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Critique de film
Le film

Les Perles de la couronne

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L'histoire

L'historien Jean Martin, découvrant dans un ouvrage une folle anecdote entourant les perles fines ornant la couronne royale britannique, décide non seulement d'en faire le récit à sa jeune épouse Françoise, mais également de partir à la recherche des perles manquantes, en reconstituant leur parcours depuis le début du XVIème siècle...

Analyse et critique

Les Perles de la couronne marque le début, en 1937, d'un élan nouveau dans le cinéma de Sacha Guitry, qui deviendra à terme un mouvement majeur de sa filmographie : ses longs métrages de fiction antérieurs sont surtout des « mises en conserve » de certaines de ses pièces les plus reconnues (Pasteur, Le Nouveau testament, Mon père avait raison, Faisons un rêve...) tandis ses scénarios originaux (Bonne chance ! ou Le Roman d'un tricheur) s’inscrivent dans un cadre somme toute contemporain. Ce mouvement, qui à terme tendra à être celui pour lequel le grand public connaîtra le mieux Guitry cinéaste (merci aux multiples rediffusions télévisuelles de Si Versailles m’était conté, par exemple), on pourrait le décrire comme étant celui des « grandes productions en costumes », ce qui leur confèrerait un côté rigide et ampoulé qu’elles ne possèdent pas la plupart du temps, mais on préfèrera ici la qualification de « fantaisies historiques » (1), qui atténue certes l’ampleur de leur nature prestigieuse, mais correspond mieux à leur esprit vagabond et indiscipliné.

Sacha Guitry était notoirement féru d’histoire, principalement de l’histoire de France, et éprouvait en particulier une fascination pour les « grands hommes » l’ayant menée : il estimait notamment qu’il était de son devoir d’artiste de contribuer à rendre à ceux qu’il admirait la postérité qu’ils méritaient, et c’est ainsi que, très tôt, certaines de ces personnalités plus ou moins fameuses firent l’objet de pièces signées de l’auteur. Parmi ces dernières, il faut citer la bien-nommée Histoires de France, pièce en douze tableaux créée en 1929 pour l’inauguration du théâtre Pigalle, dans laquelle Guitry démontrait déjà son goût pour la digression et ses prises de liberté insolites avec la rigueur de l’approche universitaire : selon lui, entre deux faits historiques avérés, il lui était tout à fait permis de fantasmer ce qui avait pu se passer, et tant que personne ne parvenait à lui démontrer que ce qu’il avait imaginé était effectivement faux, il s’autorisait à placer ces faits putatifs à la même hauteur que les autres ; une manière, en quelque sorte, de témoigner de son inclination vers le vraisemblable (libérateur sur le plan créatif) plutôt que vers le vrai (aux carcans par trop rigides). Une approche d’artiste, donc, plus que d’historien, qui lui sera parfois reprochée (2), mais qui permet d’emblée de saisir la subjectivité et la liberté profondes sur lesquelles auront reposé tous ses travaux, notamment cinématographiques, dans le registre historique.

Contacté fin 1936 par le commissariat de l’Exposition universelle devant se tenir à Paris quelques mois plus tard, Sacha Guitry avait envisagé un premier projet autour de la Révolution française, mais c’est en apprenant le futur couronnement du roi d’Angleterre George VI, prévu en mai 1937, qu’il se hâta de concevoir une histoire originale, qui partirait de quelques anecdotes véridiques à propos des perles incrustées dans la couronne royale britannique et, autour de celles-ci, broderait allègrement un récit rocambolesque multipliant les personnages, les destinations et les péripéties. Écrit en quelques semaines, tourné et monté en à peine plus de deux mois (ce qui, compte tenu du gigantisme de la production, paraît incroyable), le film fut fin prêt au moment de la cérémonie, et profita de la publicité considérable offerte par l’événement pour attirer le public.

