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Critique de film
Le film

Lola

Partenariat

L'histoire

A Nantes, trois jours suffisent à lier les destins de six personnages au carrefour de leur existence. Lola est une danseuse de cabaret à l’Eldorado. Elle élève seule son fils Yvon et attend depuis sept ans que l’amour de sa vie revienne. Elle voit de temps à autre Frankie, un marin américain en permission. Un jour, elle rencontre par hasard Roland Cassard, un ami d’enfance, qui vient de perdre son emploi et s’ennuie dans le cours banal de son existence. Ce dernier fait la connaissance dans une librairie de la rigide Mme Desnoyers, et de sa fille Cécile, qui se lie d’amitié avec Frankie.

Analyse et critique

S’il n’a pas fait partie des fines plumes des Cahiers du Cinéma, Jacques Demy a connu tout de même un début de carrière similaire à celle de ses amis  François Truffaut et Jean-Luc Godard.  Les Quatre cents coups sort en 1959, A bout de Souffle un an après. Le sentiment d’effervescence fiévreuse qui accompagne ce grand tournant esthétique gagne également Jacques Demy, qui jusque là multipliait les projets de courts-métrages. En 1957, il commence à écrire le scénario de Lola, alors intitulé Un Billet pour Johannesbourg. Grâce à l’intervention de Godard, le script tombe entre les mains du célèbre producteur de la génération des Cahiers, Georges De Beauregard, qui accepte de se lancer dans le projet en réduisant cependant les ambitions de Jacques Demy comme peau de chagrin. La couleur s’efface au profit du noir et blanc, les numéros de comédie musicale disparaissent et Jean-Louis Trintignant est remplacé par le non moins talentueux Marc Michel. Ce relatif manque de moyen, qui le contraint à tourner en noir et blanc et en décor naturel dans les rues de Nantes, confère au film un charme fauché typique des premières œuvres de la Nouvelle Vague. Marc Michel dont le principal fait d’arme est d’avoir joué dans Le Trou de Jacques Becker, se révèle très à l’aise dans la peau du rêveur Roland Cassard et donne la réplique à la délicieuse Anouk Aimée, alors à l’affiche de La Dolce Vita de Fellini.

Lola est le premier essai d’un cinéphile qui multiplie les références explicites et les allusions indirectes à ses maîtres. Jacques Demy dédicace son œuvre à Max Ophüls, cinéaste adulé par les jeunes réalisateurs de la Nouvelle Vague. Que l’héroïne du film soit une chanteuse de cabaret surnommée Lola est un clin d’œil évident à Lola Montés, chef-d’œuvre en technicolor sur la grandeur et la décadence d’une danseuse courtisane : Jacques Demy aurait sans doute désiré jouer avec une palette de couleurs aussi éclatantes.  Mais il dit surtout avoir "écrit Lola en pensant au Plaisir de Max Ophüls", adaptation de trois nouvelles de Maupassant. En effet, l’atmosphère de La Maison Tellier se dévoile derrière les portes closes de L’Eldorado, et le plan d’ouverture sur la plage de sable remémore l’ultime et sublime plan séquence du film d’Ophüls.

Cependant, Lola a plutôt été orchestré sur le modèle de La Ronde. La structure du récit, qui repose sur l’entrelacement des destins, emprunte en effet le motif du manège. Lors de la séquence de la fête foraine avec la jeune Cécile et Frankie, la féérie de cette attraction prend une tournure particulière grâce à la musique de Bach, qui sacralise ce plaisir lié à l’enfance. Le manège évoque à la fois la circularité de la narration qui s’ouvre et se ferme sur la Cadillac rutilante de Michel, et la fluidité de la mise en scène, caractérisée par d’amples mouvements de caméra, typiques de l’art de Max Ophüls. Cette ronde se manifeste aussi à travers la manière dont se construisent les personnages les uns par rapport aux autres. Les destinées semblent se répéter de manière cyclique : la rencontre entre la jeune Cécile et Frankie fait écho au premier contact entre Lola (Cécile de son vrai prénom) et Michel, qui était déguisé à l’époque en marin américain. La scène où Cécile se met à fumer la présente également comme un double en puissance de Lola, d’autant plus qu’elle ne cesse de manifester son envie de devenir danseuse. Même Mme Desnoyers, qui élève seule son enfant, renvoie au destin brisé de Lola.  Les dialogues fonctionnent aussi par effet de résonance d’une rencontre à l’autre, ce qui contribue à tisser un réseau même entre les personnages qui ne se croisent pas.

Jacques Demy renvoie enfin implicitement à l’œuvre de Robert Bresson. Il a en effet choisi l’actrice Elina Labourdette pour jouer Mme Desnoyers, dont le passé de danseuse ravivé par une photo montrée fugitivement par Cécile, suggère une certaine continuité avec le rôle d’Agnès que cette même actrice avait tenu dans Les Dames du Bois de Boulogne.

