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Critique de film
Le film

Le Renne blanc

(Valkoinen peura)

L'histoire

Le Renne blanc a pour cadre ce qu’il est coutume d’appeler la Laponie. Un toponyme auquel on préfèrera dans le reste de cet article celui de Sápmi. C’est en effet ainsi que les Sámis (un terme que l’on utilisera en lieu et place de celui de Lapons) désignent le territoire qu’ils occupent entre Norvège, Suède, Finlande et Russie. C’est, plus précisément, dans la partie finnoise du Sápmi que se déroule Le Renne blanc, tandis que l’hiver déploie sa glaciale et nivale splendeur. Le film a pour principaux personnages deux jeunes Sámis, Pirita (Mirjami Kuosmanen) et Aslak (Kalervo Nissilä). Fraîchement mariés après s’être passionnément épris l’un de l’autre, Pirita et Aslak doivent cependant bientôt se séparer. Éleveur de rennes, Aslak doit en effet accompagner son troupeau en quête de nourriture à travers les immensités glacées du Sápmi. Restée seule, la passionnée Pirita supporte de moins en moins l’absence de son aimé. Jusqu’à ce qu’elle fasse appel au chaman Tsalkku-Nilla, lui demandant d’user de son pouvoir surnaturel afin qu’Aslak ne la quitte plus. Mais le sort invoqué par Tsalkku-Nilla va entraîner d’imprévus et démoniaques effets. Parmi ceux-ci, il sera notamment question du renne blanc donnant son titre au film... De l’intrigue on ne dira cependant pas plus, laissant ainsi spectateurs et spectatrices libres de se faire surprendre par la magie (cinématographique) de ce classique du 7ème art finlandais.

Analyse et critique


Dans cette fascinante histoire d’amour fou et de magie noire qu’est Le Renne blanc, le Nord arctique ne tient pas seulement lieu de cadre mais en constitue un protagoniste à part entière. Une importance que souligne d’emblée le film, s’ouvrant par un long et spectaculaire travelling circulaire uniquement dévolu aux paysages hivernaux du Sápmi. Se déploie ainsi à l’écran la vision d’une nature d’une beauté terrible. Impeccablement saisis par la caméra d’Erik Blomberg - d’abord connu comme directeur de la photographie -, vallons et collines dessinent une succession de courbes rendues diamantines par le jeu du Soleil sur la neige. À la lumière qui en irradie résistent, cependant, les silhouettes ténébreuses des arbres exempts de frondaisons. Leur noirceur opaque comme leurs branchages aux formes torturées évoquent d’extraordinaires ossements. Ainsi nimbé d’une aura mortifère, et aussi magnifique soit-il, le paysage finit par s’imposer au regard comme celui d’un milieu fondamentalement hostile. Une sensation d’autant plus forte que tournant pourtant en tous sens, la caméra n’enregistre la présence que d’un unique personnage (la mère de Pirita), flanqué d’un renne pareillement solitaire. Autour de la femme et de l’animal tout n’est que désolation, absolument seuls qu’ils sont dans un monde avant tout minéral et glacial. "Non, ce pays n’est pas pour les vivants" semblent avertir les images initiales du Renne blanc...


Et pourtant, quelques plans plus tard, la vie y triomphe, pleine de la plus fertile des énergies. Après avoir assisté à la naissance de Pirita au plus noir de la nuit arctique, on retrouve l’héroïne du Renne blanc devenue une jeune femme, forte d’une séduisante vigueur. Lors d’une séquence à la tonalité documentaire, le film la montre participer à une fête sámie. L’événement consiste en une course de traîneaux emportés par des rennes, prétexte à un joyeux déchaînement d’ardeur. Y prenant part avec une même fougue que les hommes, Pirita leur tient fermement tête jusqu’à ce que son regard croise celui d’Aslak, dont elle s’éprend immédiatement. Réciproque, le coup de foudre transforme la joute sportive en poursuite amoureuse. Jusqu’à ce que les deux amants échappent à la foule villageoise, se rejoignant enfin au cœur de la toundra. Retournant à leur profit l’isolement de l’endroit, se faisant une couche de la neige glacée, les deux amants y consomment leur passion. Saluant le triomphe d’Eros en ce monde figé par le froid, cette séquence affirme l’éclatante possibilité de la vie en un milieu lui semblant rien moins que propice. Ce dont participent d’autres scènes, comme celles dépeignant l’agropastoralisme pratiqué par les Sámis. Sous leurs sages allures d’intermèdes pédagogiques, ces séquences exaltent en réalité le génie d’un peuple capable de faire prospérer d’énormes troupeaux de rennes, in fine photographiés tels d’immenses vagues irriguant le désert polaire de leur fertile vitalité.


À quoi tient cette capacité des Sámis à faire advenir la vie sous des latitudes aussi hostiles ? Sans doute au fait que ce peuple a forgé avec le grand Nord une relation fondée sur le souci de l’adaptation et la recherche de l’équilibre. Ou du moins est-ce l’explication avancée par Le Renne blanc en plaçant ses épisodes les plus heureux sous le signe systématique de ces deux motifs. Quant à la faculté d’adaptation des Sámis, elle est notamment soulignée lors de l’évocation du quotidien des éleveurs. On les y découvre parfaitement à même d’endurer le froid arctique. Non seulement durant la journée tandis que le Soleil resplendit, mais encore lorsque la nuit vient rendre le gel encore plus mordant. Un plan particulièrement étonnant montre ainsi des pasteurs dormant à la belle étoile, mettant à distance le froid grâce à une simple mais ingénieuse combinaison de chaleur ignée et humaine. Envisageant le milieu naturel dans lequel ils vivent non pas en démiurges mais en hôtes, les Sámis font montre d’un même respect dans leurs rapports avec les animaux qu’ils ont domestiqués. Rennes et chiens apparaissent comme des compagnons d’existence plutôt que comme des bêtes de somme. Et une même considération de l’autre préside encore aux liens structurant la communauté sámie, dépeinte comme une société à la fois égalitaire et solidaire.


Mais cette capacité à composer avec la dure réalité arctique ainsi que cette volonté d’y vivre en harmonie viennent parfois à faillir. Et c’est alors la possibilité même de la survie qui s’en trouve menacée. Un danger qu’illustre le personnage de Pirita, selon le mode à la fois fantastique et allégorique du conte. Échouant à se résoudre aux absences d’Aslak, la jeune femme taraudée par le manque amoureux incarne une humanité en état de refus des limites inhérentes au réel. Désormais submergée par la démesure de son irrépressible passion pour Aslak, Pirita fait alors appel à la magie comme moyen de redessiner le monde à l’aune de son seul désir. Mais après avoir d’abord satisfait celui-ci, les forces occultes invoquées par Pirita se retournent contre elle, la soumettant à d’extraordinaires métamorphoses. Si, histoire de ne pas divulgâcher, l’on n’en dira pas plus quant à ces inattendus avatars, on indiquera cependant qu’ainsi transformée, Pirita sèmera dès lors la mort autour d’elle...

S’inscrivant dans l’antique et didactique tradition du conte, cet éloge de la mesure qu’est Le Renne blanc s’affirme aussi comme une parabole écologique d’une indéniable modernité. Car en notre temps marqué par la catastrophe environnementale, cette peinture d’une humanité oscillant entre tempérance féconde et volonté de puissance destructrice a certainement beaucoup à nous apprendre...

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 18 février 2021