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Critique de film
Le film

Le Roi des imposteurs

(The Great Impostor)

L'histoire

Ferdinand Waldo Demara est un escroc depuis l'enfance. Tromper son monde est un sport pour lui : il n'hésite pas à truquer ses papiers, s'inventer des connaissances et des diplômes. Il deviendra tour à tour moine, gardien de prison, chirurgien de la marine, trappiste. Tout cela, avant que la loi ne le rattrape...


Analyse et critique

Quatrième film de Robert Mulligan, Le Roi des imposteurs est en premier lieu un véhicule pour Tony Curtis, à l’initiative du projet. Ce dernier voit un grand potentiel d’interprétation dans la véritable et incroyable histoire de Ferdinand Waldo Demara, virtuose de l’usurpation d’identité. Ferdinand Demara avait gagné en notoriété (et de fait, perdu l’anonymat nécessaire à ses agissements) lorsque, deux ans auparavant, ses plus fameux stratagèmes avaient fait l’objet d’un article dans Life et du livre The Great Impostor de Robert Crichton qui donne son titre au film. Pour Robert Mulligan, le film est l’occasion de s’amuser en jonglant entre plusieurs tonalités qui annonce d’ailleurs la suite de sa carrière versatile où il naviguera également entre les genres. On a souvent comparé a posteriori Le Roi des imposteurs à Attrape-moi si tu peux (2003) de Steven Spielberg, lui aussi basé sur une histoire vraie, celle de Frank Abagnale. Il y a pourtant une différence fondamentale, le héros de Spielberg pratique l’arnaque afin - selon l’interprétation d’un Spielberg y voyant des échos à sa propre histoire - d’échapper au contexte de la séparation de ses parents. Ses actions sont spécifiquement criminelles, frauduleuses, et ne visent qu’à surmonter des maux intimes. Ferdinand Waldo Demara est, lui, adepte de l’usurpation d’identité, les rôles qu’il endosse étant plus reluisants que sa personnalité qu’il n’aime pas.



Cependant, ces mues ne visent pas le seul narcissisme de la prestigieuse identité volée, mais un vecteur, un costume de héros lui permettant d’affirmer sa bienveillance pour son prochain. Le premier mensonge de Demara est déjà au service des autres quand il achète (à crédit) des bonbons qui récompenseront ses camarades de classe craintifs lors d’une journée de vaccin scolaire.  Presque aussitôt la réalité le rattrape avec la découverte du déclassement social de son père et surtout la résignation au fait que cette situation ne changera pas. Toute son existence sera donc vouée à défier cette réalité, et à se prouver à lui-même et aux autres que rien n’est arrêté et défini.


Aussi invraisemblables et surréalistes soient-elles, toutes les actions et métamorphoses du film relèvent de vrais exploits de Demara. Robert Mulligan travaille ici cette notion de réel et d’imaginaire, d’aspirations et de réel qui se confondent pour le meilleur ou pour le pire chez ses personnages dans des films aussi différents que Les Pièges de Broadway (1960), sa première collaboration avec Tony Curtis, Le Sillage de la violence (1963), Daisy Clover (1965) ou L’Autre (1972). Demara demeure un éternel enfant en se maintenant dans l’imaginaire par ses jeux de rôles, mais paradoxalement ses terrains de « jeu » sont ancrés dans un réel où il souhaite ouvrir l’horizon de ses interlocuteurs. L’intrigue dénonce les normes de cette réalité qui ont entravé le potentiel du vrai surdoué qu’était Demara, entravé par son absence de diplôme lors d’un examen d’officier qu’il a brillamment réussi et qui lance alors son destin de caméléon - pour l’anecdote, la série télévisée du même nom est réellement inspirée de Fernando Waldo Demara et amplifie sa véritable verve de redresseur de torts. Le jeu de Tony Curtis donne ainsi dans le pur burlesque pour tirer ses mensonges vers un comique décalé où il n’est que l’image de ce qu’il emprunte, mais aussi vers un sérieux impliquant où il doit devenir une variation unique de ses identités/professions.


C’est là la grande originalité du film qui multiplie les situations et les environnements, mais pas pour collectionner les duperies malveillantes et se moquer de la bêtise des victimes. Le transformisme de Demara fait office de quête intime, spirituelle et humaniste au service des autres dans chaque fonction qu’il endosse. Cela peut être un épisode bref comme celui où il intégrera un monastère trappiste, mais aussi plus long et captivant lorsqu’il devient adjoint d’une prison cherchant à réinsérer les pensionnaires d’un quartier de haute sécurité. La défiance, l’incompatibilité à un monde où l’on ne se sent pas à sa place, tous ces sentiments que Demara ne connaît que trop bien, il saura les comprendre et les surmonter chez les détenus.


Le film se déleste soudain de sa tonalité enlevée, et la mise en scène de Mulligan plante la silhouette de Demara dans cet environnement normé et castrateur qu’il va s’appliquer à ouvrir. L’un des éléments les plus surprenants de la vraie histoire fut qu’une fois démasquée, quasiment aucune des victimes de Demara ne souhaita porter plainte contre lui. La raison est que ce dernier, dans toutes ses mues, ne chercha jamais à prendre une place qui n’était pas la sienne, mais à s’en créer une propre où il apporterait sa contribution à la communauté puisque chaque alias est une fonction nécessitant empathie et bienveillance : psychologue, médecin, professeur...


Cette dévotion transcende les aptitudes de Demara et saluera du coup son plus grand fait d’armes, qui est aussi celui qui causera sa perte. Engagé comme médecin sur un navire de guerre canadien, Demara va devoir opérer dix-neuf soldats coréens recueillis à bord. Robert Mulligan souligne la prouesse à travers le génie de Demara, dont la mémoire photographique lui permet de retenir la manière d’opérer dans un livre de médecine feuilleté quelques minutes auparavant. Mais ce qui intéresse le réalisateur, c’est ce qui stimule cette action, à savoir cette fameuse empathie pour les autres lors d'une longue scène où il va découvrir les blessés, allant de l’un à l’autre et constatant la gravité de leur état. Tony Curtis est assez extraordinaire pour faire passer toute une gamme d’émotions où se devine moins la peur d’être démasqué que celle de ne pas être à la hauteur de ces gens qui ont besoin de lui. On se rend finalement compte que le comique constitue avant tout un aparté, une respiration dans le récit pour au contraire traiter avec le plus grand sérieux chaque nouvel espace investi par Demara. Il ne veut pas être lui-même, mais malgré cela, il le devient toujours par la visée de ses usurpations d’identité. Le Roi des imposteurs est une œuvre captivante et bien plus profonde que ce que son postulat ludique laisse supposer, tout en offrant une de ses plus belles prestations à Tony Curtis.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 10 mars 2021