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Critique de film
Le film

Miracle à l'italienne

(Per grazia ricevuta)

Partenariat

L'histoire

Parce qu'il est sorti vivant d'une chute spectaculaire le jour de sa première communion, Benedetto est considéré par sa communauté comme un miraculé. Sa vie semble vouée à Dieu, pourtant il décide de rompre avec ce destin tout tracé.

Analyse et critique

Nino Manfredi est une personnalité à part dans le quintet d’acteurs de génie de la comédie italienne composée de lui-même, Alberto Sordi, Marcelo Mastroianni, Vittorio Gassman et Ugo Tognazzi. Il n’est pas dans la fuite en avant et la déconstruction de son image comme Mastroianni, ni dans la petitesse magnifique de Sordi, et encore moins dans la monstruosité matamoresque de Gassman - même si capable de l’égaler dans le contre-emploi génial d'Affreux, sales et méchants (1976). Non, Nino Manfredi, peut-être de par ses origines provinciales qui freinèrent son début de carrière, ne marque le plus souvent les esprits que dans un registre vulnérable et modeste dont il sait exploiter le comique ou l’émotion. Ce sont ses magnifiques rôles de migrant dans Pain et chocolat de Franco Brusati (1973), l’inoubliable ouvrier de Nous nous sommes tant aimés (1974) d'Ettore Scola, le religieux bienveillant d'Au nom du pape roi (1977) de Luigi Magni et en plus méconnu, le magnifique sketch où il interprète un travesti de façon très pudique dans Une poule, un train... et quelques monstres (1969) de Dino Risi.

On retrouve ce pan de la persona filmique de Manfredi dans Miracle à l’italienne, son premier long-métrage après un premier essai dans le court au sein du film à sketches Les Amours difficiles (1963). Le qualificatif « à l’italienne », qu’il soit contenu dans le titre original ou rajouté par la grâce d’un titre français racoleur, laisse en général entendre que le propos du film sera de tirer une farce d’une spécificité ou d'une excentricité locales pour faire rire le spectateur. Le film de Manfredi s’éloigne de ce registre pour se montrer plus tendre et subtil quant à l’observation du rapport ambivalent qu’entretiennent les Italiens à la religion. On le découvre à travers le destin de Benedetto, gamin turbulent au sein de sa pieuse communauté rurale. Elevé par une tante acariâtre, Benedetto voit la religion comme une contrainte barbante à laquelle il doit se soumettre au quotidien (confessionnal, catéchisme et messe) sans vraiment y souscrire. Cette éducation imprègne cependant sa personnalité et celle de ces camarades, rattrapés par la culpabilité après chaque bêtise notamment lorsqu’ils s’amusent à regarder sous les jupes de paysannes. Cet équilibre entre le dogme religieux et le libre-arbitre « pécheur » qui s’acquiert en grandissant, Benedetto ne pourra l’atteindre à cause de sa structure familiale déficiente. Voulant dissimuler l’intrusion nocturne de son amant, remarquée par un Benedetto qui l’associe à ses terreurs nocturnes, la tante va lui faire croire qu’il a vu Saint Eusèbe, le martyr que lui a attribué le curé local. C’est la perte de l’insouciance pour Benedetto qui voit dès lors dans toutes ses fautes l’ombre de la punition divine, et plus particulièrement celle se rattachant au sexe. Comme une fatalité, les provocations volontaires du temps de son « athéisme » deviennent accidentelles et se retournent contre son esprit crédule. La curiosité innocente pour le sexe opposé (l’observation des paysannes, le sein de sa tante qu’il s’amuse à palper) s’impose désormais comme une faute qu’il subit, comme lorsqu’il verra sa tante nue prendre son bain. Les promesses de châtiment divin se révèlent alors très concrètes pour le garçonnet, jusqu’à l’accident fatal (une chute d’une hauteur mortelle) dont il réchappe et qui sera interprété comme un miracle par la communauté.