Le film est insolite à plus d’un titre : dans sa narration qui navigue d’une époque à une autre et d’un pays à un autre ; dans l’excentricité de certaines de ses séquences (le numéro d’Arletty en reine d’Abyssinie a de quoi marquer les esprits) ; dans son traitement tour à tour grave et léger, déférent et ironique, des faits historiques ; ou dans le jeu réflexif qui associe les protagonistes du récit (fictif) et ceux de la grande histoire (réelle) : à la fin de l’épisode consacré à Marie Stuart, nous retrouvons Jean Martin (incarné par Sacha Guitry, lequel jouait François Ier dans les scènes précédentes) et sa femme Françoise (portée à l’écran par Jacqueline Delubac, qui incarnait justement Marie Stuart) dans leur salon. Il lui demande :

« Eh bien, qu’est-ce que tu penses de cette histoire ?
_ Mais je la trouve passionnante. D’autant plus que, malgré moi, je me voyais sous les traits de la pauvre Marie Stuart.
_ Ah ! Oui... Et moi je me voyais en François Ier, ça, c’était fatal !
»

Un des aspects les plus insolites, toutefois, réside dans la décision audacieuse de respecter les langues de l’action : l’action du film se déroulant à la fois en France, en Italie et au Royaume-Uni, Guitry engagea des comédiens ayant la nationalité de leurs personnages, et les fit jouer dans leur langue maternelle, sans les sous-titrer ni les doubler : au redoutable Ermete Zacconi (immense comédien de théâtre italien, qui endosse ici le rôle du pape Clément VII) des tirades perfides en italien, et à l’imposant Lynn Harding (interprète de Henry VIII dans la lignée directe de Charles Laughton dans le film d’Alexander Korda) des coups de sang tonitruants en anglais. Un miracle à la hauteur du prodige cinématographique lui-même s’opère alors dans la mesure où, même en ignorant tout des langues de Dante ou de Shakespeare, le spectateur comprend tout ce qui se joue à l’écran : la vivacité du montage, qui enchaîne les mêmes répliques dites par des personnages différents dans les trois langues, ou l’habileté de la narration par l’image font que jamais on n’a le sentiment d’avoir perdu quoi que ce soit. Cinéaste de la parole (plus que quiconque), Sacha Guitry avait bien compris que la façon dont les choses sont énoncées ou montrées à l’image importe parfois bien plus que ce qui est dit. Il faisait surtout, à sa manière bien à lui, une sorte de pied-de-nez à la pratique systématique du doublage, contre laquelle il s’indignait volontiers : « Faire doubler un grand acteur est une idée de barbare - et c’est un crime en somme ! Et c’est un double crime, car c’est le commettre à l’égard du public, c’est méconnaître à la fois l’intelligence du public et la valeur réelle d’un comédien. »

Compte tenu de la nature atypique du projet, de l’importance de son budget, de la diversité des scènes et des ambiances, ou du nombre de figurants parfois, Sacha Guitry reçut le soutien de Christian-Jaque. La nature précise de l’aide fournie par ce dernier demeure incertaine, plusieurs témoignages suggérant l’idée d’une véritable coréalisation, d’autres limitant le rôle de Christian-Jaque à une contribution technique plus ou moins appuyée. Sans chercher donc à en attribuer nominativement les mérites, il faut souligner la grande précision du découpage du film, qui met en valeur la nature trépidante du récit et encourage le dynamisme d’une mise en scène mobile et inspirée. De tous les films de Sacha Guitry, Les Perles de la Couronne est probablement un des plus rythmés et des plus copieux, fourmillant d’inspirations géniales et de digressions saugrenues. Il précise, en tout cas, le rapport tout à fait particulier entretenu par le cinéaste avec le cours du temps, qu’il se réjouit à dilater, à comprimer voire à inverser au gré de ses envies. Dans une séquence mémorable qui s’achève sur la mort de Clément VII, Guitry survole plusieurs décennies d’histoire européenne à la lumière d’une flamme qui vacille (quand bien même Clément VII est en réalité mort 24 ans avant le couronnement d’Élisabeth). Dans un autre registre, ce sont plusieurs siècles qu’il traverse simplement en montrant de cocasses grands-mères s’adresser à leurs petites-filles... lesquelles deviennent dès le plan suivant à leur tour des grands-mères.


