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Critique de film
Le film

Liaisons secrètes

(Strangers When We Meet)

Partenariat

L'histoire

Larry Coe (Kirk Douglas) est architecte dans une banlieue aisée de Los Angeles ; le nouveau chantier qu’il vient d’accepter est la conception de la villa d’un écrivain à succès, Roger Altar (Ernie Kovacs), un homme à femmes imbu de sa personne mais désormais un peu blasé. Larry vit avec son épouse Eve (Barbara Rush) et ses deux jeunes garçons. Tout semble aller pour le mieux mais lorsqu’en emmenant son fils prendre le bus scolaire il croise le regard de Maggie (Kim Novak), il a le coup de foudre. Cette dernière est également mariée mais avec un homme qu’elle n’a jamais vraiment aimé (John Bryant), tout cela dans le but de fuir au plus vite ses parents, trouvant sa mère un peu trop délurée à son goût. Larry s’ennuie un peu de sa routine quotidienne alors que Maggie est sexuellement frustrée, son mari étant non seulement très puritain mais également peu porté sur la chose. Larry et Maggie vont tomber dans les bras l’un de l’autre et causer beaucoup de tristesse chez leurs proches...

Analyse et critique

En ce jeudi 06 février 2020, alors que nous apprenons le décès d’un des derniers géants du Hollywood de l’époque des "grands studios", l’envie me prend, pour rendre hommage à Kirk Douglas, de ressortir le DVD du film dans lequel il me bouleverse le plus, à savoir celui qui nous concerne ici, le chef-d’œuvre du réalisateur Richard Quine. C’est dans Liaisons secrètes que nous trouvons la fameuse séquence au cours de laquelle Kirk Douglas explique à Kim Novak comment il procède pour se raser à l’endroit de sa célèbre fossette sous le menton ; le film n’est quasiment plus connu que pour cette scène, certes charmante mais anecdotique, alors qu’il mérite tellement mieux : de carrément sortir de l’oubli, même si dans les années 80 il eut les honneurs du prime time un dimanche soir sur TF1 ! Il s’agissait d’ailleurs d’une période faste pour le cinéaste aux alentours de ce changement de décennie 50/60 puisqu’il signa successivement trois grandes réussites dont ce sublime Liaisons secrètes, qui est à mon humble avis sur la thématique de l’adultère le plus beau de l’histoire du cinéma - et d’ailleurs également l’un des plus beaux films tout court -, immensément poignant grâce avant tout à l’inoubliable couple illégitime composé par Kirk Douglas et Kim Novak qui vous fera à coup sûr verser quelques larmes d’émotion, et ce jusqu’au sublime final. Juste avant, Quine signait It Happened to Jane, une savoureuse comédie sociale "à la Capra" qui elle-même faisait suite à la comédie fantastique qui inspira probablement la savoureuse série Bewitched (Ma sorcière bien-aimée) - d’autant plus certain que Richard Quine fut coréalisateur et coproducteur à la fin des années 40 avec William Asher, qui non seulement initia la série mais devint l’époux d’Elizabeth "Samantha" Montgomery -, à savoir L’Adorable voisine (Bell, Book and Candle) avec déjà Kim Novak en ravissante sorcière tombant amoureuse de James Stewart.

Ernie Kovacs - dont je ne cesserai de tarir d’éloges sur le potentiel comique trop mal exploité tout au long de sa carrière -, troisième larron de cette élégante comédie, sera à nouveau de l’aventure It Happened to Jane aux côtés d’un couple tout aussi crédible et attachant, Doris Day et Jack Lemmon, ainsi donc que dans ce bouleversant Strangers When We Meet où il incarne le célèbre écrivain qui donne l’occasion à l’architecte de se lancer dans la construction d’une maison pour laquelle il pourra enfin exprimer toute sa créativité et non plus seulement travailler pour de l’argent. Kovacs était alors l’un des acteurs fétiches du cinéaste, les deux hommes ayant tourné ensemble à pas moins de six reprises. Rapide focus également sur Richard Quine, cinéaste encore bien trop méconnu en France - injustement éclipsé à mon avis par son collaborateur et grand ami Blake Edwards, sans que le talent de ce dernier ne soit de ma part remis en question -, qui commença sa carrière à Broadway en tant qu'acteur à l'âge de onze ans avant d’être en 1941 le partenaire du duo Mickey Rooney / Judy Garland dans la comédie familiale et musicale Débuts à Broadway (Babes on Broadway) de Busby Berkeley. Passé derrière la caméra, il réalisera avec autant de réussite aussi bien des films noirs - Du plomb pour l’inspecteur (Pushover) - que des comédies musicales - Ma sœur est du tonnerre (My Sister Eileen) -, de pures comédies ou des mélodrames. Durant les années 60, il se consacrera dans le domaine du cinéma presque exclusivement à la comédie - Deux têtes folles (Paris When it Sizzles) avec William Holden et Audrey Hepburn, Comment tuer votre femme (How to Murder Your Wife) avec Jack Lemmon et Virna Lisi... - et travaillera par ailleurs beaucoup pour la petite lucarne pour laquelle il signera notamment trois épisodes de Columbo. Revenu sur les plateaux de cinéma à la fin des années 70 avec une nouvelle version du Prisonnier de Zenda, dont le double rôle était joué par Peter Sellers, il se suicidera dix ans après.

