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Critique de film
Le film

Les Petites perles au fond de l’eau

(Perlicky na dne)

Partenariat

L'histoire

Cinq court métrages adaptant chacun une nouvelle de Bohumil Hrabal, par cinq jeunes représentants de la Nouvelle Vague tchèque, dans l’ordre : Jiří Menzel, Jan Němec, Evald Schorm, Věra Chytilová, Jaromil Jireš.

Analyse et critique

Adapté d’un recueil homonyme de nouvelles signées Hrabal, Les Petites perles au fond de l’eau marque historiquement le coup d’envoi de ce qu’on a nommé la « Nouvelle Vague tchèque ». Menzel, Němec, Schorm, Chytilová et Jireš ont en commun de toutes et tous sortir promus de la FAMU, l’école de cinéma fondée en 1946 (et à ce jour décrétée comme la meilleure en Europe par le Hollywood Reporter). Une spécificité de l’école est de travailler en collaboration avec des écrivains : Hrabal, mais aussi Kundera (dont La Plaisanterie sera adaptée par Jaromil Jireš)... Les cinéastes qui en sortiront sont imprégnés de la littérature qui leur est contemporaine en leur pays. Plus que le modernisme ludique de Kundera (quoique la même étiquette puisse éventuellement être accolée à Chytilová), c’est le regard de Hrabal sur les campagnes tchèques et le quotidien dans la capitale dont hériteront ces jeunes metteurs en scène.


Badauds assistant à une course de motos (La Mort de Baltazar, Jiří Menzel), pensionnaires d’une maison de retraite s’apparentant à un asile d’aliénés (Les Imposteurs, Jan Němec), petit agriculteur qui, quand il ne rêve pas qu’il égorge ses chèvres, œuvre à une fresque naïve sur la paroi de sa cuisine (La Maison de joie, Evald Schorm), lunatique que la police guette à la sortie d’une brasserie où sa trajectoire croise celle d’une jeune mariée (Bistrot « Le Monde », Věra Chytilová), jeune fille tzigane en balade avec un apprenti de chantier (Romance, Jaromil Jireš)... Les cinq sketchs se concentrent sur la vie de "gens simples", sans pour autant répondre aux canons naturalistes : sens du picaresque, part laissée à la rêverie (les songes de La Maison de joie, la fuite fantasmée sous la pluie concluant Bistrot « Le Monde »), goût discret de l’étrangeté (les mélodies atypiques faisant aussi le charme des fictions tchèques de l’époque). Ce n’est que marginalement qu’est évoqué le caractère répressif de la société environnant les personnages : deux agents d’une police d’assurance s’étonnent du faible succès de l’athéïsation des campagnes, la mythomanie de deux pensionnaires résonne avec les mensonges d’un médecin promettant la guérison à un patient en phase terminale (Les Imposteurs). Le relâché volontaire des intrigues (on tend plus vers le portrait) n’exclut pas une interrogation sur ce qui tient du dérisoire ou de la fatalité (l’incendie et l’accident de la route durant un circuit dans La Mort de Baltazar). Le film annonce le ton et la couleur (un noir et blanc unifiant) d’un mouvement qui donnera une foison d’excellents films en à peine une demie-décennie.


Tous les segments ne se valent pas : à celui d’Evald Schorm, un brin poussif, succède le meilleur, signé Věra Chytilová. Dans cette danse entre un assassin rendu hagard par le travail de précision en usine et une mariée avinée, la cinéaste crée un fantastique social tout à la fois inquiétant (le masque de plâtre asphyxiant, une nuit pluvieuse et venteuse dont une fille ignore le danger), doux-amer (la brasserie vide où deux serveuses écoutent tristement l’homme traqué avant qu’on ne l’arrête). Chytilová possédant la manière la plus singulière au sein du collectif, il n’est pas surprenant que ce soit son style qui diffère notablement de celui de ses collègues (son épisode est par ailleurs le seul à être nocturne). La part de comédie tranquille de Menzel s’avèrera familière à qui connaît ses films suivants. On saura gré à Jaromil Jireš d’offrir une place dans la fiction à une population d’ordinaire reléguée aux marges, celle des romanichels. La Romance d’un jeune Pragois et de celle qui se dit fièrement la petite-fille d’un baron tzigane s’entame entre un cinéma du centre ville et une boutique de mode, où la même salle obscure dévisage aujourd’hui un Tesco de cinq étages. Les Petites perles au fond de l’eau dessine la topographie d’une cinématographie modeste et inspirée.

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La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 20 août 2015