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Critique de film
Le film

Miquette et sa mère

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L'histoire

1898, Casteldon : Miquette Grandier est une jeune fille sage qui aide sa mère à tenir le bar-tabac de cette petite ville de province. Après avoir assisté à une représentation du Cid, elle se met à rêver de théâtre. Elle est par ailleurs secrètement amoureuse d'Urbain de la Tour Mirande, jeune homme simple et réservé, neveu du châtelain local, le marquis Aldebert de la Tour Mirande. Mais ce vieil homme, d'une nature "brillante et corrompue", a d'autres projets pour Urbain - et des vues malhonnêtes sur Miquette...

Analyse et critique

Quand une filmographie compte onze longs-métrages (achevés) et parmi ceux-ci, dix films sinon tous parfaits en tout cas parfaitement dignes d’intérêt, que faire du onzième ? Tâchons d’être mesuré et d’estimer que si Miquette et sa mère n’est finalement pas un film déplaisant, il ne gagne pas à être envisagé comme un film d’Henri-Georges Clouzot, sinon pour illustrer les atermoiements qui auront été ceux du cinéaste entre Quai des orfèvres et Le Salaire de la peur : déterminé à renouveler son style après un premier corpus cohérent de trois films, il amorcera un premier mouvement, passionnant mais inabouti, avec Manon, tournera donc son unique comédie avec Miquette, fera un bref retour en arrière avec Le Retour de Jean (troisième des cinq sketchs de Retour à la vie) puis se lancera dans ce projet fou de documentaire en Amérique du Sud, Brasil, qui ne se concrétisera pas sinon à travers la rédaction du Cheval des dieux et quelques germes du Salaire de la peur.

Ainsi donc, Henri-Georges Clouzot a tourné cette comédie, avec un handicap majeur, révélé par ses proches (dont ses frères Jean et Marcel) et confirmé par le principal concerné : Henri-Georges n’avait aucun humour, ni pour raconter des blagues, ni pour les comprendre, ni même pour saisir les particularités du travail spécifique à l’écriture comique ; selon Jean : « Si le travail n’avançait pas, il mordait de rage dans les draps et nous hurlait : "Mais vous allez trouver un truc drôle, oui ?!" »

Henri-Georges Clouzot, toutefois, avait notoirement du caractère, et le choix de Miquette et sa mère obéit, dans sa carrière, outre à la logique de renouvellement déjà mentionnée, à une volonté de défi : chez le producteur qui refuse de lui financer son adaptation de La Chambre obscure (d’après Nabokov, vieille antienne finalement jamais aboutie), Clouzot dérobe un projet qui ne lui était pas destiné. Une adaptation d’une pièce de théâtre, petit classique du théâtre de boulevard, écrite au début du XXème siècle par le réputé duo d’auteurs Flers et Caillavet, et déjà montrée deux fois au cinéma par Henri Diamant-Berger en 1933 et par Jean Boyer en 1939.

Ce qui intéresse le plus Clouzot dans le dispositif du film réside probablement dans sa description de « l’envers du décor » : dans une première analyse, littéralement, l’envers du décor de théâtre, l’émulation des coulisses, les changements de costumes, les jeux de bruitages, de fumée ou d’artifices scénaristiques, particulièrement à l’œuvre dans le très enlevé troisième acte du film. Mais plus globalement l’envers du décor social, ce jeu des apparences, des mensonges, des dissimulations, des passions inavouées et des désirs inavouables, qui régit les comportements humains, en particulier dans cette petite bourgeoisie provinciale un peu arriérée. Cet écho entre le monde du spectacle et la mascarade sociale, Clouzot l’avait déjà largement décrit dans Quai des orfèvres, et de façon plus parcimonieuse. Ici, il ne lésine pas sur les moyens, qu’ils soient hérités du théâtre de boulevard (apartés au public, sorties par une porte simultanées à une entrée par une autre...) ou propres à certaines conventions du langage cinématographique (intertitres hérités du cinéma muet, mouvements d’appareil révélant un élément jusqu’alors hors-champ, utilisations de sur-cadrages ou de filtres par le biais du décor...). Le résultat n’est pas toujours léger, et la surcharge des décors (le bureau de tabac fourre-tout, l’hôtel particulier d’Aldebert garni d’antiquités, le café parisien bondé...) contribue à cette impression outrée, mais possède malgré tout un certain allant, largement dû à l’abattage considérable de ses comédiens. Et là, c’est un peu Miquette au chenil, tant on assiste parfois à un concours de cabots de prestige.

