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Critique de film
Le film

Le Vol du Phénix

(The Flight of the Phoenix)

Partenariat

L'histoire

Un avion est pris dans une tempête de sable au beau milieu du désert saharien. Le pilote, Frank Towns (James Stewart), est obligé de poser l’appareil en plein désert. Deux passagers sont tués lors du crash, un autre grièvement blessé. Les douze survivants, coupés du monde et perdus à des centaines de kilomètres du trajet prévu, doivent affronter la rigueur du désert. L’un d’eux fait le pari qu’il est possible de reconstruire un avion à partir des débris de l’engin...

Analyse et critique

Le Vol du Phénix peut être vu comme l’archétype parfait du "film de survie". Le scénario repose, sans affèterie aucune, sur un postulat simple dont il ne s’écartera jamais : un avion s’écrase et douze survivants vont devoir s’extirper d’une situation impossible. Pendant plus de 2h20, Robert Aldrich va tenir en haleine ses spectateurs sans jamais s’écarter de cette trame, sans faire appel à des intrigues secondaires, sans s’échapper de ce carcan étouffant en invoquant des flash-back explicatifs… Le réalisateur prend à bras le corps le genre, et réalise une œuvre quasi épurée et constamment haletante.

Comme à l’accoutumée (rappelons-nous les génériques de Attack ! ou de En quatrième vitesse) Aldrich plonge immédiatement le spectateur au sein du sujet. En moins de dix minutes, les personnages sont présentés. L ’avion est pris dans une tempête, le moteur s’arrête, et le générique enchaîne sans temps mort sur le crash de l’avion. Il suffit de comparer cette ouverture minimaliste au tout-venant des films catastrophe où la légèreté des scénarios est comblée artificiellement par d’interminables scènes d’exposition nous présentant les vies sentimentales ou professionnelles des protagonistes, pour jauger de la force qu’Aldrich impose à son traitement. Tandis que le réalisateur évacue tout le sensationnalisme de son crash aérien, le générique se fige tour à tour sur les visages des passagers, fixant sur la pellicule les expressions de ceux qui seront le cœur même du film.


Car Le Vol du Phénix est avant tout une épopée humaine. Ce qui intéresse Aldrich et son scénariste attitré Lukas Heller (Les Douze Salopards, Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, Chut,chut, chère Charlotte…) c’est la capacité qu’a l’intrigue de révéler les personnalités, de dépeindre les cheminements et les choix d’une poignée d’hommes confrontés à l’instinct le plus basique, le plus primaire qui soit, celui de survivre. On assiste donc a un condensé des bassesses et des grandeurs dont est capable l’homme dans les situations les plus extrêmes. Mais chaque personnage n’est pas, comme il est de coutume, une incarnation uniforme de vices ou de vertus, aucun comportement n’est gravé dans le marbre. Ils évoluent, se révèlent tour à tour mesquins, héroïques, lâches, égocentriques, courageux…Les pulsions et la raison vont ainsi s’affronter et se mêler, abolissant des frontières socialement ancrées, mais que l’extrême de la situation va faire imploser. Les codes n’ont plus cours quand le seul but est de survivre : un militaire refuse d’obéir à son supérieur, une prière s’interrompt brutalement devant son inutilité…
Tout lien social, tout lien de subordination s’efface. Les individus sont livrés à eux-mêmes, brutalement placés face à leurs peurs et leurs doutes.

Cette étude du groupe humain comme somme d’individualités est encore creusée dans son film suivant Les Douze salopards. Aldrich a toujours mis l’homme en tant qu’individu au cœur de ses films. Des hommes qui luttent pour leur liberté, leur intégrité, tels Charly Castle (Le Grand couteau), Massaï (Bronco Apache), Paul Crewe (Plein la gueule) ou encore no.1 (L’Empereur du Nord). Dans Le Vol du Phénix et Les Douze Salopards (et plus tard encore dans Bande de flics), ce sont les rapports au sein d’un groupe masculin qu’il met en exergue. Les échanges, les tensions naissantes, les liens de domination qui guident la vie d’une micro société.
Le "film de survie" permet également à Aldrich de mettre en avant un autre thème qui sous-tend son œuvre : le refus de la résignation. Comme dans Attack ! ou Les Douze salopards, c’est ici par l’action, dont Aldrich se fait un apologiste convaincu, que les protagonistes vont abolir la fatalité. En cela, Aldrich, malgré un pessimisme qui innerve constamment son œuvre, se révèle au final être un humaniste confiant en la capacité de l’homme à défaire ce qui est posé comme inéluctable. C’est là tout le sens du pari d’Hardy Krüger.
Cet humanisme on le retrouve également dans une œuvre maîtresse de l’auteur, Bronco Apache, où là aussi les personnages principaux (les Apaches Massaï et Nalinle) recréent leur univers propre, à l’écart des règles établies. Ils inventent d’autres lois, d’autres règles, un nouveau mode de vie en accord avec leurs personnalités et leurs croyances. Dans Le Vol du Phénix, il est tout aussi vital pour les rescapés de recréer un monde propre, garant de leur survie. Le cas de figure est cependant différent, cette micro société inventée n’a pas le caractère de rébellion porté par le projet de Massaï. Mais le discours quasiment libertaire d’Aldrich se retrouve par exemple lorsqu’un militaire refuse de suivre son supérieur dans une mission à l’issue forcément fatale.