Revenons-en maintenant à Liaisons secrètes, un mélodrame qui pourrait être le plus harmonieux mélange qu’il nous ait été donné de voir entre ceux de Douglas Sirk et ceux de Vincente Minnelli, sans l’emphase extatique du premier (surtout dans ses films en Technicolor et sans que cela ne soit péjoratif de ma part) et sans l’élégante méticulosité du second, sans la recherche de perfection plastique des deux cinéastes mais sans que ces différences d’approche ne posent problème, la sobriété de la réalisation de Richard Quine ne pouvant aucunement être prise pour de l’indolence mais devant être appréciée au contraire pour son extrême délicatesse de touche et de ton. D’ailleurs, pour prouver qu’il pouvait parfois être "voyant", il ne se gênera pas à plusieurs reprises pour placer ses personnages de telle sorte que les cadrages obtenus donnent une impression de grande modernité - à l’instar de la séquence en question -, voire celui assez étonnant de la bouche de Kim Novak de profil en premier plan avec le visage de Kirk Douglas se détachant en second plan alors que la femme narre à son amant une précédente liaison tout à fait culottée pour l’époque, Maggie ayant couché avec un inconnu de passage. A signaler que le scénario est signé par l’écrivain Evan Hunter - plus connu aujourd’hui sous le nom d'Ed McBain - qui trois ans plus tard écrira celui tout aussi génial des Oiseaux d’Alfred Hitchcock et qui avait été précédemment adapté par Richard Brooks en 1955 avec son superbe et puissant Blackboard Jungle (Graine de violence). Bertrand Tavernier disait du film en préambule à son entretien avec le réalisateur dans son passionnant pavé Amis américains : "Liaisons secrètes se révèle une œuvre prémonitoire dans sa description du malaise existentiel, de l’anomie dans les banlieues aisées, qui engendrera tant de films dans les années 70. Le propos est toujours aussi captivant, la mise en scène toujours aussi élégante et l’on remarque davantage à quel point la plupart des personnages sont névrosés."

Et puis parce que parfois les cinéastes sont les mieux placés pour nous parler de leurs intentions et que Richard Quine était d’une grande lucidité, qui mieux que lui pour nous décrire son film, ce qu’il faisait dans ce même ouvrage de Bertrand Tavernier : "L’American Dream est un conte de fées dangereux et puéril qu’il faut démystifier, et qui donna au cinéma américain ce côté ‘la justice et l’amour doivent triompher’ que je n’aime pas. (...) Dans mon film Kirk Douglas était l’American Hero. Il était riche, marié à une jolie femme, avait tout ce qu’il désirait... sauf le bonheur. Quant au rôle de Kim Novak, il est le plus triste exemple de cette moralité américaine. Kim, dans le film, fait partie de ces jeunes femmes qui, par éducation, sont incapables d’accepter leur beauté et de regarder la réalité honnêtement. Mariées trop tôt, par peur des hommes, elles vivent lamentablement et ne dépassent pas un certain niveau mental, jusqu’à ce qu’elles rencontrent le véritable amour, preuve flagrante de leur échec. Et elles se sentent coupables de leur beauté, d’où un effroyable climat de puritanisme. C’est une de ces femmes que j’ai voulu peindre avec le plus de tendresse possible. (...) L’American Way of Life serait merveilleuse si les gens se conduisaient en adultes. Pour cela, il faut se débarrasser de la notion de faute, qui conduit au mensonge, à la perversité, à la dissimulation." Et effectivement, à travers la description de cet adultère, Quine ne nous livre pas seulement une poignante histoire d’amour mais également une critique aussi lucide qu’acerbe sur l’American Way of Life et l’institution du mariage, ainsi enfin qu’une œuvre assez culottée pour l’époque quant à sa manière d’aborder le sexe.