Manfredi laisse le doute planer quant à l’accident en lui-même, mais tout ce qui relève de l’imagerie religieuse évolue à l’écran au fil du regard changeant de Benedetto. Le catéchisme est initialement filmé de la même façon enlevée et triviale que les pérégrinations et bêtises enfantines, avant de prendre un tour plus inquiétant. L’association d’idées inconscientes entre les terreurs enfantines, le sexe et la religion se fait par la duplicité des adultes (l’amant dans le placard se rattachant à une apparition de Saint Eusèbe), ce qui rend peu à peu le quotidien suffocant. Le confessionnal devient une attente pour l’échafaud, et la communion le cadre de l’exécution à travers une imagerie grandiloquente dans laquelle Manfredi sait malgré tout placer une distance ironique. Benedetto se redressant après sa chute est un moment capturé comme un miracle par la photo éthérée d’Armando Nannuzzi, les prestations outrancières des adultes et une nouvelle fois le point de vue troublé de l’enfant appuient cela. Manfredi ne fustige pas la religion en elle-même mais son interprétation qui détourne l’évolution naturelle d’un esprit encore en construction. Benedetto désormais adulte ne connaît que la vie du monastère, attendant une nouvelle manifestation de Saint Eusèbe pur savoir s’il doit se risquer dans ce monde extérieur qui l’effraie ou accepter son supposé sacerdoce religieux. Nino Manfredi renverse la construction dramatique de la première partie. Ce sont les tentations charnelles qui constituent des anomalies aussi excitantes qu’effrayantes, et c’est l’espace du monastère qui est le refuge. L’entourage est désormais bienveillant et encourage Benedetto à vivre sa vie, la bascule et l’accident venant cette fois de cet éveil à la volupté. Le nouveau « miracle » est cette pulsion sexuelle par laquelle Benedetto suce frénétiquement le poison sur la jambe de Mariangela Melato, filmée en contre-plongée, dans un halo de lumière et sous les notes célestes de Guido De Angelis. C’est une épiphanie du sexe, de laquelle notre héros ressort secoué. L’ironie est de mise lorsqu’aux psaumes chantés se mêle un hymne paillard entonné par Benedetto, mais cette fois la grandiloquence et la hauteur de vue religieuse (magnifique plan d’ensemble de la silhouette de Benedetto ivre face aux moines qui le surplombent dans toute la largeur de la cave à vins) se font compréhensives, et il sera l’heure pour lui de voler de ses propres ailes.

La dernière partie du film relève du même schéma - peur, éveil, « miracle » - mais dans le monde réel. Benedetto n’a jamais cessé d’être cet enfant apeuré la nuit venue, mais cette fois l’enfant a trouvé une épaule pour l’accueillir avec le concupiscent et viveur Oreste (Lionel Stander, génial) en charge de désapprendre la culpabilité et d’enseigner les plaisirs de la vie à notre héros. Le miracle sera celui de l’amour par l’arrivée de Giovanna (Delia Boccardo), ombre baignant dans un éclat « divin » venant s’offrir à Benedetto. Le libre-arbitre face au dogme sociétal et religieux (allant en apparence de pair dans la société italienne d’alors) est enfin assimilé lorsque Benedetto choisit l’amour libre plutôt que l’institutionnel en quittant sa propre cérémonie de mariage. Cet aspect poreux entre le cérébral religieux et le corps avide de sensations se traduit notamment par les idées formelles de Manfredi pour ses transitions entre les époques et l’amorce de ses flash-back. La salle d’opération où git le corps meurtri de Benedetto, qui a défié Saint Eusèbe une fois de trop, se fond dans l’ombre pour nous ramener à l’enfance insouciante dans la scène d’ouverture, et plusieurs bascules du même type suivront. Nino Manfredi, tout en hésitation et maladresse, est incroyablement touchant. On ne s’amuse jamais de ses atermoiements, on en sourit et on s’émeut avec lui dans un cheminement d’une justesse constante. La religion comme motif oppressant relève toujours de l’humain, et le scénario entretient un doute habile quant aux motivations. Ainsi, lorsque la mère de Giovanna (Paola Borboni) épouse enfin l’homme honni sur son lit de mort, est-ce pour effacer le péché ou enfin s’unir devant Dieu avec celui qu’elle a en fait toujours aimé ? La réponse est complexe et l’équilibre de chacun tient à peu, en particulier pour notre héros le temps d’une pirouette finale parfaite. Après pareille réussite, on peut vraiment regretter que Manfredi n'ait remis le couvert qu'une seule fois à la réalisation.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 18 novembre 2020