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Critique de film
Le film

La Fête à Henriette

Partenariat

L'histoire

Deux scénaristes travaillent sur un nouveau film suite au rejet de leur précédent projet par la censure. Le duo se chamaille, s'asticote... bref, se complète parfaitement tant leurs visions sont radicalement opposées. L'un (Louis Seigner) aime le réalisme et a quelques penchants fleur bleue tandis que l'autre (Henri Crémieux) préfère les rebondissements extravagants et la noirceur. Partant d'une idée toute simple - une jeune fille, Henriette (Dany Robin), espère que le jour de son anniversaire (un 14 juillet) son fiancé Robert (Michel Roux) la demande en mariage -, les deux scénaristes joutent et rivalisent d'inventions pour imaginer la suite de l'histoire. Henriette et Robert se retrouvent ainsi ballottés entre diverses pistes de développement, passant de la romance au film noir, du vaudeville au drame réaliste...

Analyse et critique


Julien Duvivier s'offre en 1952 son plus grand succès avec Don Camillo. Corollaire de cet engouement public, il se coupe de la critique qui depuis des années salue son travail et juge sévèrement ce qu'elle perçoit comme étant un revirement populiste. Duvivier va cependant tourner dans la foulée la suite des aventures de Camillo et Pepone, mais réalise dans l'intervalle cette charmante Fête à Henriette qui a de quoi rassurer la presse cinéphile. On retrouve en effet ici son goût pour les changements de tons et d'atmosphères, et ce plaisir de l'expérimentation qui le conduit à imaginer un film que l'on qualifierait aujourd'hui de méta.

La projection démarre. La musique guillerette de Georges Auric retentit mais à peine apparaît le générique que les choses dérapent : « Les films xxx présentent un film de ???? : …........................ » Une voix off intervient : « Allons, allons, on ne peut pas jouer une musique qui n'est pas encore composée ! D'ailleurs le scénario n'est pas encore écrit ! C'est dire que le film n'est même pas encore tourné... » Et le narrateur d'expliquer que ce film, nous ne le verrons pas avant un an car le duo de scénaristes va tout juste se mettre à la tâche. En effet, la censure a refusé le tournage de leur dernier script : une prostituée de Ménilmontant qui fait des miracles, un général objecteur de conscience, un archevêque qui crie « Mort aux vaches ! »... Le duo semble être allé un peu trop loin dans la provocation anarchiste. Ils repartent donc au turbin, nous sommes invités à les suivre dans les coulisses de l'élaboration de leur nouvelle histoire.


Après Paris comme personnage principal de Sous le ciel de Paris, Duvivier s'amuse de nouveau avec un concept original, La Fête à Henriette étant construit à partir des idées que les deux scénaristes jettent en vrac. Le récit semble s'inventer sous nos yeux, bifurquant lorsque l'un des comparses rebondit sur l'idée de l'autre pour amener le film ailleurs, revenant en arrière lorsqu'une piste est abandonnée car elle aboutit à une impasse scénaristique. On navigue à vue, comme nos deux écrivains qui ne savent quelle tournure vont prendre les événements. C'est que dès qu'une idée est lancée par l'un, elle est remise en question par l'autre, le duo étant souvent en désaccord et ne partageant pas du tout la même vision du cinéma. Et les malheureux personnages du film de subir les multiples voltes faces et désaccords de leurs créateurs, de ces empêcheurs de s'aimer en rond.


L'un des scénaristes apporte les idées positives, l'autre sa vision noire du monde et de l'espèce humaine. Le premier pourrait être Henri Jeanson avec qui Duvivier collabore ici à nouveau, ou encore René Lefèvre qui lui reprochait d'être passé à côté de l'humour et de la légèreté de son scénario de Sous le ciel de Paris. Quant au second, on ne peut que conclure que Duvivier en a fait son double. Mais les tempéraments sont inversés, l'optimiste réaliste devenant ici le meneur martial du duo de scénaristes. Or, d'après les dires de ses collaborateurs, c'est le cinéaste qui s'attribuait ce rôle. « Avec lui, on a l'impression d'accomplir une période militaire » disait de lui Charles Spaak, tandis que Jeanson renchérissait : « Il a ce que Courteline appelait un caractère de cochon. »


Cette inversion permet à Duvivier de se moquer de cette image de noirceur qui lui colle à la peau et que nombre de critiques de l'époque considèrent comme des tics ou des effets de manche. Son double apporte en effet des idées souvent incongrues, des rebondissements saugrenus. Il manque de lucidité, se laissant emporter par son désir de noirceur, glissant un crime dès qu'il en a l'opportunité. Il satisfait ainsi sa vision pessimiste de l'humanité mais aussi les attentes des spectateurs, cherchant à choquer, à faire scandale, car c'est bien cela qui assure les entrées. Duvivier parodie son penchant pour les histoires sombres, pour les coups du sort (hilarante incarnation du destin sous les traits d'un aveugle qui voit tout), pour la décrépitude de ses contemporains et leurs vices cachés. Il se moque aussi de ses partis pris de mise en scène, les cadres penchés illustrant systématiquement les séquences imaginées par le scénariste « noir », figure de style que lui-même emploie couramment, comme dans le segment le plus sombre d'Un carnet de bal. Il pointe aussi du doigt son désir de toujours trouver des décors insolites et visuellement frappants, au détriment parfois de toute logique narrative.


Duvivier ne fait pas pour autant son autocritique. Il charge tellement son double qu'il reste dans le domaine de la gentille auto-parodie. Les idées de ce dernier sont si incongrues, il fait preuve d'un tel aveuglement (voir la scène très drôle où il parcourt le journal en se plaignant de la pauvreté du quotidien dont on ne peut rien tirer, citant pour exemple deux faits divers qui se révèlent être les pitchs du Voleur de bicyclette et de Don Camillo...) que l'on ne peut pas voir en lui une projection sincère des doutes du cinéaste. D'ailleurs, si le scénariste « optimiste » fait contre-poids par des propositions plus réalistes, posées et positives, il n'a pas pour autant le beau rôle. Sûr de lui, arrogant et méprisant pour son collaborateur, on lui préfère assurément la morbidité joyeuse de son comparse. Si le scénariste optimiste finit toujours par avoir raison, si ce sont ses idées qui sont retenues au détriment des délires du scénariste noir, il n'empêche que l'on sent que Jeanson et Duvivier préfèrent la fantaisie loufoque du deuxième au trop sage pragmatisme du premier, les péripéties rocambolesques à la sagesse de la petite historiette amoureuse à laquelle leur duo de scénaristes finit par aboutir.


Jeanson et Duvivier s'amusent avec tous les clichés du cinéma, dénigrant aussi bien le goût pour la noirceur que les récits fleur bleue, les tragédies que le happy-end, se moquant aussi bien de leurs films que de ceux de leurs camarades. Ils évoquent ainsi Carné / Prévert, René Clair (dont le Quatorze juillet est gentiment pastiché), Hitchcock ou Feuillade. Ce faisant, ils nous offrent un film jubilatoire (qui est une succession de bons mots merveilleusement servis par Louis Seigner et Henri Crémieux) et ludique sur le cinéma, s'amusant de ses conventions, des astuces des scénaristes, des formules toutes faites et dans un même temps proposant une ébauche de réflexion sur l'art de raconter une histoire. La liberté de la construction de La Fête à Henriette et sa forme de film concept annoncent en quelque sorte le goût pour la déconstruction des cinéastes de la modernité, l'intellectualisme en moins, la légèreté et la frivolité en plus.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 30 octobre 2017