bouleversant. Chouraqui ne rentre pas dans ses frais et perd même beaucoup d’argent, mais sa carrière cinématographique est désormais lancée puisque le succès critique est au rendez-vous. La prise de risques n’a donc pas payé financièrement mais le voilà sur les rails : il produira ou coproduira encore avec succès presque tous ses films à venir, pour beaucoup abordant les thèmes de l’origine juive, l’identité, les droits de l’homme, la liberté, la justice... Mon premier amour évoque donc un thème assez tabou, celui de la fin de vie annoncée, doublement tabou même car l’auteur nous laisse dans le flou jusqu’au bout quant à une possible relation incestueuse entre la mère et le fils. Cette ambiguïté renforce la puissance d’un film déjà bouleversant, le tout sur un ton très sensible et très pudique.


Dès le générique, on se rend compte d’une écriture un peu morcelée, la première séquence montrant un Richard blessé à la main et les larmes aux yeux, courant comme un fou dans les rues avant de monter dans un taxi ; s'ensuivent des images de la répétition d’un spectacle dont on se demande la signification mais surtout le rapport avec les précédentes. Tout ceci se révèlera très clair à la fin et l’on comprendra alors qu’il s’agissait de plusieurs flash-forward. Tout cela pour dire que d'emblée Chouraqui ne choisit pas forcément la facilité scénaristique malgré le sujet abordé déjà délicat ; la réussite est d’autant plus grande puisque le résultat semble in fine couler de source. Richard (juste et formidable Richard Berry) a une petite amie (ravissante Nathalie Baye) avec qui il doit partir une semaine en vacances. Après lui avoir dit au revoir, on voit alors le jeune homme pénétrer dans un immense appartement et appeler une certaine Jane qu’on croit tout d’abord être sa femme (sinon il l’aurait probablement appelée "Maman") avant que l’on comprenne qu’il s’agit de sa mère ; la beauté d’Anouk Aimée, qui semble ne pas faire son âge, sème encore plus le trouble. Richard est un fils aimant mais qui ne passe chez lui qu’en coups de vent, pour manger et dormir, son temps étant principalement pris par ses cours à l'université, ses potes et ses loisirs (la boxe). Chez lui, c'est donc chez sa mère désormais seule et qu'il ne fait que croiser. Tout le film sera basé sur cette confusion mère/maitresse, et même si le spectateur en est certain à 99 %, cela ne l'empêchera pas de se poser la question en cours de film, à savoir s'il n'aurait pas loupé une séquence et ne se serait pas trompé quant à leurs liens familiaux ! Cette instabilité et ce doute mis en place par Chouraqui - et probablement en premier lieu par l'auteur du roman - apportent vraiment un grand plus à cette histoire tragique qui aurait facilement pu être larmoyante si elle avait été mal écrite ou mal jouée ; ce qui est loin d’être le cas, bien au contraire.


Apprenant la fin inéluctable de sa mère atteinte d’une leucémie, Richard abandonne tout du jour au lendemain et décide, poussé par un lumineux et singulier élan, de passer ses derniers instants à ses côtés, lui qui estime de ne pas avoir fait assez attention à elle jusqu’à présent. Il va alors s’y consacrer corps et âme afin qu’elle puisse passer ses derniers jours les plus heureux et paisibles possibles, s’en rapprochant comme jamais jusqu’à présent et s’y attachant désespérément en découvrant un amour réciproque qu’il ne soupçonnait pas. Voulant désormais et jusqu’à la fin être tout pour Jane, il va devenir jaloux de tous ceux qui gravitent autour d’elle, y compris de son père (Gabriele Ferzetti, d'une grande justesse) qui a pourtant quitté le domicile conjugal depuis longtemps mais qui, bouleversé, décide néanmoins d’offrir à son ex-femme un voyage en sa compagnie aux Canaries. Tous les comédiens s’avèrent remarquables y compris Jacques Villeret dans le rôle du copain fidèle toujours à l’écoute, prêt à l’aider dans toutes les situations. Quant à Anouk Aimée, elle crève l’écran de sa beauté et de son talent et sera d'ailleurs nominée pour le César de la meilleure actrice en 1978. Un mélodrame sincère, pudique, poignant et très plausible malgré sa situation assez atypique ; mais surtout une sublime histoire d’amour entre une mère et son fils. Pour terminer, voici un extrait d'une belle critique datant de l’époque de la sortie du film, écrite par un certain André Maubé pour Sud Ouest : "Anouk Aimée est merveilleuse de beauté étrange et lointaine. Filmée avec talent, elle pèse ses mots et donne à chaque regard son vrai poids. Aussi, Chouraqui fait-il surgir ses sanglots et son déchirement qu’elle retient à travers l’agonie de La Traviata délicatement interprétée par Eliane Lublin. La musique de Verdi apporte la note de désespérance tragique à ce film pudique, beau comme un violon triste qui se ressent comme un long cri d’amour."

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 21 août 2019