Outre ce patrimoine cinématographique européen, Lola se nourrit aussi du cinéma américain, prédominant dans le cœur des cinéastes de La Nouvelle Vague, qui se sont épanouis dans une atmosphère d’après-guerre. La Libération puis l’aide des Etats-Unis ont permis à la société française des années cinquante de baigner dans un climat de prospérité, qui s’est accompagné de la découverte des chewing-gums et des comics. Tout au long du film, les cultures de l’ancien et du nouveau continent s’entrechoquent, à l’image de la rencontre de la petite Cécile, à la recherche d’un dictionnaire français-anglais, et de Frankie. La bande originale mêle d’ailleurs la Septième de Beethoven avec la musique jazzy de Michel Legrand, qui a remplacé au pied levé Quincy Jones. Dès le premier plan, l’arrivée du cow-boy en Cadillac blanche, avec son chapeau vissé sur le crâne et un cigare aux lèvres, est révélatrice de la pénétration du mythe américain dans l’imaginaire français. Michel qui revient d’un ailleurs rêvé, est une figure purement fictive et fantasmée. Il dit en effet avoir voyagé jusqu’à l’île de Matareva dans le Pacifique, là même où se déroule l’histoire du film Retour au Paradis que Roland Cassard est allé voir deux jours plus tôt.  "Au cinéma, c’est toujours plus beau", dit alors la tenancière de café à Roland : en faisant coïncider la fiction et la réalité au sein du personnage de Michel, sorte de Gary Cooper français, qui revient du Paradis pour se rendre à l’Eldorado, Jacques Demy a conscience des pouvoirs magiques du septième art. Le schéma narratif de Lola rappelle d’ailleurs celui du conte : l’action se concentre en seulement trois jours, et les retrouvailles entre la belle Anouk Aimée et le vaillant Michel apparaissent comme la fin heureuse d’un conte de fée.

Alors que l’intrusion du film noir intervient comme le remède à l’ennui de Roland, avec cette histoire invraisemblable de trafic de diamants, Lola contient aussi des résidus de comédie musicale, genre dont l’artificialité assumée confère au cinéma une dimension enchanteresse. La première séquence dans le cabaret recrée fugacement le duo Monroe-Russell dans Les Hommes préfèrent les Blondes d’Howard Hawks. La blonde pimpante qui danse sous les yeux des marins possède en effet des faux-airs de Marylin, tandis que la chevelure brune d’Anouk Aimée évoque plutôt celle de Jane, surtout lorsqu’elle répète son numéro coiffée d’un chapeau haut de forme. Elle y chante alors sa célèbre chanson, écrite par Agnès Varda, et composée après le tournage par Michel Legrand, qui a du s’adapter au rythme des lèvres d’Anouk Aimée.

Cette dernière interprète Lola avec une grâce et un naturel désarmants. Lola est une femme double tranchant : sensuelle dans ses gestes, érotique dans sa guêpière, malicieuse dans ses regards, elle aime plaire, et charme Roland Cassard malgré elle. Car Lola, qui voue une fidélité sans bornes à l’amour de sa jeunesse au point de coucher avec un marin uniquement pour sa ressemblance avec Michel, n’est pas une femme fatale qui aime briser les cœurs.

Mais au-delà de toutes les références qui ont pu forger l’univers du film, Lola reste une œuvre personnelle grâce au rôle clé joué par la ville de Nantes. Originaire de la région, Jacques Demy  brosse un portrait contrasté de la ville et de ses habitants. Il y montre à la fois l’ennui de la vie de province, à travers les yeux désabusés de Roland Cassard en quête d’un ailleurs plus exaltant, et la dimension féérique de la cité où le hasard des rencontres noue le destin des protagonistes. En se nourrissant de ses propres souvenirs, Jacques Demy explore les rues reculées de la ville, les bureaux de tabac, les librairies, les cafés et restaurants de quartier, les galeries commerçantes, la fête foraine et le cinéma Katorza. La multiplicité des lieux donne au film une vitalité chatoyante, accentuée par le dynamisme des nombreuses saynètes qui émaillent le récit. La théâtralité des discussions dans le café de Claire ou encore le ton excessivement bourgeois de Mme Desnoyers qui se plaint au libraire d’un livre peu recommandable, ancrent l’histoire dans le microcosme des mœurs provinciales, en plus d’y ajouter un souffle comique rafraîchissant. Plus gravement, le spectre de la guerre, évoqué à plusieurs reprises, poursuit les personnages même quinze ans après la libération. Jacques Demy a douze ans lorsque Nantes est bombardé, et nul doute que cet événement traumatique a eu un impact sur ce premier film dont la plupart des personnages, meurtris par la séparation avec un être cher, font face à une société en pleine reconstruction. Jacques Demy impose au film un dénouement au sens premier du terme : les liens créés entre les personnages se défont et chacun emprunte une route différente.

Lola est un film foisonnant, qui mêle différents genres, croise diverses influences, et incorpore dans le cadre réaliste de Nantes un univers merveilleux propre à Jacques Demy. Si ce dernier doit attendre Les Parapluies De Cherbourg pour réaliser son rêve technicolor de comédie musicale, il réussit déjà à créer une œuvre singulière où le charme fou d’Anouk Aimée rivalise avec l’ingéniosité de la mise en scène.

Dans les salles

Distributeur : SOPHIE DULAC

Date de sortie : 25 juillet 2012

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Par François Giraud - le 27 juillet 2012