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Critique de film
Le film

Le Mandat

(Mandabi)

L'histoire

Ibrahima Dieng (Makhouredia Gueye), chômeur dakarois, attend un mandat de son neveu, balayeur de rues à Paris, comportant 25 000 Francs CFA dont une partie doit lui revenir. Mais son absence de documents d’identité valables pour récolter ce colis le plonge dans un périple kafkaïen dont il sortira plus pauvre et abîmé encore.

Analyse et critique

Le Mandat est le premier long-métrage en couleurs d’Ousmane Sembène, une fable sociale dont la dénonciation d’un blocage bureaucratique résonnera dans le monde entier et qui aura l’honneur de mettre passablement mal à l’aise le Sénégal indépendant de Senghor pour la manière dont il décrit une situation de vassalité effective, un pays dont certains habitants se retrouvent en situation d’être traités comme des étrangers dans leur propre pays. D’abord écrivain, Sembène s’est tourné vers le cinéma pour pouvoir s’adresser à la partie illettrée de la population africaine. Ce didactisme assumé, il l’allie à un sens de la mise en scène héritant de la Nouvelle Vague, du cinéma soviétique et surtout, dans le cas de ce film-ci, du néoréalisme. En fait, Le Mandat a pour personnage principal précisément un de ces Sénégalais qui ne pourrait pas lire un de ses romans : c’est parce qu’il parle wolof et non français, qu’il ne lit pas et a migré de la campagne vers la ville sans documents d’identité ou acte de naissance, que cet homme va se heurter à un mur d’incompréhension, de refus, et que la promesse d’une somme envoyée par un neveu va se retourner en la garantie de subir une forme de violence très réelle.



Ce qui va broyer ce pauvre bougre est une mécanique redoutablement simple. Ibrahima Dieng est un homme un peu veule, plutôt vaniteux (il arbore partout le même seul et unique boubou), se comportant comme un patriarche autoritaire avec les deux épouses qui font tourner son foyer, sachant que lui est au chômage depuis quatre ans. Malgré son sort peu enviable, Sembène prend soin de ne pas le rendre très sympathique, ce qui paradoxalement finit par redoubler le sentiment d’injustice face à ce qui lui arrive (on ne souhaiterait ce calvaire à personne). Il lui est annoncé un jour que son neveu Abdu (Mouss Diouf), parti en France, lui a fait parvenir un « mandat », contenant une somme de 25 000 Francs CFA. Il s’agit pour Ibrahima de récolter la somme, d’en mettre l’essentiel de côté, d’en verser une partie à la mère de l’intéressé et de toucher une commission pour ce service. Le quotidien de balayeur de rue d’Abdu à Paris est l’occasion d’un véritable film dans film liant le sort de la population africaine à celle de la migration qui lui envoie des fonds durement gagnés. Suite à cette heureuse nouvelle, Ibrahima engage des dépenses, mange plus qu’à sa faim, tandis que le voisinage se met à tourner autour de sa maisonnée tel un amas de vautours. Mais quand il se rend au bureau de poste pour récolter son dû, l’employé lui demande une carte de d’identité qu’il ne possède pas… Début d’un chemin de croix bureaucratique pour faire valoir officiellement son existence qui culminera avec l’ « aide » que lui apportera un neveu travaillant dans une administration (Farba Sarr) qui n’aura aucun scrupule, le moment venu, à usurper ce mandat à un homme qui aurait beaucoup plus besoin de cette somme que lui (plus humiliant encore qu’un vol assumé : contre cinq sacs de riz).