C’est par cette façon qu’ont Aldrich et son scénariste de peindre des personnages partageant les fardeaux, les vices et les vertus, que le suspense naît. Il n’y a nul héros dans cette épopée, simplement des hommes. Ainsi le spectateur ne peut deviner qui va survivre, ou même plus simplement s’il y en aura un seul à sortir indemne de cette aventure. Bien sûr le film est porté par le "duel" qui se joue entre James Stewart et Hardy Krüger, mais le film repose sur l’ensemble de ses protagonistes. La réussite du film tient bien sûr aussi dans la qualité d’un casting international où l’on sent chaque acteur investi et totalement acquis à son rôle. D’Ernest Borgnine à Peter finch, de George Kennedy à Dan Duryea, de Ian Bannen à Ronald Fraser… tous donnent au film sa densité et sa cohérence parfaite. Le plus beau rôle revient peut-être à Richard Attenborough, tout en douceur et en intériorité, porté par une amitié indéfectible envers un James Stewart orgueilleux et brisé.

Aldrich utilise le désert d’une manière très originale. Au lieu d’exacerber l’infini des paysages, il enferme au contraire ses personnages par des barrières de dune. Les rescapés sont repliés dans une cuvette, l’ailleurs étant synonyme de mort ou de but inaccessible. Robert Aldrich et son chef opérateur Joseph Biroc utilisent le cadre comme renforcement de ce sentiment claustrophobique. Ils cassent les lignes de fuite par ces barrières de sable, masquent les horizons. La lumière souvent aveuglante se fait agressive et, associée à de constants nuages de sable, finit d’emprisonner les survivants. On retrouve ici la continuté d’une mise en scène de la claustrophobie dont Aldrich s’est fait un spécialiste : Attack !, Le Grand couteau, Baby Jane… autant d’exemples d’une science du cadrage et de l’espace visant à l’aliénation des personnages.
Joseph Biroc délaisse donc le somptueux des paysages et se consacre aux acteurs, cadrant le plus souvent en gros plans leurs visages épuisés, scrutant leur déchéance physique et morale.


Le Vol du Phénix se situe à un tournant de la carrière du réalisateur. Depuis 1957, et son éviction du tournage de Racket dans la couture, Aldrich ne retrouve qu’à de rares occasions le succès public et critique. Ces déconvenues financières mettent à mal la liberté qu’il s’était assurée en créant sa propre boîte de production (Aldrich & Associates), et seul l’immense succès de Baby Jane lui permet de conserver cette indépendance. Mais tout au long de ces années d’une carrière fluctuante, Aldrich s’est forgé sa famille de cinéma : Joseph Biroc, William Glasgow (direction artistique), Lukas Heller, Michael Luciano (montage), sans oublier Frank De Vol qui signe la musique de tous ses films depuis Vera Cruz (son score pour Le Vol du Phenix fonctionne comme toujours par contrepoint ou emphase : une ritournelle de manège prophétique, des accents de péplum…). Ils participent ainsi à la réussite du film, à la cohérence totale de l’entreprise.

Un remake est en cours de tournage sous la houlette du désastreux John - En territoire ennemi - Moore, Dennis Quaid reprenant le personnage de James Stewart et Scott - Minority Report - Frank signant le scénario. L’occasion très certainement de constater l’originalité du traitement effectué par Aldrich et son équipe ! C’est le fils du réalisateur William Aldrich (également acteur dans l’œuvre originale où il est l’un des passagers tués pendant le crash), qui en assure la production.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 20 septembre 2004