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Critique de film
Le film

Les Doigts dans la tête

L'histoire

Quand Chris (Christophe Soto) accueille Liv (Ann Zacharias) dans sa mansarde, où il va tenter de demeurer malgré son licenciement d'une boulangerie (le patron lui louait celle-ci), il dérègle ses rapports avec Rosette (Roselyne Vuillaume), sa petite amie qui travaille au même endroit, et plus indirectement, avec Léon (Olivier Bousquet), son meilleur ami, moins chanceux avec les filles.

Analyse et critique

Après l’expérience collective de L’An 01 et quelques courts (pour certains documentaires), Jacques Doillon réalise son premier long-métrage, avec de jeunes comédiens amateurs et lui-même de manière autodidacte. Il n’y a là rien d’une carence appelée à être corrigée avec les années : Doillon s’est efforcé consciemment par la suite de demeurer dans une économie serrée plutôt qu’au cœur de l’industrie (on peut l’oublier avec sa marginalisation progressive, mais c’était un choix pour lui quand cette marge était plus viable) et de travailler, quoique pas exclusivement, avec des non-professionnels d’un jeune âge. Les Doigts dans la tête s’intéresse à un quatuor d’individus à peine sortis de l’adolescence, un couple en particulier, autour duquel gravitent la fille mise de côté par cette romance passagère et un ami qui peine, lui, à trouver chaussure à son pied. C’est également, d’autant plus efficacement que nonchalamment, un récit de lutte sociale, sachant que le garçon au nexus de ces différentes personnes est en conflit ouvert avec un patron boulanger dont il occupe après son licenciement une chambre de bonne, où se déroule l’essentiel des échanges entre les quatre.

Chris est ami avec Léon (surnommé ainsi parce que Christophe est un prénom trop proche de Christian, détail qui en dit déjà long sur le rapport de forces au sein de ce binôme), il sort avec Rosette, une provinciale plutôt réservée. Il est boulanger, ce qui lui vaut des horaires différents de ses amis, qu’il peine à respecter quand il découche. Léon est mécanicien et n’aime à ses dires pas travailler trop. Nous sommes peu après les mouvements de 68, dans une France où l’éducation supérieure est encore une relative rareté : ces jeunes gens, tout en pratiquant des métiers dits manuels, ont quelques tendances intellectuelles et des possibilités futures d’embourgeoisement. Sans aller jusqu’à la préciosité des dandys d’Eustache, ils prennent un peu soin de leur manière de parler, de s’habiller. Ils ont des mœurs assez libres ce qui est peut­-être, en fait, leur plus grande fidélité au monde populaire. Le film est une belle illustration de pourquoi le plein emploi est le pire cauchemar du patronat : claquer la porte de leur lieu de travail est vraiment une option et les personnages ne s’en privent pas. Engagé dans une lutte avec l’employeur qui veut le renvoyer pour sa difficulté à respecter les horaires (et son impertinence à ce sujet), Chris a recours à la CGT, en la personne d’un délégué syndical qui le soutient personnellement dans ses revendications (l’obtention de dédommagements). Au même moment, Liv, une Suédoise de passage en France, apparaît dans sa vie, d’abord ignorante du fait qu’il sort avec Rosette et moins attachée à lui que lui à elle, quoiqu’elle soit d’une gentillesse sans failles avec ce garçon moins expérimenté, émotionnellement moins solide.

Il est peut-être exagéré de voir en le choix de ce pays d’origine un hommage à Bergman, mais le fait est que ce cinéaste scandinave exerce une influence décisive sur cette œuvre intimiste (ce qui ne l’empêche pas, comme un résumé le souligne, d’avoir des ramifications très sociales). Il n’y pas que la maturité qui diffère à âge à peu près égal. Liv vit un autre rapport à sa sexualité que ces garçons potaches mais, au fond, encore inhibés. Elle est une femme plus affirmée et plus sûre d’elle que Rosette. Elle a trop tendance à faire la leçon à tout le monde mais au final ce qu’elle observe est pertinent. La libération des mœurs apparaît plus globalement comme un phénomène à la fois réel et aux paramètres restreints. Si une fille a paraît-il invité Léon sous la douche tandis qu’il la croisait aux toilettes, il n’a pas agi et quand une embrassade commence sur un matelas de quatre personnes, c’est au prix de l’atomisation de deux délaissés, dont une amoureuse à qui la situation vaudra une crise de nerfs. Liv comprend qu’elle est un rêve pour Chris, elle est déjà prête à partir. En s’offrant ce fantasme condamné à la brièveté, il perd Rosette, qui retournera s’enfermer chez ses parents à la campagne. Le film se conclut comme il commençait, par des amis en voiture (1), dans un refus de la gravité qui est le vrai signe de son époque et de ses possibles.