Durant ce panorama allègre qui embrasse quelques siècles avec une fièvre juvénile (il y a, dans cette forme de narration, un plaisir enfantin absolument irrésistible), Sacha Guitry évoque pour la première fois au cinéma quelques figures qui reviendront dans des films postérieurs, parfois jusqu’à l’obsession : c’est ainsi que Jean-Louis Barrault endosse pour la première fois le costume de Bonaparte et Émile Drain celui de Napoléon, ou que l’on croise brièvement la figure claudicante (mais pas encore achevée dans l’esprit de l’auteur) de Talleyrand. Pour qui aime Guitry comédien, il convient toutefois de se délecter particulièrement de son interprétation mielleuse et terrible à la fois de François Ier : qu’il propose à Anne Boleyn de devenir sa « maîtresse », qu’il donne à Montmorency une leçon de pouvoir ou qu’il compare le ballon avec lequel il joue à la France elle-même, le rôle établit une première version de ces hommes de pouvoir, jouisseurs et moralistes, qui peupleront régulièrement ses films historiques dans les années à venir.

Pour ce qui est des autres comédiens, notamment les « réguliers » du Maître, habitués à opérer en plus petit comité, Les Perles de la Couronne représenta une expérience plus ou moins plaisante : nouvelle venue au cinéma, la grande Cécile Sorel, immense dame du théâtre, déplora que sa première apparition cinématographique, dans un rôle - disons-le ainsi - de vieille cocotte, fût un film la montrant « sous un aspect dont j’eusse eu honte pour la plus méprisable figurante. » (3) Raimu peina à comprendre l’utilité de son personnage et finit par se demander ce qu’il faisait là. Même Marguerite Moreno, fidèle parmi les fidèles, résuma les choses en affirmant : « Les perles de la couronne sont les véritables vedettes du film. Nous n’en sommes que les montures. »

Concernant ces fameuses perles, Jacques Lorcey, dans son analyse du film, propose une piste de lecture intéressante et risquée, qui déplace le film du divertissement de prestige vers quelque chose de la parabole mortifère : remarquant le caractère vénéneux, maléfique, des différentes perles, qui causent presque toujours la perte de ceux qui en prennent possession, le plus souvent dans des actes d’une grande violence, Lorcey ose y voir un symbole des colonies (autrefois surnommées « les perles de la couronne », affirme-t-il sans plus de précision ni du pays ni de l’époque), « elles aussi sorties de la mer […], ces colonies qui vont précisément fondre très prochainement entre les doigts de l’Angleterre, comme de la France et de l’Italie, ces colonies qui, selon le mot de Montherlant, étaient nées "avec la croix de mort au front". » Que l’on souscrive ou pas à cette lecture, il est clair qu’il y avait, au sein même du projet des Perles de la couronne, une dimension politique plus ou moins bien dissimulée, dont la principale vocation était d’œuvrer au rapprochement franco-britannique, alors largement encouragé par les gouvernements des deux pays : multipliant les honneurs accordés à la culture britannique, jusqu’à ce soldat mourant dignement dans les bras de Henri IV, Les Perles de la couronne traduit la réalité d’un contexte de production alors obnubilé par l’imminence de la menace allemande. Le 11 mai 1937, la première des Perles de la couronne se tient sous les yeux du président de la République Albert Lebrun, de Léon Blum et de Jean Zay. Le film est apprécié, trouve son public et entame dès lors une exploitation durable. Sa première fantaisie ayant plu, Sacha Guitry peut déjà envisager les suivantes.

(1) Empruntée à Jacques Lourcelles.
(2) Nous aurons probablement l’occasion de le citer de nouveau, mais on peut d’ores et déjà mentionner ce texte fulgurant d’ironie adressé à ses détracteurs après Si Versailles m’était conté, dans lequel Guitry écrit : « Il y a dans Versailles une effarante erreur que personne n’a cru devoir me signaler jusqu’alors. Dans la dernière image du film, sur ce grand escalier majestueux, il y a Louis XIV et il y a Clémeanceau - qui, si j’ai bonne mémoire, ne s’y sont cependant jamais rencontrés. »
(3) Dans La Confession de Célimène, Presses de la Cité, 1949.

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Par Antoine Royer - le 19 novembre 2018