Le minimum de dignité du personnage lui est peu à peu ôté, jusqu’à le laisser effondré, tenant à peine entre les bras de ses femmes. Dépouillé de celle-ci, il en vient à symboliser une Afrique supposément post-coloniale pourtant à terre, endettée et frappée par la violence. Dans un retournement sidérant, Sembène fait de ce moment de crise aigüe la prise de conscience révolutionnaire du personnage, qui comprend qu’il ne peut compter sur lui-même, mais doit faire face avec ses semblables. Ce moment didactique était annoncé par le rôle que joue Sembène lui-même d’écrivain public travaillant sur un bureau décoré par une photographie du Che. Toutefois, cette fin volontariste ne le fait pas s’aveugler sur l’amère réalité : des milliers de personnes sur ce continent se retrouvent alors dans une situation proche de cet homme endetté et coincé, parce qu’il ne maîtrise pas la langue officielle de l’administration de son propre pays et qu’il est le produit d’un exode rural, voire simplement d’une époque, précédant les exigences bureaucratiques de la modernisation. Celui à qui on épilait les narines au début, quand il se faisait beau pour un service religieux auquel il n’assistera finalement pas, se retrouve plus tard le nez ensanglanté, tabassé par ceux-là même qui le traitaient en homme providentiel quand un petit pactole était à l’horizon. Loin d’opposer naïvement une société primitivement innocente à la corruption de la culture administrative, Sembène montre comment la confluence de cette dernière avec une logique de l’honneur, de l’apparat, du don-contre-don plutôt que de la comptabilité routinière peut entraîner des résultats désastreux, physiquement dangereux. S’il est vrai que les fondements d’une société bureaucratique sont la stupidité et la violence, alors la réalité de ces deux composantes s’exprime avec d’autant plus d’évidence dans les bidonvilles que dans les beaux-quartiers (où loge un administrateur qui est un véritable escroc). Alors même qu’il appelle à un éveil des consciences, Sembène, comme dans ses autres films, n’épargne à peu près personne. Le service qu’il entend rendre à l’Afrique n’est certainement pas de l’idéaliser ou d’en véhiculer une image accommodante.



Il y a une présence en creux dans le film (explicite seulement lors des scène parisiennes), celle de la France, qui a imposé sa langue à la structure d’État, plus généralement de l’Occident dont on attend l’argent qui permettrait de se désendetter mais qui dans les faits ne fait qu’accroître le poids de cette dette. De la poupée blanche manufacturée en Europe d’une enfant au riz indochinois en passant par les ingrédients du petit-déjeuner d’un fonctionnaire, rien n’est produit sur place. La vie sénégalaise dans le Dakar des années 60 ne paraît ici se caractériser par aucune souveraineté de quelque forme que ce soit. Ibrahima n’est venu de la campagne à la ville que pour s’appauvrir, s’enfoncer dans une indolence subie vraisemblablement pire que le labeur paysan. Il ne peut pas compter sur ses propres forces, mais sur une aide providentielle dont la logique de distribution va se retourner contre lui et le plonger plus profondément dans la misère. S’il reste au film un optimisme de la révolte (la volonté non pas seulement de « constater » mais d’appeler à l’union et au refus), la description de cet engrenage implacable est déjà imprégnée du pessimisme dont Sembène fera de plus en plus preuve au cours de son œuvre (les flammes d'un autodafé à la fin de Moolaadé). Jamais pourtant il n’abandonnera un éloge lyrique de la contestation, du refus de l’aumône (la destruction dérangeante et électrisante des sacs versés par l’aide au développement au moment de celle Guelwaar). Il y a dans Le Mandat une présence qui courra à travers toute sa filmographie et gagnera encore en importance, celles des femmes, qui sont ici celles qui font réellement fonctionner la famille, qui soutiennent émotionnellement un homme fracassé et hagard. C’est quand il finit par impliquer ses deux épouses en acquiesçant à la suggestion du postier (laisser tomber l’attente de la manne et coopérer avec d’autres personnes de bonnes volontés dans le voisinage) qu’Ibrahima regagne en dignité. Il n’est pas certain que leur plan fonctionnera (l’Histoire du XXème Siècle leur donnerait plutôt tort), mais pour une fois ils n’en seront plus réduits à attendre et supplier. Depuis La Noire de… Sembène n’a eu de cesse de filmer des personnages qui, même au prix de leur vie, refusent d’en être réduits à mendier et courber l’échine. Que ce refus soit effronté ou suicidaire, il exprime à l’ennemi que son oppression ne passera plus pour une forme d’aide, que ce qui est présenté comme un don providentiel appelle à être articulé dans les termes d’un droit.


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Par Jean Gavril Sluka - le 13 septembre 2021