Passons rapidement sur Bourvil, alors bien plus connu pour ses activités radiophoniques ou ses talents de chansonnier que pour ses prestations au cinéma, et qui confirme dans Miquette et sa mère qu’il est de ces comédiens qui n’ont en réalité jamais été vraiment jeunes, même quand ils étaient censés l’être. Il y rôde, de façon parfois délectable et à l’occasion un peu laborieuse, le personnage de grand nigaud tendre, maladroit et volubile (lors de la séquence où il débarque furieux chez son oncle, on a brièvement pensé à la scène magique du Corniaud où il se transforme en gangster) qui fera sa gloire dans les décennies qui suivront. De son propre aveu, Bourvil retiendra surtout de ce film sa rencontre apparemment enjouée avec Louis Jouvet.

Alors encore proche de Clouzot, qui l’a déjà dirigé dans Quai des orfèvres (pour l’un de ses plus beaux rôles au cinéma) et dans Le Retour du Jean, l’immense comédien de théâtre profite peut-être de sa connaissance du milieu décrit pour prendre ses aises, et offrir un festival - plutôt réjouissant bien qu’excessif - d’accents roulés, de regards noirs, de postures graves et de citations ampoulées.

 

Mais dans la compétition de manutention, on attribuera ici le premier prix du transport de caisses à celui qui en fait indéniablement le plus : Saturnin Fabre, inarrêtable dans la veulerie des moustaches qui se frottent ou dans la perversité du vieux chasseur dégueulasse lorgnant sa proie juvénile. Le comédien (vu notamment chez Guitry) est, dans Miquette et sa mère, à la fois à l’origine des éclats de rire les plus francs et des moments d’agacement les plus marqués.

Rendons honneur aux femmes, enfin, à la fois pour évoquer la belle prestation, presque nuancée en comparaison, de Mireille Perrey dans le rôle de la mère de Miquette, mais aussi et surtout pour la présence de Danièle Delorme, qui met force enthousiasme à surjouer la Miquette éplorée et à mal jouer la Miquette comédienne, mais qui ne manque ni de cette énergie fragile ni de ce charme juvénile qui évoquent un peu (et toute proportion gardée) Audrey Hepburn (laquelle, d’ailleurs, jouera Gigi chez Vincente Minnelli quelques années après que le rôle révéla Danièle Delorme chez Jacqueline Audry).


Maintenant, une fois salués les comédiens et acté le fait que Henri-Georges Clouzot n’ait pas forcément été le cinéaste le plus pertinent pour tourner cette histoire, on peut se livrer à un jeu parfaitement inutile (mais finalement, et contre toute attente, éclairant) pour imaginer qui aurait pu l’être. Et là, avouons avoir pensé, régulièrement, en voyant le film, au nom de Julien Duvivier : pas tant pour Danièle Delorme (qui trouvera pourtant son plus beau rôle chez le cinéaste lillois, quelques années plus tard, dans Voici le temps des assassins), à peine plus pour Louis Jouvet (même si sa prestation de vieux cabot fatigué et toute la réflexion périphérique autour du statut du comédien avaient été traitées infiniment plus finement dans La Fin du jour), mais peut-être parce que Duvivier plus que tout autre aurait su insuffler plusieurs choses qui manquent à Miquette et sa mère pour être autre chose qu’un divertissement oubliable. Peut-être, avant toute chose, une connaissance particulière de ce monde du théâtre que Duvivier connaissait si bien - ou plutôt (Clouzot n’étant pas totalement ignare en le domaine) une façon de croire à la manière dont il est décrit ici : un peu moins de distance sarcastique, un peu plus de naturalisme. Ensuite - et pour équilibrer le point précédent - une once de férocité (et pourtant, là encore, Clouzot en aura été capable en d’autres occasions) dans la description sociale, tant tout ce qui est raconté ici paraît finalement sans la moindre gravité (à tel point qu’on s’en moque un peu). Et enfin, la dernière séquence (avec ces auteurs nommés Flers et Caillavet, et ce salut final destiné au public) laisse imaginer dans quel sens Duvivier aurait plus pousser le récit en accentuant sa dimension réflexive, à la manière de ce qu’il fera deux ans plus tard dans une comédie finalement autrement plus ingénieuse, La Fête à Henriette (dans lequel, tiens donc, apparaît brièvement Saturnin Fabre, comme le monde est petit) : en choisissant de faire de Miquette leur héroïne plutôt que leur actrice, les auteurs fictionnels achèvent le récit façon boucle paradoxale (type Ruban de Möbius ou escaliers d’Escher) et soulèvent une troublante question : et si le film que l’on venait de voir n’avait été que l’adaptation de l’histoire qui s’apprêtait à en être tirée ?

Quoi qu'il en soit, Miquette et sa mère fut à sa sortie tièdement salué par la critique, et modestement accueilli par le public, ce qui le voua à un séjour prolongé, depuis, au purgatoire des films dispensables. Ne serait-ce le souci d'exhaustivité filmographique qui honore souvent la cinéphilie, on ne voit pas nécessairement ce qui obligerait à l'en sortir.

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Par Antoine Royer - le 3 juillet 2018