Pour bien comprendre cette modernité de point de vue, connaissez-vous beaucoup de films en ce début des années 60 au cours desquels une jeune femme "se plaint" à sa voisine de ce qu'elle commence à fatiguer du fait que son époux ne pense qu’à la lutiner ? Où une mère pousse sa fille à l’adultère, estimant que l’amour est plus important que l'effort de stabilité d’un mariage malheureux ? Où un homme dit à la femme pour qui il vient juste d’avoir le coup de foudre qu’il ne rêve que de lui faire l’amour ? Où une femme frustrée sexuellement chauffe son mari afin qu’il aille la rejoindre au lit ou encore narre à son amant sa première expérience adultérine avec un inconnu de passage ? Tout cela sans aucune lourdeur mais toujours avec acuité, intelligence et une extrême délicatesse ! Et lorsque au cours d’une scène assez tétanisante, Felix (Walter Matthau) qui, concevant une certaine jalousie à l’égard de son ami Larry au vu de la relation qu’il a devinée avec la sublime Maggie, tente de violer la femme de ce dernier, le spectateur est abasourdi par le fait que ce soit un voisin respectable et affable qui en vienne à de telles extrémités, mufle et violent par frustration sexuelle. Car dans ce film, point de manichéisme ni de caricature de quelque côté que l’on se place ; l’épouse de Larry n’est pas une mégère mais une femme non seulement ravissante mais également aimante et intelligente qui pense aider son mari en poussant son ambition, ne voyant pas que ce n’est pas ce qu’il recherche ; la maîtresse est d’un abord froid et lorsqu’elle apparait sans fard pas spécialement plus attirante que l’épouse ; le mari de Kim Novak est certes d'une excessive pudibonderie mais pas mal aimable pour autant ; l’écrivain est peut-être imbu de sa personne mais également extrêmement fragile et rempli d’humanité (cf. les séquences de dialogues au cours desquelles il se retrouve seul avec Larry et où ils parlent de la vie et de ses difficultés, de leurs situations respectives) ; et enfin Larry, tout comme les autres, est un personnage dépeint avec une formidable richesse d’écriture, avec ses qualités et conscient de ses défauts.

La direction d’acteurs étant irréprochable, outre Kirk Douglas qui aura rarement été aussi sobre et aussi juste, Kim Novak aura quant à elle rarement été aussi émouvante, se permettant même d’apparaitre sans fard lors de séquences se déroulant à l’hôpital. Walter Matthau s'avère très crédible en parfaite petite ordure de province, mais notons surtout dans le rôle de l’épouse de Kirk Douglas l’interprétation remarquable de Barbara Rush - Le Météore de la Nuit (It Come from Outer Space) de Jack Arnold, Le Secret magnifique (Magnificent Obsession) ou Capitaine Mystère (Captain Lightfoot) de Douglas Sirk, Derrière le miroir (Bigger Than Life) de Nicholas Ray... - qui nous gratifiera d’une séquence bouleversante vers la fin du film après que son personnage a appris que son mari l’a trompée, tentant de minimiser la situation pour garder son époux à qui elle fait une déchirante déclaration d'amour. Quant à la poignante dernière séquence - le thème de George Duning y est aussi pour quelque chose -, je défie quiconque de ne pas verser une larme à l’instar de nos deux amants qui avant leur séparation définitive savourent avec délectation l’ironie de la situation lorsque le chef de chantier les prend pour un couple marié. Pour narrer cette histoire d’amour, Richard Quine a apporté beaucoup de soin dans l’utilisation des décors - intérieurs et extérieurs - ainsi que dans celle de la couleur, le rouge ayant rarement été aussi fort pour nous faire pénétrer dans les tourments amoureux des deux époux infidèles, notamment lors de la scène nocturne du restaurant en bord de mer. Les images du couple sur la plage sont également splendides tout comme le dialogue qui les accompagne, Larry et Maggie se posant des questions sur leurs époux respectifs, sans aucune animosité à leur encontre mais au contraire avec une immense tendresse.

Sans artifices ni effets, une chronique toute en délicatesse, une peinture des sentiments d’une étonnante justesse et un mélodrame d’une sobriété exemplaire dans lequel une petite banlieue est décrite avec réalisme, lucidité et acuité tout autant que ses habitants, où l’on aborde sans pudeur certains sujets encore tabous à l’époque comme le sexe, le désir et l’adultère, le tout avec sensibilité, finesse et tendresse pour presque tous les protagonistes. Un petit miracle de tact, de charme, de grâce et d’élégance qui vous trottera surement longuement dans la tête ; nous n’oublierons pas de sitôt les doux mouvements de caméra finaux ainsi que les visages défaits de nos deux amants dont la passion aura été trop vite contrariée. L’hypocrisie que cache l’American Way of Life vole ici en éclats pour nous dévoiler un quotidien fait de conformisme bon teint et monotone, de puritanisme, de rancœurs nauséabondes, d’ambitions ratées, de solitude, de frustrations sexuelles et d’ennui que seul l’adultère peut faire oublier tout en apportant une sorte de nouvelle liberté. Le tout, sans aucun moralisme, il fallait le faire ! Une histoire d’amour poignante, une grandiose et audacieuse réussite !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 5 mars 2020