Si le film peut sembler relativement improvisé, tant il déborde de spontanéité, il est en réalité tout à fait écrit. Doillon impose immédiatement, non seulement sa patte, mais sa méthode, faite de longues prises, qu’il répète en principe au-delà de la dizaine de fois. La répétition affine le jeu, mais elle le libère également des intentions trop apparentes. Comment les acteurs disent et font ce qu’ils ont à effectuer devant la caméra leur échappe de plus en plus. Une vérité émerge qui n’est pas celle d’une dramaturgie en surface, d’un commentaire pensé et prédigéré, mais de l’exploration, voire de l’épuisement, de la situation filmée. Le bafouillement, les blancs nerveux, peuvent à l’occasion retrouver droit de cité, ils créent des césures, ou à l’inverse le détachement et la détente peuvent fluidifier ce qui aurait été joué avec trop de raideur. La vérité humaine frappante de ce cinéma, son amour du jeu (qui accepte, aussi, la cruauté occasionnelle du jeu) le rapproche de la force brute, beaucoup plus matérielle que superficiellement psychologique, d’un Maurice Pialat. Il n’y a rien de moins simple que la simplicité, il faut s’en donner les moyens et dès ses débuts, Doillon les assume. Mais avec une discrétion, une modestie, bref, une délicatesse profonde (on peut faire le pari qu’elle lui vient de ses origines prolétaires, tant la vulgarité bourgeoise lui est étrangère) qui fait que son œuvre n’a pas le caractère imposant de celle d’un Pialat, voire même d’un Eustache ou Garrel. Il a payé le prix de ses qualités populaires, déjà si apparentes (dans son effort d'effacement) ici. Les garçons peuvent bien faire les pitres saturés d'hormones, débiter de belles insanités bien franchouillardes, le regard qui fixe cela est toujours à une place très juste (il me revient en mémoire un moment d’Amoureuse où Charlotte Gainsbourg qui désaime s’empresse d’aller cracher la foutre qu’elle vient de sucer dans un évier - situation d’un graveleux inévitable, très réel, alors que le regard qui la cadre est, lui, à la place la plus probe, la distance la mieux sentie). La mise en scène chez Doillon est vraiment une question de place. Il sait où se mettre, ne pas être encombrant, et pourtant se tenir, ne pas lâcher ses interprètes.

Puis cette idée, remarquable de simplicité : faire un film de paroles, intéressé à la langue, dans une langue qui ne serait pas celle maternelle d’une des actrices principales, la plus soucieuse pourtant de parler, et de communiquer, alors qu’elle est celle qui bute sur les mots, dont le lexique serait en principe le plus restreint. Si elle montre pourtant souvent une facilité à s’exprimer que les trois autres pourraient lui envier, c’est que la parole est ici adossée au désir et qu’elle est celle chez qui les siens sont accueillis, tranquillement assumés. La disparité de cette aptitude au sein du petit groupe crée des écarts cruels, des incompréhensions difficilement dépassables. Doillon comprend bien ceux qui ne comprennent pas, qui sont pris dans leurs propres limitations et réserves, un quant-à-soi attristé qu’il partage un peu. Il accompagne finalement ceux qui restent (quoiqu’ils se déplacent en véhicule), deux garçons qui ne vont ni vers le repli familial, ni vers des aventures à l’étranger. Qui se tiennent dans un entre-deux plein de promesses modestes (et de menaces sous-estimées), qui ont le luxe de la révolte amusée et de ne pas se préoccuper de leur avenir. C’est à cette vision-là, et au cinéma qui la porte, qu’il était apparemment essentiel de faire une guerre économique sans merci. Pas de chance pour ces innombrables carrières surfaites du cinéma français (ce pays où la pensée tiède semble invariablement récompensée), on aura vite oublié tant d'assommants qui en veulent, on oubliera plus difficilement la vraie noblesse qu’incarne Doillon. Il a rarement été mis très en avant (ce cinéma-là ne le demande pas vraiment), mais l’air de rien il est toujours là, d'une discrétion impeccable.

(1) La voiture, libre à chacun de trouver cela anodin ou non, est le véhicule avec lequel Doillon emmenait une conquête sur la Côte d'Azur, pendant que d'autres faisaient leur Mai-68 à Paris.

DANS LES SALLES

Jacques doillon, jeune cineaste
 

DISTRIBUTEUR : MALAVIDA FILMS / SORTIE LE 03 MARS 2022

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La Drôlesse

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Par Jean Gavril Sluka - le 30 mars 2022